[1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)

[1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux.

(1643-64 in-8º)

_Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux.

(1664 in-12)

[1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux

Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56)

[1263] _Var._ Vous m'importunez trop.

PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?

FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]

Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,

C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.

Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)

[1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)

[1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire.

(1643-56)

[1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)

[1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)

[1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline.

(1643-56)

[1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES.

POLYEUCTE.

Gardes, que me veut-on?

CLÉON.

Pauline vous demande.

POLYEUCTE.

O présence, ô combat que surtout j'appréhende!

Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,

J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:

Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;

Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.

Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,

En ce pressant besoin redouble ton secours;

Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,

Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090

Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,

Prête du haut du ciel la main à ton ami.

Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]?

Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:

Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095

Mais comme il suffira de trois à me garder,

L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;

Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]:

Si j'avois pu lui dire un secret important,

Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100

CLÉON.

Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].

POLYEUCTE.

Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.

Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.

CLÉON.

Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.

SCÈNE II.

POLYEUCTE.

(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].)

Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105

Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?

Honteux attachements de la chair et du monde,

Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?

Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:

Toute votre félicité, 1110

Sujette à l'instabilité,

En moins de rien tombe par terre;

Et comme elle a l'éclat du verre,

Elle en a la fragilité[1275].

Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115

Vous étalez en vain vos charmes impuissants;

Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire

Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.

Il étale à son tour des revers équitables

Par qui les grands sont confondus; 1120

Et les glaives qu'il tient pendus

Sur les plus fortunés coupables[1276]

Sont d'autant plus inévitables,

Que leurs coups sont moins attendus.

Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125

Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;

De ton heureux destin vois la suite effroyable:

Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278];

Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;

Rien ne t'en sauroit garantir; 1130

Et la foudre qui va partir,

Toute prête à crever la nue,

Ne peut plus être retenue

Par l'attente du repentir.

Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135

Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279];

Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,

Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:

Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.

Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140

Je porte en un coeur tout chrétien

Une flamme toute divine;

Et je ne regarde Pauline

Que comme un obstacle à mon bien.

Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145

Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:

De vos sacrés attraits les âmes possédées

Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir.

Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:

Vos biens ne sont point inconstants; 1150

Et l'heureux trépas que j'attends

Ne vous sert que d'un doux passage

Pour nous introduire au partage

Qui nous rend à jamais contents.

C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155

Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.

Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé,

N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;

Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,

Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.

SCÈNE III.

POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.

POLYEUCTE.

Madame, quel dessein vous fait me demander?

Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?

Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282]

Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?

Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165

Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?

PAULINE.

Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:

Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283];

Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:

Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170

A quelque extrémité que votre crime passe,

Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.

Daignez considérer le sang dont vous sortez,

Vos grandes actions, vos rares qualités:

Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175

Gendre du gouverneur de toute la province;

Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:

C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;

Mais après vos exploits, après votre naissance,

Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180

Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau

Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau.

POLYEUCTE.

Je considère plus; je sais mes avantages,

Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:

Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185

Que troublent les soucis, que suivent les dangers;

La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;

Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;

Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,

Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190

J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:

Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,

Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,

Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.

Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195

Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,

Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,

Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULINE.

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;

Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:

Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!

Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?

Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;

Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:

Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205

POLYEUCTE.

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;

Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.

Des aïeux de Décie on vante la mémoire;

Et ce nom, précieux encore à vos Romains,

Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.

Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;

Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:

Si mourir pour son prince est un illustre sort,

Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

PAULINE.

Quel Dieu!

POLYEUCTE.

Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,

Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,

Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,

De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;

Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220

PAULINE.

Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE.

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

PAULINE.

Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,

Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE.

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225

Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,

Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,

Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;

Du premier coup de vent il me conduit au port,

Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230

Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,

Et de quelles douceurs cette mort est suivie!

Mais que sert de parler de ces trésors cachés

A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE.

Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235

Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,

Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?

Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?

Je ne te parlois point de l'état déplorable

Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240

Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,

Et je ne voulois pas de sentiments forcés;

Mais cette amour si ferme et si bien méritée

Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284];

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;

Et ton coeur, insensible à ces tristes appas,

Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?

Je te suis odieuse après m'être donnée!

POLYEUCTE.

Hélas!

PAULINE.

Que cet hélas a de peine à sortir!

Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285],

Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255

Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE.

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser

Ce coeur trop endurci se pût enfin percer!

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;

Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286],

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;

Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287];

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:

Avec trop de mérite il vous plut la former,

Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270

Pour vivre des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

PAULINE.

Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE.

Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

PAULINE.

Que plutôt....

POLYEUCTE.

C'est en vain qu'on se met en défense:

Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.

Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;

Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE.

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE.

Je vous aime,

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

PAULINE.

Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE.

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].

PAULINE.

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE.

C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

PAULINE.

Imaginations!

POLYEUCTE.

Célestes vérités! 1285

PAULINE.

Étrange aveuglement!

POLYEUCTE.

Éternelles clartés!

PAULINE.

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!

POLYEUCTE.

Vous préférez le monde à la bonté divine!

PAULINE.

Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.

POLYEUCTE.

Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290

PAULINE.

Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;

Je vais....

SCÈNE IV.

POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES.

PAULINE.

Mais quel dessein en ce lieu vous amène,

Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289]

Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?

POLYEUCTE.

Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295

A ma seule prière il rend cette visite.

Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290],

Que vous pardonnerez à ma captivité.

Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,

Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300

Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux

Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux

Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme

Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.

Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305

Ne la refusez pas de la main d'un époux:

S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.

Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:

Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;

Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310

C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.

Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.

Allons, gardes, c'est fait.

SCÈNE V.

SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.

SÉVÈRE.

Dans mon étonnement,

Je suis confus pour lui de son aveuglement;

Sa résolution a si peu de pareilles, 1315

Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,

Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas

Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),

Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,

Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320

Et comme si vos feux étoient un don fatal,

Il en fait un présent lui-même à son rival!

Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,

Ou leurs félicités doivent être infinies,

Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325

Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.

Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,

Eussent de votre hymen honoré mes services,

Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,

J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330

On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,

Avant que....

PAULINE.

Brisons là: je crains de trop entendre,

Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,

Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.

Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335

Mon Polyeucte touche à son heure dernière;

Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:

Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.

Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,

Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340

Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas

Où d'un front assuré je ne porte mes pas,

Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292],

Plutôt que de souiller une gloire si pure,

Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345

Qui de quelque façon soit cause de sa mort;

Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,

L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.

Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.

Mon père est en état de vous accorder tout, 1350

Il vous craint; et j'avance encor cette parole,

Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;

Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;

Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.

Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355

Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.

Conserver un rival dont vous êtes jaloux,

C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;

Et si ce n'est assez de votre renommée,

C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360

Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,

Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher:

Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.

Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293];

Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365

Pour vous priser encor je le veux ignorer.

SCÈNE VI.

SÉVÈRE, FABIAN.

SÉVÈRE.

Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre

Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?

Plus je l'estime près, plus il est éloigné;

Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370

Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,

Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:

Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus;

Toujours triste, toujours et honteux et confus

De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375

Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,

Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294]

Me fasse des leçons de générosité.

Votre belle âme est haute autant que malheureuse,

Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380

Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur

D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur.

C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,

Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,

Et que par un cruel et généreux effort, 1385

Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.

FABIAN.

Laissez à son destin cette ingrate famille;

Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,

Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.

D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390

SÉVÈRE.

La gloire de montrer à cette âme si belle

Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;

Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux

En me la refusant m'est trop injurieux.

FABIAN.

Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395

Prenez garde au péril qui suit un tel service:

Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.

Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!

Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie

Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400

C'est un crime vers lui si grand, si capital,

Qu'à votre faveur même il peut être fatal.

SÉVÈRE.

Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.

S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,

Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405

Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.

Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;

Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,

Comme son naturel est toujours inconstant,

Périssant glorieux, je périrai content. 1410

Je te dirai bien plus, mais avec confidence:

La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;

On les hait; la raison, je ne la connois point,

Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.

Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415

On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,

Et sur cette croyance on punit du trépas

Des mystères secrets que nous n'entendons pas;

Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse

Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;

Encore impunément nous souffrons en tous lieux,

Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:

Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;

Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;

Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425

Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;

Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,

L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.

Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,

De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430

Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,

Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;

Et me dût leur colère écraser à tes yeux,

Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295].

Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,

Les vices détestés, les vertus florissantes;

Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296];

Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,

Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?

Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440

Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,

Et lions au combat, ils meurent en agneaux.

J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.

Allons trouver Félix; commençons par son gendre;

Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445

Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?]

CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service.

POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)

[1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire.

(1643-56)

[1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense.

POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense.

Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement.

CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment.

(1643-56)

[1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux

coins du théâtre_. (1643-56)

[1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers

1129 et 1130):

.... _Medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._

[1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait,

dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si

célèbres:

Et comme elle a l'éclat du verre,

Elle en a la fragilité,

sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils

sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son

_Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille

les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se

rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.»

(Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les

Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage,

comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La

pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de

Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º.

On lit à la fin de la trente-troisième strophe:

Mais leur gloire tombe par terre,

Et comme elle a l'éclat du verre,

Elle en a la fragilité.

Publius Syrus avait dit:

_Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._

[1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56)

[1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus

d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18):

_Destrictus ensis cui super impia

Cervice pendet...._

[1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48

in-4º)

[1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre

contre les Goths.

[1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux.

(1643-56)

[1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)

[1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour

_qui les puisse_.

[1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite

Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)

[1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime;

Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)

[1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie.

(1643-56)

[1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)

[1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs,

J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)

[1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.

[1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas.

(1643-56)

[1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux,

De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)

[1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a].

(1643-56)

[1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par

erreur, _infidélité_, pour _incivilité_.

[1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne.

(1643-56)

[1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je

n'endure. (1664)

[1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière,

Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56)

_Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire.

(1660-64)

[1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)

[1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais

Dieux[1295-a].]

Peut-être qu'après tout ces croyances publiques

Ne sont qu'inventions de sages politiques,

Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir,

Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b].

[Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,

Les vices détestés, les vertus florissantes;]

Jamais un adultère, un traître, un assassin;

Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin:

Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère;

Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère;

[Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)

[1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron

arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on

craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas

perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main

sur l'épaule.»

[1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague

d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient

suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune

connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille

s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.»

(_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de

Jolly, tome I, p. XXX.)

[1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène

IV), exprime la même chose en cinq vers:

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 37 / 38 段