Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie. 710
Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;
Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;
Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
Allons en éclairer l'aveuglement fatal; 715
Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:
Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;
Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!
NÉARQUE.
Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237]. 720
FIN DU SECOND ACTE.
NOTES:
[1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)
[1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)
[1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir?
(1643)
_Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir?
(1648-60)
[1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660.
[1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
(1655)
[1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par
inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_.
[1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours.
(1643-60)
[1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage.
(1643-56 et 68)
[1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et
48 in-4º)
[1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble.
(1643-60)
[1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point
d'excuse. (1643-64)
[1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques.
(1648 in-4º)
[1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs!
(1643-56)
[1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits.
(1643-56)
[1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine.
(1643-56)
[1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre.
(1643-60)
--Voyez tome I, p. 228, note 759-a.
[1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme
Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)
[1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
(1643-56)
[1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée
Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º)
_Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète
N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)
[1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)
[1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes
D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)
[1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?
Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)
_Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne.
(1660-64)
[1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)
[1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai
plaint,» avec le participe invariable.
[1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice.
(1643-56)
[1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour
lui. (1643-56)
[1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)
[1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande.
(1643-56)
[1230] Voyez la _Notice_, p. 466.
[1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser.
(1643-56)
[1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir.
(1643-60)
[1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)
[1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)
[1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des
vers 75 et 76.
[1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour
«aux yeux.»
[1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour
nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º)
[1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers
languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent
supprimer ces vers à la représentation.»
(_Voltaire._)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE.
Que de soucis flottants, que de confus nuages
Présentent à mes yeux d'inconstantes images!
Douce tranquillité, que je n'ose espérer,
Que ton divin rayon tarde à les éclairer!
Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725
Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent:
Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;
Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.
Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,
Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730
Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240],
Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
Sévère incessamment brouille ma fantaisie:
J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;
Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735
Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
L'entrevue aisément se termine en querelle:
L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,
L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740
Quelque haute raison qui règle leur courage,
L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;
La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir
Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir,
Consumant dès l'abord toute leur patience, 745
Forme de la colère et de la défiance,
Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,
En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.
Mais que je me figure une étrange chimère,
Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750
Comme si la vertu de ces fameux rivaux
Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!
Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses
Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.
Ils se verront au temple en hommes généreux; 755
Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.
Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,
Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,
Si mon père y commande, et craint ce favori,
Et se repent déjà du choix de mon mari? 760
Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;
En naissant il avorte, et fait place à la crainte;
Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.
Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!
SCÈNE II
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765
Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?
Ces rivaux généreux au temple se sont vus?
STRATONICE.
Ah! Pauline!
PAULINE.
Mes voeux ont-ils été déçus?
J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque.
Se sont-ils querellés?
STRATONICE.
Polyeucte, Néarque, 770
Les chrétiens....
PAULINE.
Parle donc: les chrétiens....
STRATONICE.
Je ne puis.
PAULINE.
Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
STRATONICE.
Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
PAULINE.
L'ont-ils assassiné?
STRATONICE.
Ce seroit peu de chose.
Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775
PAULINE.
Il est mort!
STRATONICE.
Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!
Ce courage si grand, cette âme si divine,
N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;
C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780
Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
Une peste exécrable à tous les gens de bien,
Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244].
PAULINE.
Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785
STRATONICE.
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
PAULINE.
Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;
Mais il est mon époux, et tu parles à moi.
STRATONICE.
Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.
PAULINE.
Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790
STRATONICE.
Il vous donne à présent sujet de le haïr:
Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].
PAULINE.
Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;
Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246],
Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795
Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247]
A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800
Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
STRATONICE.
Une secrète rage, un excès de colère,
Malgré qui toutefois un reste d'amitié
Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805
Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
PAULINE.
Quoi? Néarque en est donc?
STRATONICE.
Néarque l'a séduit:
De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.
Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,
L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810
Voilà ce grand secret et si mystérieux
Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.
PAULINE.
Tu me blâmois alors d'être trop importune.
STRATONICE.
Je ne prévoyois pas une telle infortune.
PAULINE.
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815
Il me faut essayer la force de mes pleurs:
En qualité de femme ou de fille, j'espère
Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
STRATONICE.
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;
Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,
Et crains de faire un crime en vous la racontant.
Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825
Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,
Et devers l'orient assuré son aspect,
Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248].
A chaque occasion de la cérémonie,
A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830
Des mystères sacrés hautement se moquoit,
Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.
Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;
Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence:
«Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835
Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»
Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes
Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.
«Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840
Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
Seul être indépendant, seul maître du destin[1251],
Seul principe éternel, et souveraine fin.
C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845
Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;
Lui seul tient en sa main le succès des combats;
Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252];
Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850
Vous adorez en vain des monstres impuissants.»
Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
Après en avoir mis les saints vases par terre,
Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,
D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855
Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?
Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue
Par une main impie à leurs pieds abattue,
Les mystères troublés, le temple profané,
La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860
Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.
Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.
PAULINE.
Que son visage est sombre et plein d'émotion!
Qu'il montre de tristesse et d'indignation!
SCÈNE III.
FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX.
Une telle insolence avoir osé paroître! 865
En public! à ma vue! il en mourra, le traître.
PAULINE.
Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.
FÉLIX.
Je parle de Néarque, et non de votre époux.
Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,
Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870
La grandeur de son crime et de mon déplaisir
N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.
PAULINE.
Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.
FÉLIX.
Je pouvois l'immoler à ma juste colère;
Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875
De son audace impie a monté la fureur;
Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.
PAULINE.
Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.
FÉLIX.
Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,
Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880
Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,
La crainte de mourir et le desir de vivre
Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,
Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.
L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885
Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,
Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253]
Me demander pardon de tant d'impiété.
PAULINE.
Vous pouvez espérer qu'il change de courage?
FÉLIX.
Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890
PAULINE.
Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,
Et quels tristes hasards ne court point mon époux,
Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère
Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?
FÉLIX.
Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895
Qu'il évite la mort par un prompt repentir.
Je devois même peine à des crimes semblables[1255];
Et mettant différence entre ces deux coupables,
J'ai trahi la justice à l'amour paternel;
Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900
Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.
PAULINE.
De quoi remercier qui ne me donne rien?
Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:
Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905
Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.
FÉLIX.
Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.
PAULINE.
Faites-la toute entière.
FÉLIX.
Il la peut achever.
PAULINE.
Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.
FÉLIX.
Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910
PAULINE.
Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?
FÉLIX.
Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.
PAULINE.
Mais il est aveuglé.
FÉLIX.
Mais il se plaît à l'être:
Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.
PAULINE.
Mon père, au nom des Dieux....
FÉLIX.
Ne les réclamez pas,
Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.
PAULINE.
Ils écoutent nos voeux.
FÉLIX.
Eh bien! qu'il leur en fasse.
PAULINE.
Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....
FÉLIX.
J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,
C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920
PAULINE.
Polyeucte l'est-il?
FÉLIX.
Tous chrétiens sont rebelles.
PAULINE.
N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:
En épousant Pauline il s'est fait votre sang.
FÉLIX.
Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256].
Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925
Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.
PAULINE.
Quel excès de rigueur!
FÉLIX.
Moindre que son forfait.
PAULINE.
O de mon songe affreux trop véritable effet!
Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?
FÉLIX.
Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930
PAULINE.
La perte de tous deux ne vous peut arrêter!
FÉLIX.
J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.
Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:
Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?
S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935
C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.
PAULINE.
Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,
Que deux fois en un jour il change de croyance:
Outre que les chrétiens ont plus de dureté,
Vous attendez de lui trop de légèreté. 940
Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259],
Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]:
Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,
Et vous portoit au temple un esprit résolu.
Vous devez présumer de lui comme du reste: 945
Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261];
Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;
Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,
Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950
Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,
Et les mènent au but où tendent leurs desirs:
La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.
FÉLIX.
Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:
N'en parlons plus.
PAULINE.
Mon père....
SCÈNE IV.
FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX.
Albin, en est-ce fait?
ALBIN.
Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.
FÉLIX.
Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?
ALBIN.
Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie.
Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;
Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960
PAULINE.
Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,
Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,
Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....
FÉLIX.
Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.
PAULINE.
Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965
Il est de votre choix la glorieuse estime;
Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262]
Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.
Au nom de cette aveugle et prompte obéissance
Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970
Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,
Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!
Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,
Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,
Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975
Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.
FÉLIX.
Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263],
Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;
Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:
Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;
J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache
Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.
Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,
Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.
Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985
Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.
Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]:
Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.
PAULINE.
De grâce, permettez....
FÉLIX.
Laissez-nous seuls, vous dis-je:
Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990
A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;
Vous avancerez plus en m'importunant moins.
SCÈNE V.
FÉLIX, ALBIN.
FÉLIX.
Albin, comme est-il mort?
ALBIN.
En brutal, en impie,
En bravant les tourments, en dédaignant la vie,
Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995
Dans l'obstination et l'endurcissement,
Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
FÉLIX.
Et l'autre?
ALBIN.
Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.
Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut;
On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000
Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;
Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265].
FÉLIX.
Que je suis malheureux!
ALBIN.
Tout le monde vous plaint.
FÉLIX.
On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint:
De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005
De soucis sur soucis elle est inquiétée;
Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;
J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:
J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010
J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,
J'en ai même de bas, et qui me font rougir.
J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015
J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;
Je redoute leur foudre et celui de Décie;
Il y va de ma charge, il y va de ma vie:
Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266],
Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020
ALBIN.
Décie excusera l'amitié d'un beau-père;
Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
FÉLIX.
A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;
Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025
Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,
Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,
Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?
ALBIN.
Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,
Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030
FÉLIX.
Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:
Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
Si j'avois différé de punir un tel crime,
Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035
Et de tant de mépris son esprit indigné[1267],
Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.
Pour venger un affront tout semble être permis,
Et les occasions tentent les plus remis. 1040
Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,
Il rallume en son coeur déjà quelque espérance;
Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
Il rappelle un amour à grand'peine banni.
Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045
Me feroit innocent de sauver un coupable,
Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés
Une seconde fois ses desseins avortés.
Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?
Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050
L'ambition toujours me le vient présenter,
Et tout ce que je puis, c'est de le détester.
Polyeucte est ici l'appui de ma famille;
Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,
J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055
Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.
Mon coeur en prend par force une maligne joie;
Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,
Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060
ALBIN.
Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute.
Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?
FÉLIX.
Je vais dans la prison faire tout mon effort
A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;
Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065
ALBIN.
Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?
FÉLIX.
Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir
Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
ALBIN.
Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,
Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070
Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
Sa dernière espérance et le sang de ses rois.
Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]:
J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;
Je crains qu'on ne la force.
FÉLIX.
Il faut donc l'en tirer, 1075
Et l'amener ici pour nous en assurer.
ALBIN.
Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce
Apaisez la fureur de cette populace.
FÉLIX.
Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,
Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080
FIN DU TROISIÈME ACTE.
NOTES:
[1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent,
Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent:
Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;
Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)
[1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643
et 48 in-4º)
[1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet.
(1643-56)
[1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter.
(1643-56)
[1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de
1663 et de 1664.
[1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54
et de 1656.
[1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit
du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans
le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une
simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs
discours en faveur de la religion des païens et disent une
infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent
que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun
acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela
fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le
put jamais approuver.»
[1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir.
(1643-56)
[1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)
[1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.
[1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect.
(1643-56)
[1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une
_s_.
[1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous.
(1643-56)
[1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant,
Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)
[1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)
[1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:
Il se repentira de son impiété.
PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage?
(1643-56)
[1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir.
(1643-56)
[1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables.
(1643-56)
[1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_,
pour _son rang_.
[1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)
[1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille.
(1643-56)
[1259] Toutes les éditions portent _succée_.