M. Maldonne, rassuré, indiqua du doigt la porte, derrière lui.

--Dix exemplaires au musée, répondit-il.

--La mouette rieuse?

--Commune!

--Le butor?

--Je refuse ceux qu'on m'apporte.

Claude, par un dernier effort, trouva dans ses souvenirs un nom

retentissant, et, le lançant à M. Maldonne qui attendait le coup,

l'œil clair, la mine légèrement railleuse et flattée:

--L'aigle pygargue? dit-il.

--Eh! eh! repartit M. Maldonne, avec une moue de gourmet, la bête est

rarissime en effet: c'est à peine si, de temps à autre, il s'en égare

une à la poursuite des oies sauvages qui remontent la Loire.

--Eh bien?

--Je l'ai, monsieur!

--Pas possible?

--Chez moi!

--Chez vous, monsieur?

--Tué de ma main.

--Un vrai pygargue?

--Il n'y en a pas de faux.

--Non, monsieur, dit Claude, je n'aurais pas cru qu'un simple

particulier pût posséder...

--Par exemple! Je vous le prouverai! dit M. Maldonne en se levant,

tout rouge de l'émotion du collectionneur animé par le défi et sûr de

son triomphe. Avez-vous une demi-heure à perdre?

--Je suis libre, monsieur.

--Alors, venez, accompagnez-moi jusqu'à la maison, et vous le verrez!

«Je la verrai», pensa Claude, dissimulant sa joie sous l'apparence

d'un scepticisme poli.

C'était l'heure où, sur toute la surface de la France, le

fonctionnaire s'évanouit, et l'homme s'épanouit. Le déclin du soleil

brise des milliers de chaînes, qui se renouent au matin. Le

conservateur du musée se retira dans un coin de la salle, pour changer

sa veste de travail contre une redingote noire qui dessinait son torse

maigre, se coiffa d'un chapeau de paille à bords plats, et prit une

canne de buis à gros nœuds.

Pendant ces préparatifs, Claude s'était approché de l'aquarelle pendue

près de la fenêtre. Elle représentait, à demi caché dans les roseaux

d'un étang, un chasseur qui rabattait son arme après avoir tiré. Le

canon fumait encore. Un oiseau fuyait, déjà très loin, rasant la nappe

claire de l'eau.

--Tiens! dit Claude, quel est cet oiseau bleu que le chasseur vient de

manquer?

M. Maldonne se détourna vivement, sans prendre le temps de passer la

dernière manche de sa redingote.

--Bah! répondit-il, peu importe! Des oiseaux bleus, il y en a de

beaucoup d'espèces, des perruches, par exemple, des colibris...

--Ce n'en est pas un, assurément. On dirait plutôt un canard? Ne

trouvez-vous pas?

--Venez, monsieur! dit M. Maldonne en s'avançant et, légèrement

embarrassé: la peinture ne doit pas avoir grand intérêt pour vous,

c'est un souvenir, un cadeau d'ami... venez.

Claude jeta un dernier coup d'œil sur le chasseur malheureux, qui lui

parut, en ce moment, ressembler au conservateur du musée, et,

traversant le laboratoire, descendit l'escalier. Son compagnon avait

un jarret d'acier et des yeux sans cesse en mouvement. Il longea

d'abord, au pas accéléré, presque sans rien dire, ces files de maisons

devant lesquelles il passait quatre fois le jour, tout occupé à saluer

de la main les gens qui lui souriaient ou se découvraient devant lui.

Puis, le faubourg franchi, des bouts de haie commencèrent à rompre la

ligne des murs, et la campagne apparut: cultures de maraîchers et

vastes pépinières, où la ville enfonçait encore, çà et là, le coin

d'une bâtisse neuve. Presque partout, des deux côtés de la route, des

forêts minuscules d'arbres verts, des taillis, drus comme les poils

d'une brosse, de noisetiers, de hêtres, d'érables, des groupes de

jeunes marronniers levant leur bouquet de feuilles, comme des palmiers

d'oasis, au-dessus des files naines de poiriers ou de fusains, tout

cela coupé en carré par des fossés sans herbe. M. Maldonne, dès qu'il

se sentit enveloppé de ce paysage familier, ralentit sa marche, et

donna libre carrière à son esprit. Tout l'intéressait, à présent, le

moindre détail du chemin, les vols d'oiseaux surtout, que le soir

attirait vers les nids, et qui s'éparpillaient, balles de plumes

bondissantes, dans l'air tiède et doré. Il les nommait les uns après

les autres: bruants, verdiers, linots, alouettes, pinsons, fauvettes.

C'était son monde qu'il présentait à Claude. Sa conversation abondait

en choses vues et fines. Il s'animait. Il était quelqu'un.

Sous les pieds des promeneurs, de la terre aux ombres courtes où elle

était blottie, une alouette se leva, monta dans la lumière, agitant

toutes ses plumes, plana, et redescendit sans avoir interrompu son

chant. M. Maldonne l'avait suivie, avec une expression de tendresse

qui ne s'adressait point à l'oiseau, avec un de ces sourires qui vont

droit à une joie prochaine. L'alouette chanteuse n'était pour lui

qu'un symbole. Et en effet, quand elle se fut assise dans les mottes,

Claude remarqua que le regard de M. Maldonne se posait en avant, sur

un parc entouré de murs. «C'est là!» se dit-il.

On ne distinguait encore que des arbres de venue superbe, aux cimes

arrondies, retombantes ou découpées en fuseaux légers sur le ciel,

mais point de maison. Bientôt, le vieux mur d'ardoise crevassé, auquel

la mousse servait de ciment, et que couronnaient des giroflées

défleuries, étendit son ombre sur la route. Vers le milieu, deux

piliers de tuffeaux, surmontés de chapiteaux, encadraient un portail

massif, hérissé de clous formant des arabesques et décoré d'un pied de

sanglier. De toutes parts les branches débordaient en ourlets verts

l'arête de la pierre. Même à ceux qui passaient, le domaine donnait

l'impression fugitive de la paix. «Faut-il avoir de l'esprit pour se

loger-là! songeait Claude. Quel parfum ce doit être au printemps!

Comme c'est doux l'été! En hiver même on est abrité du vent. Et voilà

où vous demeurez, mademoiselle? Cela ne m'étonne point; cela même me

confirme dans l'idée que je me suis faite de vous.»

M. Maldonne poussa une petite porte qui fit, en s'ouvrant, comme une

déchirure dans le vaste panneau de bois.

--Entrez! dit-il.

Oh! ce premier pas dans la terre promise! Derrière la porte, les

lilas, les ébéniers, les acacias, cent arbres d'essences choisies et

mêlées se rejoignaient au-dessus du sable encore humide de la dernière

pluie. Des fleurs fanées à demi jonchaient le sol, et, chauffées par

les traînées de soleil qui tombaient de la voûte, répandaient une

odeur sucrée. A vingt pas, en face, deux grandes fenêtres ouvertes

buvaient l'air divin. Les deux hommes suivirent l'avenue. Il y eut

quelques bruissements d'ailes dans les cimes. La maison se découvrit

tout entière, plus large que haute, enveloppée par les deux branches

de l'allée, qui devaient se rejoindre au delà. M. Maldonne traversa un

vestibule, poussa une porte à gauche, et, s'effaçant le long du mur:

--Mon cher monsieur, dit-il, vous ai-je trompé?

Sur la cheminée, au fond de l'appartement, un aigle, le cou tendu,

déployait ses ailes immenses.

--Deux mètres vingt d'envergure, reprit le naturaliste, et

regardez-moi ces moustaches, les pennes blanches de la cuisse, les

écailles de la patte, est-ce un pygargue, oui ou non? En est-ce un?

Claude s'était déjà détourné de l'oiseau, et saluait, un peu confus,

une femme qu'il n'avait point aperçue tout d'abord, assise près de la

fenêtre. Madame Maldonne écrivait, sur des ronds de papier d'égal

rayon: «Groseilles 1889.»

--Qu'y-a-t-il? demanda le naturaliste en entrant après Claude... Ah!

ma chère, pardon... un client d'aujourd'hui, monsieur Claude Revel,

peut-être un disciple futur, qui ne voulait pas croire à mon pygargue.

Je l'ai amené.

Claude s'inclina, et madame Maldonne lui rendit son salut, d'un léger

mouvement de la tête, avec cette gravité inquiète qui caractérise les

personnes timides.

--Vous aimez l'histoire naturelle, monsieur? demanda-t-elle.

--Je ne suis qu'un débutant, madame, répondit Claude.

--Mais non, puisque vous discutez avec mon mari sur les espèces rares.

Êtes-vous convaincu?

--Absolument, madame.

--Monsieur irait très loin en ornithologie, s'il le voulait, dit

sentencieusement M. Maldonne.

--Oh! monsieur!

--Très loin, je le répète. Nous en avons causé en chemin, et vous

aviez tout l'air de vous intéresser à la chose, monsieur!

--Avec un pareil guide! fit Claude.

Il disait cela par politesse. Mais madame Maldonne le prit autrement.

Une lueur, comme un reste de jeunesse, éclaira son visage. Elle

regarda son mari d'un air de ravissement. Quelqu'un lui rendait donc

justice, à lui, devant elle! Quel rare plaisir!

Elle fut un instant jolie de l'émotion délicate de son cœur.

--Pauvre ami! fit-elle. Si vous saviez, monsieur, tout ce qu'il a eu à

souffrir de la part de directeurs inintelligents, incapables de le

comprendre! Heureusement qu'il s'est imposé par son talent. Pour

organiser cette collection, la plus belle de toute la province, il lui

a fallu plus de travail...

--Geneviève! interrompit M. Maldonne, aussi désireux qu'elle

d'entendre achever la phrase.

--Oui, plus de travail, d'adresse, de science et d'observation, qu'à

des artistes célèbres, enrichis, fêtés.

--Fêté! Est-ce que je ne le suis pas ici, Geneviève? Tout le monde me

gâte, au contraire... Voyons, voyons, au lieu de nous attendrir

inutilement sur mon sort, si tu nous offrais un peu de sirop? La

soirée est étouffante, et monsieur doit avoir aussi chaud que moi...

Thérèse?

Madame Maldonne fit un geste d'avertissement désespéré, comme pour

dire: «A quoi penses-tu, mon ami? Tu sais bien que c'est impossible.

Elle ne peut pas venir!» Mais il était trop tard, mademoiselle Thérèse

avait entendu. Elle était déjà là, dans l'encadrement de la porte

opposée à celle de l'entrée: toute rose, la lèvre supérieure

légèrement relevée laissant voir quatre dents blanches, le nez petit,

les yeux grands, les sourcils un peu étonnés, un vrai modèle de

Greuze. Et, pour parfaire la ressemblance avec les types préférés de

ce maître des scènes intimes, elle avait un petit tablier, les manches

retroussées, et, sur ses mains mignonnes, sur ses bras, la plus belle

couleur rouge qu'on puisse imaginer. Mademoiselle Thérèse devait

faire des confitures. En apercevant un étranger, son premier mouvement

fut de rire. Elle se trouvait drôle ainsi. Une seule chose paraissait

la gêner: son petit tablier à bretelles. Aussi, de la main droite,

elle cherchait discrètement l'agrafe de la ceinture, tandis qu'elle

regardait tour à tour son père, sa mère et Claude, avec les mêmes yeux

pleins de fou rire contenu.

--Folle que tu es! dit M. Maldonne en lui tendant ses deux bras, qu'il

retira aussitôt, par respect des convenances; apporte-nous de ce sirop

de framboises que ta mère fait si bien!

Elle voulut répondre. Mais les mots n'obéissent pas toujours. On

entendit d'abord un éclat de rire étouffé, puis une fusée de notes

claires, débordantes, épanouies comme une chanson de printemps, qui

diminua, s'assourdit, et s'éteignit dans le lointain: mademoiselle

Thérèse s'était enfuie...

Elle revint, cinq minutes après, sans tablier, les manches baissées et

la mine sérieuse, portant sur un plateau deux verres, une carafe d'eau

fraîche et un carafon de sirop, le tout si propre, si net que, quand

elle entra dans le rayonnement de la fenêtre, tous les massifs du

jardin se mirèrent aux facettes du cristal.

Claude la regarda poser le plateau sur la table à ouvrage, se

redresser, et se retirer derrière une chaise, les mains appuyées au

dossier.

--Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous êtes déjà initiée aux

recettes du ménage.

--Il n'y a rien d'étonnant à cela, répondit madame Maldonne. Nous

vivons ici assez loin de la ville pour nous considérer comme des

campagnards. Nous en avons les goûts, et même quelquefois les défauts,

ajouta-t-elle, en enveloppant sa fille d'un regard très doux, où il y

avait une ombre de reproche.

--Voyons, mère chérie, est-ce bien grave? reprit vivement Thérèse. Je

vous croyais seuls. Je suis venue comme j'étais. Monsieur a bien

deviné, allez? N'est-ce pas, monsieur, vous avez deviné que je faisais

des confitures?

--Du premier coup d'œil, mademoiselle.

--A mes mains? reprit-elle en étendant ses doigts, qui jouaient sur le

dossier de sa chaise.

--Oui, mademoiselle. Et peut-on savoir quelle sorte de confitures?

Elle eut un hochement de tête de commisération, pour une ignorance

pareille, et dit:

--Mais de groseilles, monsieur! En cette saison-ci, que voulez-vous

que ce soit autre chose?

Puis, subitement, ses yeux s'animèrent; leur gravité d'emprunt tomba

comme un voile, et la jeunesse, qui était derrière, la belle jeunesse

limpide et hardie réapparut.

--Les groseilles, s'écria-t-elle, voilà un fruit que j'aime!

--Vraiment, mademoiselle?

--Cela vous étonne, monsieur?

--Un peu, je l'ai toujours trouvé médiocre.

--Et moi aussi, monsieur! Mais ce n'est pas pour leur goût que j'aime

les groseilles.

--Et peut-on vous demander pourquoi?

--Parce qu'elles ont l'humeur égale. Avec elles on sait sur quoi

compter. Tous les ans, cela donne, tandis que les abricots, les

pêches, les cerises même, pour un coup de vent, pour une gelée, s'en

vont en feuilles... Eh bien! moi, j'ai une préférence pour tout ce qui

ne trompe pas!

Elle était charmante, disant avec conviction ces choses fraîches.

--A la mode antique, et à votre santé! dit M. Maldonne, qui avait

rempli les deux verres, et en levant le sien.

Claude s'inclina très légèrement, du côté de la maîtresse du logis.

Et c'était un spectacle assez rare, ces quatre personnes contentes à

la fois: madame Maldonne d'avoir loué son mari, le mari d'avoir un

disciple, Thérèse de deviner l'hommage discret rendu à sa jeunesse,

Claude de se trouver en pleine réussite de ses projets, au milieu

d'aussi braves gens, groupés sous les ailes du pygargue qui lui avait

servi d'introducteur.

Le naturaliste, beaucoup moins oublieux que son hôte du prétexte sous

lequel celui-ci était venu, détourna la conversation vers son sujet

préféré. Il raconta,--ce ne devait être ni la première, ni la seconde

fois,--l'histoire du coup de fusil qui lui avait valu ce trophée de

chasse, principal ornement du salon. On fit tous ensemble, et sous sa

direction, une station devant la cheminée. Là, sous une cloche de

verre, il y avait un chef-d'œuvre de patience et de goût: une

collection d'oiseaux des îles, ou du pays, au plumage éclatant, posés

dans toutes les attitudes de la vie, les ailes éployées ou croisées,

mangeant, buvant, dormant la tête enfoncée sous les plumes, abritant

leurs œufs menacés, ou marchant inquiets au milieu de poussins vêtus,

comme des graines de souci, d'un duvet plus long qu'ils n'étaient

gros. M. Maldonne, mis en verve, ne tarissait pas. Il possédait une

mémoire prodigieuse des circonstances, des lieux, des dates.

L'auditoire suffisait à l'animer. Claude, souvent distrait, regardait

à la dérobée ses voisines, penchées, Thérèse un peu moins que sa mère,

écoutant toutes les deux avec l'attention de la tendresse que rien ne

lasse. «Et cette alouette blanche?» disait l'une. «Et ce guêpier

doré?» disait l'autre.

Cependant, deux fois déjà, le bonnet d'une fille de charge, apparu

dans l'entre-bâillement de la porte, s'était retiré devant un signe

discret de la maîtresse du logis. La troisième fois, le bonnet entra.

Il était précédé d'une assiette. Le dîner attendait. Claude battit en

retraite, et personne ne le retint, bien que tous eussent du regret de

le quitter. Mais la coutume, l'heure sacrée. O servitude naïve et

forte!

--Nous nous reverrons? demanda M. Maldonne.

Claude, avant de répondre, suivit des yeux Thérèse qui traversait

l'appartement, pour aller pousser un battant de la fenêtre, flamboyant

sous la lumière du couchant. Elle marchait sans bruit, la tête droite,

son cou délicat ombré de mèches folles. Sans paraître y prendre garde,

elle écoutait. Claude eut cette impression très nette qu'elle n'était

pas indifférente à ce qu'il allait répondre. Peut-être eût-il éludé

l'invitation et brisé l'aventure, n'emportant que le souvenir agréable

de l'accueil qu'il avait reçu et l'image renouvelée, embellie, de

cette enfant. La nuance d'attention qu'il crut saisir chez Thérèse, la

grâce aussi de cette tête un peu fière, qui se dessinait sur la baie

lumineuse, en décidèrent autrement.

--Je crains, répondit-il, d'être un élève médiocre, mais je reviendrai

volontiers.

--Convenu! repartit le naturaliste. Vous me trouverez presque

toujours, le soir, au jardin, où j'ai mon laboratoire, là-bas, vous

voyez?

--Le jardin, dit Thérèse à demi détournée, c'est ce qu'il y a de plus

joli ici.

Claude fut sur le point de répondre: «Oh! non!» Il le pensa. Et elle

le devina. Il se sentit rougir. M. et madame Maldonne se demandèrent

pourquoi. Ils n'étaient plus jeunes.

--Eh bien! dit-il, je reviendrai, un soir, après dîner.

Il salua les deux femmes, serra la main de M. Maldonne, traversa de

nouveau, cette fois les yeux à terre, le bosquet qu'il avait tant

admiré une demi-heure plus tôt, et se retrouva sur la route. Il

s'étonnait de l'émotion vague qu'il éprouvait, et de ce qu'il avait

été, timide en somme et un peu gauche. Ces gens très simples, par leur

simplicité même, leur cordialité vraie, l'avaient jeté en dehors des

phrases convenues. Il avait promis de revenir. Se proposait-il de

devenir l'élève de M. Maldonne? Non, ce n'était pas sérieux. Alors?

D'ordinaire ses actes étaient plus réfléchis. «Puisque je l'ai promis,

se dit-il, je reviendrai. Mais je mettrai un intervalle entre cette

première visite et ma seconde.» Il se rendait compte qu'il avait obéi,

et c'était une récidive, à l'attrait de cette jeune fille, la fille

d'un simple conservateur de musée de province. Mais il n'insista pas,

et chercha, sur la route, quelque chose qui pût lui éviter, vis-à-vis

de lui-même, l'aveu complet de sa faiblesse.

A trente pas, un homme venait, vêtu de telle façon qu'il ne pouvait

passer inaperçu, à cette heure et à cette place: jaquette claire

ouvrant sur un gilet blanc, chapeau gris, cravate ornée d'une épingle.

Au moment où il croisa Claude, il le considéra attentivement, et

reporta les yeux vers l'enclos des Maldonne. Il se demandait sûrement:

«D'où vient-il?» Claude pensa de même: «Où peut-il bien aller?» Et

quand il se fut éloigné de quelques cents mètres, à l'endroit où les

premières masures s'élevaient au bord du chemin, il se détourna.

Là-bas, devant le portail vert, l'inconnu s'était arrêté. Il avait le

bras levé vers la sonnette, et, par-dessus son épaule, il regardait

Claude.

V

Les semaines s'en vont vite, tant que le cœur de l'homme ne

s'intéresse point à leur fuite. L'impression que la visite au logis

des Pépinières avait faite sur l'esprit de Claude s'était effacée, ou

plutôt elle avait disparu de la surface, comme les graines des fleurs

fragiles dont se couvrent un matin les étangs. Elles tombent,

invisibles, mêlées à mille débris de poussière que rien ne ramènera

jamais du fond obscur où ils s'amassent. Elles sont confondues avec

eux. Mais en elles un germe de vie est demeuré. Rien ne l'annonce,

sur lui pèse la masse des eaux, agitée ou dormante, sans une tige,

sans une feuille qui rappelle les végétations mortes. Il sommeille.

Puis, un jour, de cet atome enseveli, un fil ténu s'élance. Il

grandit, mystérieux encore, inaperçu. Nul ne reconnaîtrait en lui le

passé qui revient. Et tout à coup, sans que rien l'ait révélée, une

pointe d'or perce la surface, s'y épanouit en étoile, et dit aux

rives: «Me voilà!»

Claude, à la fin d'août, fut rappelé à la ville par ses obligations

d'officier de réserve. Pendant trois semaines, il se rendit à la

caserne, à cinq heures du matin, sanglé dans son dolman, admiré des

ménagères qui ouvraient les contrevents, salué par les hommes de

garde, commanda le maniement d'armes et quelques mouvements

d'ensemble, savoura la douceur de l'autorité indiscutée, parla de la

France avec plus de fierté, de la guerre avec des frissons

d'espérance, et fut pris deux ou trois fois, tant il portait bien

l'uniforme, pour un sous-lieutenant de «l'active». Vinrent les

manœuvres. Ce fut un jeu pour un chasseur comme lui, rompu à la

marche. Et certes, tant qu'elles durèrent, les cantonnements chez

l'habitant, les réceptions dans les châteaux, les longues étapes où

l'on cause, les batailles pour rire où le cœur saute pourtant de la

même émotion que si les balles sifflaient, ne laissèrent pas à Claude

un moment d'ennui. La veille au soir du désarmement, il éprouva, pour

la première fois, un peu de lassitude, mêlée à un regret vague d'une

carrière trop tard connue, trop tard aimée. La journée était finie,

les hommes regagneraient le lendemain leurs foyers, lui-même il

quitterait le galon d'or et les camaraderies bruyantes du régiment. Il

se promenait, après le dîner, triste de retomber dans l'habitude et le

connu de la vie, quand le souvenir lui revint des Pépinières et du

rendez-vous de M. Maldonne. Claude regarda, avec une complaisance

involontaire, la tenue qu'il avait encore le droit de porter, leva les

yeux pour s'assurer de l'humeur du temps, se sentit tout joyeux de

constater qu'il faisait beau, et partit.

C'était un de ces soirs de septembre, où la lueur dorée qui traîne au

couchant prolonge presque indéfiniment le crépuscule. Elle rayonne

dans tout le ciel. Et si la lune monte alors au-dessus de l'horizon,

il n'y a pas de nuit, mais un jour lunaire qui continue l'autre, et

pose sa lumière bleue sur le sol tiède encore du soleil disparu.

Claude allait, un peu ému, porté par une sorte d'espérance sans objet,

et douce cependant. Il aspirait à pleins poumons l'haleine des

crépuscules, qui grise les merles, et les fait chanter, certains

soirs, même après les premières étoiles. Des choses rimées, des débuts

de romances fredonnaient dans sa mémoire. Quand il aperçut le bosquet

des Maldonne, immobile au milieu de la campagne rase, les cimes des

arbres encore touchées par la lumière et comme évanouies en elle:

«Sous ces ombrages, murmura-t-il, à pas lents et rêveuse...»

Thérèse Maldonne se trouvait tout simplement au salon, quand Claude y

entra, pas rêveuse du tout, assise près de la table qu'entouraient,

avec elle, son père, sa mère et Robert. Celui-ci lisait à haute voix.

En entendant la domestique ouvrir la porte et le cliquetis d'un sabre,

il ferma le livre sur un de ses doigts. Les deux femmes s'étaient

levées. M. Maldonne venait au-devant de Claude, l'air épanoui et les

mains tendues.

--Cher monsieur, dit-il, vous nous surprenez agréablement. Je pensais

que vous nous aviez oubliés... Permettez d'abord que je vous

présente... Il se tourna vers Robert, assis de l'autre côté de la

table: «Monsieur Claude Revel, un naturaliste amateur, un futur

élève,» puis, vers Claude: «Mon beau-frère, Robert de Kérédol.»

--Je crois avoir eu l'honneur de rencontrer monsieur sur la route,

lors de ma première visite, dit Claude, très aimable et s'inclinant.

La Sarcelle Bleue · 第 17 / 31 题