Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340
Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;
Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse,
Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,
Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
Je ne le verrai point.
FÉLIX.
Rassure un peu ton âme. 345
PAULINE.
Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;
Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200].
Je ne le verrai point.
FÉLIX.
Il faut le voir, ma fille,
Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350
PAULINE.
C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;
Mais voyez les périls où vous me hasardez.
FÉLIX.
Ta vertu m'est connue.
PAULINE.
Elle vaincra sans doute;
Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:
Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355
Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens;
Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,
Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
FÉLIX.
Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360
Rappelle cependant tes forces étonnées,
Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.
PAULINE.
Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,
Pour servir de victime à vos commandements.
FIN DU PREMIER ACTE.
NOTES:
[1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur
d'Arménie.
[1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.
[1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux
éditions in-4º (1643 et 1648).
[1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme.
(1643-56)
[1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?
Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;
Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance.
(1643-56)
[1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa
main. (1643-56)
[1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)
_Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)
_Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;
Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,
Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien
Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)
[1173] Malherbe a dit:
A des coeurs bien touchés tarder la jouissance,
C'est infailliblement leur croître le desir.
(Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)
[1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux.
(1643-56)
[1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire.
(1643-56)
[1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a].
(1643-56)
[1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de
1656.
[1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine.
(1643-56)
[1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des
seigneurs. (1643-56)
[1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même.
(1654 et 56)
[1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il
faisait dire à Orgon:
De toutes amitiés il détache mon âme;
Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierois autant que de cela.
_(Tartuffe_, acte I, scène VI.)
[1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite.
(1643-68)
[1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux.
(1643-56)
[1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse.
(1643 et 48 in-4º)
_Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins
que foiblesse.
(1648 in-12 et 52-56)
[1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,
Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)
[1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines.
(1643-60)
[1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne.
(1643-56)
_Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne.
(1660-64)
[1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.
STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)
[1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de
Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de
Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que,
dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et
que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline,
doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au
contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la
haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui
assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.»
(_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet,
voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait
remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et
60, répondu à cette critique:
Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,
.........................................
Et ce songe rempli de noires visions
N'est que le coup d'essai de ses illusions.
[1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_,
au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un
hiatus.
[1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.
[1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)
[1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge!
(1643 et 48 in-4º)
[1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher.
(1643 et 48 in-4º)
[1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,
Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)
[1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux.
(1643-56)
[1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,
Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,
Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)
[1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite.
(1664 in-8º)
[1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie,
Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)
[1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux.
(1643-56)
[1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)
[1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent
«Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.»
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
SÉVÈRE, FABIAN.
SÉVÈRE.
Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365
Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice?
Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?
Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370
Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés
Que je viens immoler toutes mes volontés.
FABIAN.
Vous la verrez, Seigneur.
SÉVÈRE.
Ah! quel comble de joie!
Cette chère beauté consent que je la voie[1203]!
Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375
Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]?
Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?
Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?
Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser
Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380
Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:
Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle;
Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien,
Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.
FABIAN.
Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385
SÉVÈRE.
D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire?
Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.
FABIAN.
M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206];
Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:
Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390
Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,
Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.
SÉVÈRE.
Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!
Que je tienne Pauline à mon sort inégale!
Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395
Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.
Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;
Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:
Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,
En cherchant une mort digne de son amant; 400
Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
FABIAN.
Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
SÉVÈRE.
Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;
As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405
FABIAN.
Je tremble à vous le dire; elle est....
SÉVÈRE.
Quoi?
FABIAN.
Mariée.
SÉVÈRE.
Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
FABIAN.
Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?
SÉVÈRE.
La constance est ici d'un difficile usage: 410
De pareils déplaisirs accablent un grand coeur;
La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;
Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
La mort les trouble moins que de telles surprises.
Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208]. 415
Pauline est mariée!
FABIAN.
Oui, depuis quinze jours,
Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,
Goûte de son hymen la douceur infinie.
SÉVÈRE.
Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. 420
Foibles soulagements d'un malheur sans remède!
Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!
O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.
O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée, 425
Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.
Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
Achevons de mourir en lui disant adieu;
Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]! 430
FABIAN.
Seigneur, considérez....
SÉVÈRE.
Tout est considéré.
Quel désordre peut craindre un coeur désespéré?
N'y consent-elle pas?
FABIAN.
Oui, Seigneur, mais....
SÉVÈRE.
N'importe.
FABIAN.
Cette vive douleur en deviendra plus forte.
SÉVÈRE.
Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; 435
Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.
FABIAN.
Vous vous échapperez sans doute en sa présence:
Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
Dans un tel entretien il suit sa passion[1210],
Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation. 440
SÉVÈRE.
Juge autrement de moi: mon respect dure encore;
Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
Elle n'est point parjure, elle n'est point légère: 445
Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:
J'impute à mon malheur toute la trahison;
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée; 450
Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:
Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.
FABIAN.
Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
Elle a craint comme moi ces premiers mouvements 455
Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
Et dont la violence excite assez de trouble,
Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211].
SÉVÈRE.
Fabian, je la vois.
FABIAN.
Seigneur, souvenez-vous....
SÉVÈRE.
Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux. 460
SCÈNE II.
SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.
PAULINE.
Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212];
Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert:
Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée, 465
A vos seules vertus je me serois donnée,
Et toute la rigueur de votre premier sort
Contre votre mérite eût fait un vain effort.
Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213]
Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;
Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,
De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,
Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï, 475
J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,
Et sur mes passions ma raison souveraine
Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
SÉVÈRE.
Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs
Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]! 480
Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,
Les plus grands changements vous trouvent résolue;
De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215]
Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;
Et votre fermeté fait succéder sans peine 485
La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216].
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulageroit les maux de ce coeur abattu!
Un soupir, une larme à regret épandue
M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue; 490
Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,
Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;
Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217].
O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, 495
Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?
PAULINE.
Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218]
Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219]; 500
Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;
Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n'est que trouble et que sédition.
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte; 505
Votre mérite est grand, si ma raison est forte:
Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
D'autant plus puissamment solliciter mes voeux,
Qu'il est environné de puissance et de gloire,
Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, 510
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
Le généreux espoir que j'en avois conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas, 515
Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.
C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:
Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur; 520
Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220]
N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.
SÉVÈRE.
Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221],
Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:
Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222] 525
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
Et cachant par pitié cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, 530
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
Affoiblir ma douleur avecque mon amour.
PAULINE.
Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs 535
Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
Trop rigoureux effets d'une aimable présence
Contre qui mon devoir a trop peu de défense!
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. 540
Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;
Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;
Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈRE.
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste! 545
PAULINE.
Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈRE.
Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!
PAULINE.
C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
SÉVÈRE.
Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.
PAULINE.
Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire. 550
SÉVÈRE.
Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]?
Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
Adieu: je vais chercher au milieu des combats 555
Cette immortalité que donne un beau trépas,
Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
J'ai de la vie assez pour chercher une mort. 560
PAULINE.
Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224];
Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.
SÉVÈRE.
Puisse le juste ciel, content de ma ruine, 565
Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!
PAULINE.
Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
Une félicité digne de sa valeur!
SÉVÈRE.
Il la trouvoit en vous.
PAULINE.
Je dépendois d'un père.
SÉVÈRE.
O devoir qui me perd et qui me désespère! 570
Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.
PAULINE.
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.
SCÈNE III.
PAULINE, STRATONICE.
STRATONICE.
Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes;
Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:
Vous voyez clairement que votre songe est vain; 575
Sévère ne vient pas la vengeance à la main.
PAULINE.
Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:
Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;
Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,
Et ne m'accable point par des maux redoublés. 580
STRATONICE.
Quoi? vous craignez encor!
PAULINE.
Je tremble, Stratonice;
Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226],
Cette injuste frayeur sans cesse reproduit
L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.
STRATONICE.
Sévère est généreux.
PAULINE.
Malgré sa retenue, 585
Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.
STRATONICE.
Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227].
PAULINE.
Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;
Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,
Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable; 590
A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228],
Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.
SCÈNE IV.
POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
POLYEUCTE.
C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,
Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;
Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés, 595
Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.
PAULINE.
Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,
La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:
J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.
POLYEUCTE.
Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci. 600
Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,
Votre père y commande, et l'on m'y considère;
Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison
D'un coeur tel que le sien craindre une trahison.
On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite, 605
Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.
PAULINE.
Il vient de me quitter assez triste et confus;
Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.
POLYEUCTE.
Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?
PAULINE.
Je ferois à tous trois un trop sensible outrage. 610
J'assure mon repos, que troublent ses regards.
La vertu la plus ferme évite le hasards:
Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;
Et pour vous en parler avec une âme ouverte,
Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer, 615
Sa présence toujours a droit de nous charmer.
Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,
On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;
Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
La victoire est pénible, et le combat honteux. 620
POLYEUCTE.
O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,
Que vous devez coûter de regrets à Sévère!
Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,
Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux!
Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple, 625
Plus j'admire....
SCÈNE V.
POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.
CLÉON.
Seigneur, Félix vous mande au temple:
La victime est choisie, et le peuple à genoux,
Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.
POLYEUCTE.
Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?
PAULINE.
Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme: 630
Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.
Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,
Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229].
POLYEUCTE.
Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;
Et comme je connois sa générosité, 635
Nous ne nous combattrons que de civilité.
SCÈNE VI.
POLYEUCTE, NÉARQUE.
NÉARQUE.
Où pensez-vous aller?
POLYEUCTE.
Au temple, où l'on m'appelle.
NÉARQUE.
Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle!
Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?
POLYEUCTE.
Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien? 640
NÉARQUE.
J'abhorre les faux Dieux.
POLYEUCTE.
Et moi, je les déteste.
NÉARQUE.
Je tiens leur culte impie.
POLYEUCTE.
Et je le tiens funeste.
NÉARQUE.
Fuyez donc leurs autels.
POLYEUCTE.
Je les veux renverser[1230],
Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231].
Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes
C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232].
Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître
De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, 650
Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.
NÉARQUE.
Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.
POLYEUCTE.
On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.
NÉARQUE.
Vous trouverez la mort.
POLYEUCTE.
Je la cherche pour lui. 655
NÉARQUE.
Et si ce coeur s'ébranle?
POLYEUCTE.
Il sera mon appui.
NÉARQUE.
Il ne commande point que l'on s'y précipite.
POLYEUCTE.
Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.
NÉARQUE.
Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.
POLYEUCTE.
On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. 660
NÉARQUE.
Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.
POLYEUCTE.
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
NÉARQUE.
Par une sainte vie il faut la mériter[1233].
POLYEUCTE.
Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.
Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? 665
Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
La foi que j'ai reçue aspire à son effet.
Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.
NÉARQUE.
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]: 670
Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
POLYEUCTE.
L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
NÉARQUE.
Vous voulez donc mourir?
POLYEUCTE.
Vous aimez donc à vivre?
NÉARQUE.
Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:
Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
POLYEUCTE.
Qui marche assurément n'a point peur de tomber:
Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
Qui craint de le nier, dans son âme le nie:
Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
NÉARQUE.
Qui n'appréhende rien présume trop de soi. 680
POLYEUCTE.
J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.
Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!
D'où vient cette froideur?
NÉARQUE.
Dieu même a craint la mort.
POLYEUCTE.
Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;
Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. 685
Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235])
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? 690
S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux
Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?
NÉARQUE.
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;
Comme encor toute entière, elle agit pleinement, 695
Et tout semble possible à son feu véhément;
Mais cette même grâce, en moi diminuée,
Et par mille péchés sans cesse exténuée,
Agit aux grands effets avec tant de langueur,
Que tout semble impossible à son peu de vigueur. 700
Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
Me donne votre exemple à me fortifier.
Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes
Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;
Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
Comme vous me donnez celui de vous offrir!
POLYEUCTE.