Pendant que votre main, sur eux appesantie,

A leurs persécuteurs les livroit sans secours,

Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours,

De rompre des méchants les trames criminelles,

De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»

(_Voltaire._)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

FÉLIX, ALBIN, CLÉON.

FÉLIX.

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?

As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?

ALBIN.

Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,

Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450

FÉLIX.

Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]!

Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;

Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui

Les restes d'un rival trop indignes de lui.

Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455

Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;

Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:

L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.

Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298],

J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460

C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:

Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.

De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:

Épargnant son rival, je serois sa victime;

Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465

Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;

Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]:

Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;

Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,

Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470

ALBIN.

Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!

FÉLIX.

Pour subsister en cour c'est la haute science:

Quand un homme une fois a droit de nous haïr,

Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;

Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475

Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,

Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,

Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

ALBIN.

Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!

FÉLIX.

Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480

Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300],

Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.

ALBIN.

Mais Sévère promet....

FÉLIX.

Albin, je m'en défie,

Et connois mieux que lui la haine de Décie:

En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485

Lui-même assurément se perdroit avec nous.

Je veux tenter pourtant encore une autre voie:

Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],

S'il demeure insensible à ce dernier effort,

Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490

ALBIN.

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX.

Il faut que je le suive,

Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.

Je vois le peuple ému pour prendre son parti;

Et toi-même tantôt tu m'en as averti.

Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495

Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;

Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,

J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;

Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,

M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500

Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.

ALBIN.

Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]!

Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;

Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,

Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505

FÉLIX.

En vain après sa mort il voudra murmurer;

Et s'il ose venir à quelque violence,

C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence:

J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].

Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510

Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.

SCÈNE II.

FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.

FÉLIX.

As-tu donc pour la vie une haine si forte,

Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens

T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?

POLYEUCTE.

Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515

Mais sans attachement qui sente l'esclavage,

Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens:

La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens;

Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre,

Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520

FÉLIX.

Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?

POLYEUCTE.

Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.

FÉLIX.

Donne-moi pour le moins le temps de la connoître:

Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être,

Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525

Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.

POLYEUCTE.

N'en riez point, Félix, il sera votre juge;

Vous ne trouverez point devant lui de refuge:

Les rois et les bergers y sont d'un même rang.

De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530

FÉLIX.

Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive,

Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive:

J'en serai protecteur.

POLYEUCTE.

Non, non, persécutez,

Et soyez l'instrument de nos félicités:

Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307];

Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.

Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,

Pour comble donne encor les persécutions.

Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre:

Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540

FÉLIX.

Je te parle sans fard, et veux être chrétien.

POLYEUCTE.

Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?

FÉLIX.

La présence importune....

POLYEUCTE.

Et de qui? de Sévère?

FÉLIX.

Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère:

Dissimule un moment jusques à son départ. 1545

POLYEUCTE.

Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard?

Portez à vos païens, portez à vos idoles

Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308].

Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien:

Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550

FÉLIX.

Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire,

Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.

POLYEUCTE.

Je vous en parlerois ici hors de saison:

Elle est un don du ciel, et non de la raison;

Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555

Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.

FÉLIX.

Ta perte cependant me va désespérer.

POLYEUCTE.

Vous avez en vos mains de quoi la réparer:

En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre,

Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560

Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.

FÉLIX.

Cesse de me tenir ce discours outrageux.

Je t'ai considéré plus que tu ne mérites;

Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309],

Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565

Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.

POLYEUCTE.

Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage!

Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage!

Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard

Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570

FÉLIX.

Va, ne présume pas que quoi que je te jure,

De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture:

Je flattois ta manie, afin de t'arracher

Du honteux précipice où tu vas trébucher;

Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575

Après l'éloignement d'un flatteur de Décie;

Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants:

Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.

POLYEUCTE.

Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline.

O ciel!

SCÈNE III.

FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.

PAULINE.

Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580

Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour?

Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour?

Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?

FÉLIX.

Parlez à votre époux.

POLYEUCTE.

Vivez avec Sévère.

PAULINE.

Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585

POLYEUCTE.

Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]:

Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède,

Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311].

Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer,

Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590

Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....

PAULINE.

Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,

Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,

Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?

Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595

Quels efforts à moi-même il a fallu me faire;

Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur

Si justement acquis à son premier vainqueur;

Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine,

Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline:

Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;

Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement;

Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,

Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.

Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605

Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;

Ne désespère pas une âme qui t'adore.

POLYEUCTE.

Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,

Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.

Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610

Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,

Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.

C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux,

Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.

PAULINE.

Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615

Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable.

La nature est trop forte, et ses aimables traits

Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais:

Un père est toujours père, et sur cette assurance

J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620

Jetez sur votre fille un regard paternel:

Ma mort suivra la mort de ce cher criminel;

Et les Dieux trouveront sa peine illégitime,

Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime,

Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625

En injuste rigueur un juste châtiment;

Nos destins, par vos mains rendus inséparables,

Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;

Et vous seriez cruel jusques au dernier point,

Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630

Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire,

Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.

Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,

Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs.

FÉLIX.

Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père;

Rien n'en peut effacer le sacré caractère:

Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé;

Je me joins avec vous contre cet insensé.

Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible?

Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640

Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]?

Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?

Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme,

Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme?

Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645

Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

POLYEUCTE.

Que tout cet artifice est de mauvaise grâce!

Après avoir deux fois essayé la menace,

Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,

Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650

Après m'avoir montré cette soif du baptême,

Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même,

Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!

Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?

Vos résolutions usent trop de remise: 1655

Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.

Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers,

Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers,

Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,

Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660

Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313],

Veut pour nous en victime être offert chaque jour.

Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.

Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre:

Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux;

Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux:

La prostitution, l'adultère, l'inceste,

Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,

C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.

J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670

Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314],

Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,

Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.

FÉLIX.

Enfin ma bonté cède à ma juste fureur:

Adore-les, ou meurs.

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Impie! 1675

Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]!

Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.

PAULINE.

Où le conduisez-vous?

FÉLIX.

A la mort.

POLYEUCTE.

A la gloire[1316].

Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680

PAULINE.

Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317].

POLYEUCTE.

Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.

FÉLIX.

Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse:

Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.

SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN.

FÉLIX.

Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685

Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu.

Que la rage du peuple à présent se déploie[1318],

Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,

M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté.

Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690

Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables,

Ou des impiétés à ce point exécrables?

Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]:

Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé;

J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695

Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes,

Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi,

J'aurois eu de la peine à triompher de moi.

ALBIN.

Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,

Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700

Indigne de Félix, indigne d'un Romain,

Répandant votre sang par votre propre main.

FÉLIX.

Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie;

Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320];

Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705

Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.

ALBIN.

Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die,

Quand vous la sentirez une fois refroidie,

Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir

Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710

FÉLIX.

Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître,

Et que ce désespoir qu'elle fera paroître

De mes commandements pourra troubler l'effet:

Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322];

Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle;

Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle;

Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?

ALBIN.

Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.

SCÈNE V.

FÉLIX, PAULINE, ALBIN.

PAULINE.

Père barbare, achève, achève ton ouvrage:

Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720

Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu?

Tu vois le même crime, ou la même vertu:

Ta barbarie en elle a les mêmes matières.

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;

Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,

M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée:

De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;

Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?

Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730

Redoute l'Empereur, appréhende Sévère:

Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire;

Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;

Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.

Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735

Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste;

On m'y verra braver tout ce que vous craignez,

Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323],

Et saintement rebelle aux lois de la naissance,

Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740

Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir;

C'est la grâce qui parle, et non le désespoir.

Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne!

Affermis par ma mort ta fortune et la mienne:

Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745

Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.

SCÈNE VI[1324].

FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.

SÉVÈRE.

Père dénaturé, malheureux politique,

Esclave ambitieux d'une peur chimérique,

Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés

Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750

La faveur que pour lui je vous avois offerte,

Au lieu de le sauver, précipite sa perte!

J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;

Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir!

Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755

Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire;

Et par votre ruine il vous fera juger

Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.

Continuez aux Dieux ce service fidèle;

Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760

Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous,

Ne doutez point du bras dont partiront les coups.

FÉLIX.

Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326]

Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.

Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765

Je tâche à conserver mes tristes dignités:

Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre.

Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre;

Je m'y trouve forcé par un secret appas;

Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770

Et par un mouvement que je ne puis entendre,

De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.

C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent

Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant;

Son amour épandu sur toute la famille 1775

Tire après lui le père aussi bien que la fille.

J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:

J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.

C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce.

Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780

Donne la main, Pauline. Apportez des liens;

Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens:

Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.

PAULINE.

Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!

Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.

FÉLIX.

Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.

SÉVÈRE.

Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle?

De pareils changements ne vont point sans miracle.

Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain,

Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790

Ils mènent une vie avec tant d'innocence,

Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance:

Se relever plus forts, plus ils sont abattus,

N'est pas aussi l'effet des communes vertus.

Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795

Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327];

Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.

J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux,

Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.

Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800

Je les aime, Félix, et de leur protecteur

Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328].

Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;

Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329].

Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805

Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]:

Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.

FÉLIX.

Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,

Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,

Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810

Nous autres, bénissons notre heureuse aventure:

Allons à nos martyrs donner la sépulture,

Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,

Et faire retentir partout le nom de Dieu.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine.

(1643-56)

[1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques,

J'en connois les détours, j'en connois les pratiques.

(1643-56)

[1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule.

(1643-56)

[1300] _Var._ Et loin de le tirer de ce pas hasardeux. (1643-63)

[1301] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º: _Il

parle à Cléon._

[1302] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:

_Cléon rentre_.

[1303] _Var._ Que votre défiance est un étrange mal! (1643-56)

[1304] Il y a _à faire_, et non _affaire_, dans toutes les

éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de même dans

l'impression de 1692, et dans celle de 1764, publiée par

Voltaire.

[1305] _Var._ J'aurai fait mon devoir, quoi qui puisse arriver.

(1660-64)

[1306] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:

_Polyeucte vient avec ses gardes, qui soudain se retirent_.

[1307] _Var._ Aussi bien un chrétien n'est rien sans les souffrances;

Les plus cruels tourments nous sont des récompenses. (1643-56)

[1308] _Var._ Le sucre empoisonné que versent vos paroles.

(1643-56)

[1309] _Var._ Mais malgré ma bonté, qui croît quand tu l'irrites.

(1643-56)

[1310] _Var._ Ma pitié, tant s'en faut, cherche à vous soulager:

Notre amour vous emporte à des douleurs si vraies. (1643-56)

[1311] _Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ces plaies.

(1643)

_Var._ Que rien qu'un autre amour ne peut guérir ses plaies.

(1648-56)

[1312] _Var._ Peux-tu voir tant de pleurs d'un coeur si détaché?

(1643-56)

[1313] _Var._ Et qui par un excès de cette même amour. (1643-56)

[1314] «Ce vers est dans _le Cid_ (vers 878), et est à sa place

dans les deux pièces.» (_Voltaire._)

[1315] En marge, dans les éditions de 1643 et de 1648 in-4º:

_Cléon et les autres gardes sortent et conduisent Polyeucte;

Pauline le suit_.

[1316] Du Vair a dit à la fin du Livre II de son _Traité de la

constance_: «S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire.»

[1317] _Var._ Je te suivrai partout et mêmes au trépas.

POL. Sortez de votre erreur, ou ne me suivez pas. (1643-56)

[1318] _Var._ Que la rage d'un peuple à présent se déploie.

(1643-60)

[1319] _Var._ Du moins j'ai satisfait à mon coeur affligé:

Pour amollir le sien je n'ai rien négligé. (1643-56)

[1320] _Var._ Et leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie.

Jamais nos vieux héros n'ont eu de mauvais sang,

Qu'ils n'eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.

(1643-56)

[1321] _Var._ Par ses pleurs et ses cris pourra vous émouvoir....

(1643-60)

[1322] _Var._ Va donc y donner ordre et voir ce qu'elle fait.

(1643-63)

[1323] L'édition de 1648 in-4º porte, par erreur, _vous

plaignez_, pour _vous peignez_.

[1324] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.

[1325] _Var._ Eh bien! à vos dépens vous saurez que Sévère.

(1643-60)

[1326] _Var._ Arrêtez-vous, Sévère, et d'une âme apaisée.

(1643-56)

[1327] _Var._ Je n'en vois point mourir que ce coeur n'en

soupire. (1643-56)

[1328] _Var._ Je n'en veux pas en vous faire un persécuteur.

(1643-63)

[1329] «La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en

appuyant sur _servez votre_[1329-a] _monarque_, était reçue avec

transport.» (_Voltaire_, édition de 1764.)

[1329-a] Dans le texte, Voltaire ne donne pas _votre_, mais

_notre_, comme les éditions publiées par Corneille.

[1330] _Var._ Ou bien il quittera cette sévérité. (1643-56)

[1331] _Var._ Vous inspire bientôt toutes ses vérités! (1643 et

48 in-4º)

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.

LE CID, tragédie 1

Notice 3

ÉCRITS EN FAVEUR DU CID, attribués à Corneille par Niceron

ou par les frères Parfait:

I. L'Ami du Cid 53

II. Lettre pour M. de Corneille, contre ces mots de la

lettre sous le nom d'Ariste: _Je fis donc résolution

de guérir ces idolâtres_ 56

III. Réponse de *** à *** sous le nom d'Ariste 59

IV. Lettre du désintéressé au sieur Mairet 62

V. Avertissement au Besançonnois Mairet 67

A Madame de Combalet 77

Extrait de Mariana et Avertissement 79

_Romance primero_ 87

_Romance segundo_ 90

Examen 91

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

du _Cid_ 102

LE CID 105

APPENDICE:

I. Passages des _Mocedades del Cid_ de Guillem de Castro,

imités par Corneille et signalés par lui 199

II. Analyse comparative du drame de Guillem de Castro:

_la Jeunesse du Cid_ 207

III. Aux amateurs de la langue françoise (Avertissement

de l'édition de Leyde) 240

HORACE, tragédie 243

Notice 245

A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu 258

Extrait de Tite Live 262

Examen 273

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

d'_Horace_ 281

HORACE 283

CINNA, tragédie 359

Notice 361

A Monsieur de Montoron 369

Extrait de Sénèque 373

Extrait de Montagne 376

Examen 379

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

de _Cinna_ 383

CINNA 385

Polyeucte, MARTYR, tragédie chrétienne 463

Notice 465

A la Reine régente 471

Abrégé du martyre de saint Polyeucte 474

Examen 478

Liste des éditions qui ont été collationnées pour les variantes

de _Polyeucte_ 485

POLYEUCTE 487

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 38 / 38 段