M. Lofficial étendit la main.

--Je vous arrête au passage, dit-il. Depuis le temps que je ne vous ai

vu!... Vous connaissez mon jeune voisin? ajouta-t-il en s'adressant à

M. de Kérédol.

Celui-ci, probablement rassuré par la fuite du temps, qui n'avait

amené aucun incident nouveau, répondit:

--J'ai eu le plaisir de rencontrer monsieur, il y a un mois.

--Trente-cinq jours, dit Claude étourdiment.

M. de Kérédol eut l'air surpris de la promptitude du calcul, et se

demanda d'où venaient ces mathématiques. Il n'en demeura pas moins

parfaitement correct, aimable même, fit deux fois encore le trajet

d'un bout de la serre à l'autre, questionnant Claude sur la Coudraie,

sur les dernières manœuvres, et sur de communes relations qu'ils

avaient dans la ville. Puis il voulut prendre congé. M. Lofficial

l'entraîna à deux ou trois pas, et, d'une voix qu'il s'efforçait de

rendre confidentielle, mais qui arrivait bien nettement à Claude:

--Quant à votre projet pour demain, monsieur de Kérédol, je suis

d'avis...

--Bien, bien, dit ce dernier, en essayant de dégager sa main...

Mais M. Lofficial le retint.

--Je suis entièrement de votre avis: distraction saine, excellente!

Dites-le à Maldonne de ma part. Dites-lui que cette chère enfant ne

peut pas toujours demeurer enfermée aux Pépinières...

--Je n'y manquerai pas... Au revoir! dit M. de Kérédol, en se dérobant

rapidement à l'étreinte de M. Lofficial.

Il était devenu tout rouge et visiblement gêné.

Claude le vit saluer et s'éloigner en hâte, très nerveux, faisant avec

sa canne un moulinet d'impatience.

--Qu'est-ce que c'est que ce concert? demanda-t-il en s'approchant de

M. Lofficial.

--Vous ne saviez pas?

--Non.

--Le premier de la saison, au Cirque-Théâtre. M. de Kérédol doit y

conduire sa sœur et mademoiselle Thérèse...

M. Lofficial continuait de suivre du regard l'ancien officier de

chasseurs, qui montait l'avenue de platanes au pas de charge.

--Pauvre M. de Kérédol! ajouta-t-il d'une voix plus basse. Il ne

l'aime que trop. Ce doit être bien peu reposant d'aimer ainsi. De quel

air enthousiaste il me disait tout à l'heure: «Nous sommes tous ravis

d'aller à ce concert. Thérèse surtout. Et c'est moi qui ai eu la

première pensée, monsieur Lofficial, moi qui ai lutté et obtenu la

permission! Elle ne l'aurait pas demandée, la chère mignonne. Car,

voyez-vous, ce qu'elle a par-dessus tout, c'est une idée délicate du

devoir, du mieux. Par nature, autant que par piété, elle se porte vers

ce qu'elle croit être le plus parfait. Pour plaire aux autres, il n'y

a rien qu'elle ne sacrifie, et sans pose, vous savez, sans qu'on

puisse se douter qu'elle y met un peu d'effort. Quel trésor de joie

pour nous trois!»

--Vraiment, il disait cela? demanda Claude.

--Mais... oui, mon ami...

Emporté par sa nature expansive et naïve, M. Lofficial, le regard fixé

sur les derniers arbres derrière lesquels M. de Kérédol venait de

disparaître, avait tout l'air de se parler à lui-même et d'oublier la

présence de son voisin. Il se détourna, et s'aperçut que Claude

l'écoutait avidement.

--Qu'est-ce que je vous conte là, monsieur Claude! Excusez-moi.

J'aurais dû être à vous. Mais, plus je vais, plus je me sens dans le

cœur un écho qui me répète les choses, et que je ne puis faire taire.

--Tiens, dit Claude, il commence déjà chez moi, cet écho-là. Il y a

des jours... Restez-vous au jardin, monsieur Lofficial?

--Hélas, non! J'aurais dû partir avec M. de Kérédol... mais le plaisir

de vous serrer la main... Il faut que je coure à la gare.

--Un voyage?

--Oh! pas bien long: jusqu'aux Luisettes, une petite commission à

faire, un coup d'œil à donner. Je serai de retour demain. Au revoir,

monsieur Claude!

Et le bonhomme s'éloigna à son tour, mais posément, distribuant, à des

anciens qui le reconnaissaient, un salut de la main, se retournant

même une ou deux fois, pour bien montrer à Claude que ce départ

n'était point un prétexte, et qu'on avait toujours la pensée occupée

de son jeune ami.

Claude, immobile devant la serre, éprouvait une joie puissante, une

joie qui grandissait d'instant en instant. Libre de penser! Libre

d'écouter les mots qui bourdonnaient si joliment autour de lui! Il

avait bien fallu les chasser tout à l'heure, pour répondre à M.

Lofficial. Mais maintenant ils revenaient tous: «La chère mignonne...

une idée délicate du mieux... pour plaire aux autres, il n'y a rien

qu'elle ne sacrifie... quel trésor de joie!...» C'était comme une

chanson que chantaient les rayons pâles du jour, les feuilles remuées

par une brise insensible, les toits égayés de lumière. «Trésor de

joie!» tout répétait l'aveu échappé à M. de Kérédol et redit par

Lofficial. Claude s'enivrait lentement, avec ces mots qui grisent les

âmes. Debout à la même place, abandonné au rêve, il avait l'air de

contempler la cime des arbres. Les vieux qui, sur les bancs éparpillés

çà et là, chauffaient leurs jambes allongées, le virent avec

étonnement sourire dans le vague, à quelque chose de mystérieux qu'ils

ne purent saisir, puis rougir d'avoir été vu, puis se dérober, par les

allées tournantes, aux regards des promeneurs.

La chanson continua toute l'après-midi. «C'est vrai qu'elle est

charmante! songeait Claude; aucune contrainte n'a pesé sur elle,

aucune pression, aucun moule. On ne l'a point forcée de fleurir: elle

est éclose. Comme elle s'est montrée simple avec moi, différente de

tant d'autres dont le sourire même est une chose apprise et

effarouchante! Moi aussi, je suis simple, même un peu loup. Peut-être

est-ce mademoiselle Thérèse que, depuis mes vingt ans, sans le savoir,

j'ai attendue.»

Il aurait voulu un conseil à qui ouvrir son âme, à qui demander:

«Est-ce bien elle? Que faut-il faire?» Mais il n'y avait personne.

Non, il n'y avait personne, puisque sa mère était morte, puisque ses

amis étaient absents, ou trop jeunes, ou trop ignorants de Thérèse et

de lui-même pour le guider.

Mais la main maternelle qui gouverne le monde a des secrets

merveilleux. Aux carrefours où l'homme n'a pas mis de poteau

indicateur, elle pose un arbre avec un nid, une pierre moussue, une

simple branche de ronces en fleurs: ces pauvres témoins de la route ne

savent pas ce qu'ils font, mais celui qui cherche y reconnaît un

signe, et s'en va.

Claude, après le dîner, monta dans sa chambre. Il n'y venait pas pour

épier ses voisins. Oh! non. Mais comment ne pas regarder un jeune

ménage prenant le frais du soir, en face de la fenêtre? Depuis une

semaine, les Colibry hébergent leur fille et leur gendre. Chômage,

vacances, on ne sait pas bien. Le gendre, qui est ferblantier, a

entrepris de planter, au bout du terrain du vannier, un jardin

d'agrément à son idée. Il y travaille six heures par jour, pour se

reposer. Il est joli homme, ce jeune marié: élancé, la tête

intelligente et maigre, de petites moustaches noires. Dans sa jaquette

brune, il a presque l'air d'un monsieur, et ses travaux prouvent qu'il

a déjà le goût du luxe et du rococo. Adieu les carottes sauvages, dont

les ombelles égayaient le feuillage sombre des acanthes; adieu les

orties et les arums aux cornets percés d'une lance d'or. Il pique des

fusains en boules, des houx panachés, des arbustes taillés et

étiquetés par un «paysagiste rustiqueur» des environs.

Il est moderne, assurément; il veut que son beau-père soigne davantage

les dehors. La jeune femme admire cette transformation. Elle est

assise près du peuplier, sur une chaise qu'elle a renversée un peu en

arrière; ses lourds cheveux bruns, piqués d'épingles ornées,

s'appuient au tronc de l'arbre; à demi étendue, les pieds soulevés de

terre, elle rit d'un rire muet, très naïf, le même, soit qu'elle

regarde son mari défoncer le massif, soit qu'elle se détourne, à sa

gauche, vers le berceau d'osier que la grand'mère agite, tout

absorbée, elle, la bonne vieille, par le nouveau-né qu'elle endort. Le

vannier est à cheval sur un billot, le long du mur, un peu loin, pour

voir tout son bonheur ensemble. Il fume. Il n'entend rien des

bavardages à demi-voix qu'échangent les deux femmes. L'heure indécise,

un dernier rayon de soleil qui change en auréole la ramure jaune du

peuplier, la rumeur décroissante de la rue, les pigeons qui se

becquètent sur l'arête du toit, et se laissent, un à un, d'une aile

paresseuse, glisser au colombier, encadrent cette scène. Bientôt la

grand'mère se lève; un coup de vent frais a secoué les brides de son

bonnet; elle enveloppe de ses deux bras la corbeille et le trésor

qu'elle enferme. La jeune femme la suit des yeux jusqu'à la porte, en

se penchant. Elle est toute charmante ainsi, la voisine. Elle a le

charme des petites gens qui n'ont pas honte d'être heureux. Le père,

qui a fini sa pipe, rentre aussi sans rien dire. Les deux vieux sont

attirés par le berceau. Les deux jeunes sont demeurés, elle, appuyée à

l'arbre, lui, plantant ses arbustes nains. Mais cela n'a pas duré. Il

a compris qu'elle était seule, il a tourné la tête vers elle, la fine

moustache relevée montrant ses dents blanches. Leurs yeux se sont

rencontrés. Il a jeté tout de suite sa bêche. Sa femme est venue à

lui, et les voilà qui se promènent l'un près de l'autre. Ils

s'arrêtent près des fusains, ils repartent. Ils causent bien bas pour

ne parler que des innovations faites au jardin du père Colibry.

L'ombre croît autour d'eux. La jeune femme s'appuie au bras de son

mari, le front levé, les yeux câlins. Petit à petit, en épiant s'ils

n'étaient pas vus, ils se sont mis dans l'axe du gros peuplier, et se

sont embrassés.

Claude s'est éloigné de la fenêtre, troublé par ce conseil muet. Quand

il est revenu, la jeune femme et son mari avaient disparu.

De la maison close du vannier, un cri montait par intervalles, et une

voix, frêle comme le son d'une flûte lointaine, chantait:

Dodo minette,

Dodo poulette,

Dormez donc si vous voulez,

Je suis bien lasse de vous bercer.

Alors Claude a appuyé son front sur la vitre, et il a dit en lui-même:

«Demain, j'irai au concert, et j'y verrai Thérèse, parce que je

l'aime!»

La Sarcelle Bleue · 第 20 / 31 题