--En effet, dit-il poliment, c'est bien la seconde fois que nous nous
rencontrons.
Cependant, au ton dont il disait cela, il était facile de deviner que
la première lui eût suffi. Sans rien ajouter, il considéra Claude de
la tête aux pieds, comme autrefois il examinait un soldat, aux revues
du dimanche, sourit faiblement, et roula un peu son fauteuil en
arrière.
Thérèse lui jeta un coup d'œil qui demandait: «Pourquoi vous
retirer?» Il ne parut pas s'en apercevoir.
Le cercle se reforma, sans qu'il y fût compris, près de la fenêtre
par où venait le parfum violent des géraniums.
--Madame, dit Claude, debout et la main gauche retenant son sabre, je
suis désolé d'interrompre votre lecture. Si je suis entré, c'est qu'on
m'a prévenu que M. Maldonne ne se trouvait pas au jardin.
--Mais vous ne troublez rien, monsieur, je vous assure, dit madame
Maldonne, en retouchant les plis du fichu de tulle noué autour de son
cou. La lecture pourra se reprendre bien facilement... Désarmez-vous,
je vous prie.
--Et asseyez-vous, dit M. Maldonne, que nous nous voyons un peu. Après
quoi, nous irons tous deux causer histoire naturelle.
Claude sortit pour accrocher son sabre au porte manteau, puis revint
s'asseoir à droite de Thérèse, en face de madame Maldonne.
--Croiriez-vous, monsieur, dit celle-ci, que nous lisions un conte!
--Il y en a de si sérieux, madame!
--Un conte de Daudet.
--Un chef-d'œuvre, alors. On n'a rien écrit de pareil en prose du
midi.
--N'est-ce pas, monsieur? dit Thérèse, en considérant, d'un air
d'admiration, ce bel officier qui parlait littérature. Je n'ai rien lu
qui me plût autant. Il y en a un, surtout...
--C'est que nous avons chacun nos préférences, interrompit madame
Maldonne, avec une certaine vivacité, résultat sans doute de
discussions antérieures. Moi, j'aime par-dessus tout le conte des
_Vieux_. L'aimez-vous, monsieur?
--Beaucoup, madame.
--C'est si touchant!
--Moi, fit M. Maldonne: _Les Aventures d'un perdreau rouge_. Exact,
mon cher monsieur, écrit par un chasseur. Vous l'aimez aussi,
celui-là?
--Je le crois bien! Et vous, mademoiselle?
--_Les Étoiles!_ répondit-elle en relevant la tête, d'un mouvement
souple et fier, vers la bande de ciel de la fenêtre.
Aucune étoile n'apparaissait encore. Mais on eût dit qu'elle les
voyait toutes, tant il y avait de clarté dans le regard qu'elle
détourna ensuite vers Claude. Elle ne posait pas. Elle ne simulait
rien. Un des mots qu'elle aimait, un de ceux qui ont de l'infini, lui
était monté aux lèvres. Et cela suffisait pour qu'elle fût émue.
Claude reprit:
--Et pourquoi ce conte mieux qu'un autre, mademoiselle?
--Ah! voilà! dit-elle. C'est que je comprends si bien le pâtre de
Daudet, d'avoir une étoile préférée à laquelle on parle! Nous en
avions une, mon parrain et moi, quand j'étais plus petite.
Et les jolis yeux clairs cherchèrent de nouveau dans l'espace, et une
main de jeune fille, transparente et voilée d'ombres blondes,
s'étendit vers la lumière.
--Tenez, monsieur, là-bas, au-dessus des sorbiers. C'est là qu'elle se
lève. Souvent nous l'attendions, et, quand elle paraissait, nous en
ressentions une joie. Et, de son côté, elle semblait nous reconnaître.
Il y avait chez elle, je vous assure, de l'amitié pour nous, comme
dans les yeux d'une personne chérie.
--Thérèse! fit une voix, au fond de l'appartement.
Les quatre personnes groupées auprès de la fenêtre se détournèrent en
même temps vers M. de Kérédol.
Il était penché en avant, et tenait, fermé sur un de ses doigts, le
petit in-dix-huit à couverture crème. Ses lèvres, un peu railleuses,
le pli plus accentué de son front entre les sourcils, indiquaient
seuls une lutte intime, une colère ou une souffrance dont il voulait
demeurer maître, et qui se trahissait pourtant.
--Vous oubliez, Thérèse, dit-il, que nous ne sommes pas seuls ici. De
pareils enfantillages ne sauraient intéresser un étranger.
--Mais, je vous demande pardon, répondit Claude en se levant. Ce que
dit mademoiselle est charmant!
--Peut-être, repartit M. de Kérédol avec le même flegme impertinent,
mais je vous croyais passionné pour l'histoire naturelle, monsieur, et
c'est de l'astronomie.
Claude, que sa belle humeur de jeune homme ne quittait pas volontiers,
se prit à rire.
--De l'astronomie, monsieur? Croyez-vous?
--Ce qu'il y a de sûr, interrompit M. Maldonne, en se levant à son
tour, c'est que mon cher beau-frère ne serait pas fâché de reprendre
sa lecture.
--Moi? mais je n'ai pas dit cela.
--Non, tu le penses seulement. Eh bien! achève, mon ami, replonge-toi
dans l'histoire de l'_Élixir du Père Gaucher_. Nous autres, nous
sortons, et nous n'aurons rien à vous envier, car il fait une soirée
admirable!
Il répéta, en désignant l'horizon: «Oui, admirable!» Et le mot tomba
au milieu du silence embarrassé de tout le monde.
--C'est bientôt nous quitter, monsieur, dit enfin madame Maldonne, et
j'insisterais, si mon mari n'était pas très heureux de vous avoir pour
lui seul.
Les yeux de mademoiselle Thérèse, grands ouverts et tournés vers
Claude, exprimaient le même regret.
Mais elle n'en dit rien. Elle se contenta de sourire aimablement,
quand Claude s'inclina devant elle, et de suivre du regard, jusqu'au
moment où la porte se referma sur lui, ce jeune lieutenant de réserve,
qui partageait toutes ses prédilections pour les _Étoiles_ de Daudet.
Claude, qui avait salué très froidement M. de Kérédol, se trouva seul
dans le corridor, et bientôt dans le jardin avec M. Maldonne.
--Un peu étrange, mon beau-frère, n'est-ce pas? dit celui-ci
timidement.
--Mon Dieu, répondit Claude, il y a tant de gens qui n'admettent pas
qu'on trouble une de leurs habitudes!
--C'est précisément cela, repartit le naturaliste. Il a la passion des
récits, des histoires, des lectures, et tout ce qui l'interrompt
l'émeut incroyablement... Un homme excellent, au fond, je vous assure,
et si dévoué pour nous tous, un si bon ami!
Tous deux ils avaient pris, côte à côte, la grande allée qui coupait
le jardin par le milieu. Il restait encore un peu de jour. Des
souffles frais commençaient à descendre avec l'ombre. En même temps,
la terre, qui avait bu le soleil, exhalait des bouffées chaudes et
imprégnées du parfum des résédas, des pétunias, des géraniums, dont il
y avait une profusion autour des massifs de légumes. Entre ses quatre
murs flanqués d'un rempart d'arbres, il embaumait comme une
cassolette, le potager de M. Maldonne. Le brave homme eut bien vite
fait d'oublier Robert, et l'incident de tout à l'heure, pour ne plus
penser qu'au monde familier du jardin. On a toujours le cœur pris aux
choses qu'on a semées. Rien qu'à passer auprès de ses plates-bandes,
il se sentait joyeux. Il s'épanchait en exclamations, en observations
courtes, tantôt faisant remarquer à Claude les touffes crêpelées de
ses asperges, une ligne de fraisiers, une poignée de glaïeuls autour
d'un vieux cerisier, tantôt secouant un limaçon grimpé dans un rosier,
ou, du bout de sa canne, étêtant un séneçon épanoui sur sa route. A
mesure qu'il avançait, les diversions se multipliaient. Il s'arrêtait
devant ses laitues en graine, et parlait à ses passe-roses, droites
comme des flèches d'église, et comme elles tout du long fleuries.
Les deux promeneurs s'entendaient d'ailleurs à merveille. Chacun
découvrait avec bonheur chez l'autre le même amour profond et la
science de la campagne. «Avez-vous observé, mon jeune ami?» disait
l'un. «Assurément, cher monsieur», disait l'autre. «Alors vous
comprenez que nous aimions les Pépinières?»--«Autant que j'aime la
Coudraie». Quelque chose d'intime s'insinuait dans leurs phrases. Ils
éprouvaient le même désir de prolonger l'entretien. Et, le premier
tour d'allée achevé, ils en commencèrent un second, et d'autres
encore.
A chaque fois qu'il se détournait ainsi, tout au fond du jardin, et
apercevait au loin la maison voilée d'ombre, Claude éprouvait la même
émotion à regarder une petite lumière, feu tremblant d'une bougie
veillant derrière les vitres. Était-ce la fenêtre de Thérèse, et
l'aimable jeune fille se penchait-elle quelquefois entre les plantes
grimpantes qui s'enlevaient, là, sur la muraille, comme des fumées
brunes?
Il y avait de quoi passer une heure avec cette simple question. Et M.
Maldonne se mit à causer d'ornithologie. Il y revenait, non pour
remplir une promesse, mais d'instinct, emporté par la vieille passion,
ouvrant ses souvenirs aux pages préférées. Il s'amusait. Il racontait,
beaucoup pour lui-même, un peu pour Claude. C'était déjà sa coutume
avec M. de Kérédol. Et les histoires de chasse, lestement enlevées,
s'en allaient, l'une après l'autre, à travers les buis et les
passe-roses endormies.
--Monsieur Claude, disait le naturaliste, voyez comme la nuit tombe
vite, à présent! Quelle heure admirable et que bien peu connaissent!
Le coucher des oiseaux, leur dernier mouvement, leur dernier chant,
qui donc l'observe? Et pourtant!... Figurez-vous qu'il m'arrive encore
de passer des moitiés de nuit à l'affût, ici même. J'emmène
quelquefois ma fille. Elle aime cela comme moi. Nous nous cachons
derrière un arbre, et j'attends. Ce n'est pas pour tuer, vous
comprenez, mais pour le plaisir de revivre le passé, de retrouver
quelques-unes de mes impressions d'autrefois, quand j'allais, à la
lisière d'une taille, guetter les oiseaux nocturnes, ou les blaireaux
qui roulent en grognant vers les vignes... Tenez, maintenant que la
dernière frange d'or s'est effacée là-bas, où sont les martinets? Tous
disparus, couchés, et de même les pinsons, les verdiers, les linots,
tous ceux qui vivent du grain tombé... Quelques mangeurs d'insectes
travaillent encore... Apercevez-vous cette mésange, qui tourne autour
d'une branche d'abricotier? Elle va donner encore un ou deux coups de
bec, puis renfoncer sa tête dans ses plumes soulevées, et vous ne la
distinguerez plus d'avec l'écorce... Les merles se chargent de la
sérénade... Écoutez celui-ci!... Tout à l'heure, il était à la pointe
des sorbiers; le voilà qui galope dans les fouillis de ronces,
inquiet du gîte de la nuit et chantant pour le dire... Quand il se
sera tu, aucun oiseau du jour ne parlera plus... Ce sera le tour des
hulottes, des orfraies, des rôdeurs nocturnes... Ah! les calomniés,
ceux-là, cher monsieur! On les trouve laids! Mais rien n'est joli
comme une orfraie au clair de lune! Nous en avons quelques-unes ici.
Elles sortent de mes arbres, en arrière de la maison, ou du bois de
Laurette. Aucun bruit ne dénonce leur vol. Leurs plumes sont fines
comme des poils, blanches sur le ventre, jaunes sur les ailes. Et le
vent coule au travers. Moi je reconnais les orfraies au passage de
leur ombre, qui fait rentrer les mulots... Et que de drames, alors,
dont nous sommes témoins!
--Monsieur Maldonne, disait Claude, vous êtes plus jeune que moi!
Ils causèrent ainsi, longtemps encore, sans sortir de la même allée.
Puis, comme ils arrivaient à l'extrémité du jardin où, vingt fois
déjà, ils s'étaient retournés, Claude chercha devant lui la petite
lumière, et ne la vit plus. Aussitôt l'histoire qu'il écoutait perdit
tout intérêt. Le froid de la nuit le saisit. Le jardin lui parut comme
un grand désert morne. Rien ne trahit au dehors cette impression
subite. Et cependant, par une mystérieuse divination de l'esprit, M.
Maldonne, presque en même temps, s'arrêta de parler. Il avait senti se
briser le lien léger qui tient une âme attentive.
--Voulez-vous que nous rentrions? dit-il.
Tous les deux s'en revinrent en silence, vers le logis qui grandissait
dans la brume à chacun de leurs pas. Le toit était argenté par la
lune, le reste plongeait dans l'ombre, masse indécise, terne jusqu'à
la base, où pas une lueur ne veillait.
M. Maldonne entra le premier dans le vestibule, et ouvrit la porte du
salon.
--Tiens, dit-il en se détournant vers Claude, tout mon monde envolé!
Plus personne!
L'appartement était désert, mais les meubles conservaient le souvenir
de la dernière scène qui s'y était passée. Au pied du fauteuil de M.
de Kérédol, qui tendait les bras vers la porte, le livre gisait sur le
parquet. Il avait dû couler le long du siège de cuir où on l'avait
posé, et, tout meurtri, abandonné, il soulevait quelques-unes de ses
pages blanches comme le fouet d'une aile blessée. Plus près de la
fenêtre, quatre chaises formaient un demi-cercle, ouvert du côté du
fauteuil. L'éclat qui les avait troublées, écartées les unes des
autres, on le devinait, était venu de là. Sur le guéridon, un dé
d'argent, oublié, faisait songer à une main fine de toute jeune fille.
--Plus personne! répéta M. Maldonne, c'est étonnant, il n'est pas très
tard...
Il tira sa montre, et l'exposa au jour douteux de la lune, qui
éclairait le vestibule.
--Dix heures et demie seulement... Mais voilà, quand Robert s'avise
d'être fantasque, il ne l'est pas à demi... Je suis sûr qu'il a
prétendu que nous ne reviendrions pas ici... Il est singulier...
vraiment, c'en est drôle.
Il riait un peu, pour ne pas souligner la faute, mais, au fond, il se
sentait humilié.
Suivi de Claude, il traversa le vestibule, puis le bosquet, et tourna
la clef dans l'énorme serrure du portail.
--Bonsoir, monsieur Claude, dit-il. J'espère bien que nous n'en
resterons pas là?
--Mais, dit le jeune homme, à condition de ne rien troubler...
--Venez au musée, repartit le naturaliste, nous y serons entre nous:
vous, moi et les oiseaux. Est-ce accepté?
Claude répondit, avec moins d'ardeur:
--Sans doute, monsieur.
--J'y compte tout à fait, dit M. Maldonne.
Il tendit la main à Claude, et celui-ci, franchissant le seuil, put
encore apercevoir un instant, dans l'entre-bâillement de la porte, les
yeux doux et plissés et la barbiche blanche de M. Maldonne, qui, du
regard, suivait «son jeune ami», et le mettait en route.