Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du

grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce

sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce

favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien

aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit

possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit

par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience

d'obéir aux volontés de l'Empereur.

L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte,

puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux

appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y

soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce

que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère,

dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je

réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une,

pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit

l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur;

l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se

retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière,

et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour

elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son

appartement.

Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour

ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle

prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections

qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le

secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et

non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un

autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en

est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait

confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les

faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158]

prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de

les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque

occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un

silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à

Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire

un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des

mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César

pour elle, et comme

Chaque jour ses courriers

Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].

Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus

d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence

que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour

introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce

commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer

quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce

qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse

s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même

ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le

songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et

comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne

lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige,

on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence

plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163].

Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je

n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui

ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et

écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de

stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action

principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire

connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a

convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une

bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit

après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si

ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la

vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et

singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre

le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans

cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état

qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la

curiosité de l'auditeur.

NOTES:

[1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions

antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle

contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires

qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_.

[1147] Voyez tome I, p. 59.

[1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»

[1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam

mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit,

non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum

afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne

potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus,

est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa

virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de

Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182

et 183.)

[1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.

[1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.

[1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.

[1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.

[1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible,

_Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de

Corneille, et encore dans celle de 1692.

[1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de

_Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie.

[1156] Voyez acte I, scène III.

[1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.

[1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des

acteurs; mais il faut....

[1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II.

[1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un

peu modifié. Il y a dans la pièce:

Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers

M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.

[1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.

[1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée

ignorer.

[1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.

[1164] Voyez acte V, scène V.

[1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE

_POLYEUCTE_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1643 in-4º;

1648 in-4º;

1664 in-12.

RECUEILS.

1648 in-12;

1652 in-12;

1654 in-12;

1655 in-12;

1656 in-12;

1660 in-8º;

1663 in-fol.;

1664 in-8º;

1668 in-12;

1682 in-12.

ACTEURS.

FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.

POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix.

SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167].

NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.

PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.

STRATONICE, confidente de Pauline.

ALBIN, confident de Félix.

FABIAN, domestique de Sévère.

CLÉON, domestique de Félix.

TROIS GARDES.

La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.

POLYEUCTE, MARTYR.

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168].

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, NÉARQUE.

NÉARQUE.

Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!

De si foibles sujets troublent cette grande âme!

Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé

S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!

POLYEUCTE.

Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5

Qu'un homme doit donner à son extravagance,

Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit

Forme de vains objets que le réveil détruit;

Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:

Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10

Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.

Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15

Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;

Et mon coeur, attendri sans être intimidé,

N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20

L'occasion, Néarque, est-elle si pressante

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]?

Par un peu de remise épargnons son ennui,

Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

NÉARQUE.

Avez-vous cependant une pleine assurance 25

D'avoir assez de vie ou de persévérance?

Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171],

Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]?

Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce

Ne descend pas toujours avec même efficace; 30

Après certains moments que perdent nos longueurs,

Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs;

Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:

Le bras qui la versoit en devient plus avare,

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35

Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Celle qui vous pressoit de courir au baptême,

Languissante déjà, cesse d'être la même,

Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,

Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40

POLYEUCTE.

Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,

Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173].

Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux,

Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous;

Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,

Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174],

Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,

Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175],

Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50

Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,

Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

NÉARQUE.

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:

Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.

Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55

Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;

D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,

Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;

Et ce songe rempli de noires visions[1176]

N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60

Il met tout en usage, et prière, et menace;

Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;

Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,

Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.

Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.

Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177],

Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,

Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

POLYEUCTE.

Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?

NÉARQUE.

Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70

Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178]

Veut le premier amour et les premiers honneurs.

Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,

Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179],

Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180],

Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.

Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181]

Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!

Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182].

Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80

Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,

Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,

Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,

Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?

POLYEUCTE.

Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85

Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183].

Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort:

Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;

Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,

Y trouver des appas, en faire mes délices, 90

Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,

M'en donnera la force en me faisant chrétien.

NÉARQUE.

Hâtez-vous donc de l'être.

POLYEUCTE.

Oui, j'y cours, cher Néarque,

Je brûle d'en porter la glorieuse marque;

Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95

Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.

NÉARQUE.

Votre retour pour elle en aura plus de charmes;

Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;

Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,

Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100

Allons, on nous attend.

POLYEUCTE.

Apaisez donc sa crainte,

Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.

Elle revient.

NÉARQUE.

Fuyez.

POLYEUCTE.

Je ne puis.

NÉARQUE.

Il le faut:

Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,

Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

SCÈNE II.

POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.

POLYEUCTE.

Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:

Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.

PAULINE.

Quel sujet si pressant à sortir vous convie?

Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110

POLYEUCTE.

Il y va de bien plus.

PAULINE.

Quel est donc ce secret?

POLYEUCTE.

Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;

Mais enfin il le faut.

PAULINE.

Vous m'aimez?

POLYEUCTE.

Je vous aime,

Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;

Mais....

PAULINE.

Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115

Vous avez des secrets que je ne puis savoir!

Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,

Donnez à mes soupirs cette seule journée.

POLYEUCTE.

Un songe vous fait peur!

PAULINE.

Ses présages sont vains,

Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120

POLYEUCTE.

Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.

Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;

Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter,

Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.

SCÈNE III.

PAULINE, STRATONICE.

PAULINE.

Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125

Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;

Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,

Qui peut-être te livre aux mains des assassins.

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]:

Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130

Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet

De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait.

Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,

Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185];

Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135

STRATONICE.

Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;

S'il ne vous traite ici d'entière confidence,

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;

Sans vous en affliger, présumez avec moi

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140

Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.

Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,

Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas

A nous rendre toujours compte de tous ses pas.

On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses;

Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses,

Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés

N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.

Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:

Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150

Et vous pouvez savoir que nos deux nations

N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:

Un songe en notre esprit passe pour ridicule,

Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;

Mais il passe dans Rome avec autorité 155

Pour fidèle miroir de la fatalité.

PAULINE.

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186],

Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,

Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,

Si je t'en avois fait seulement le récit. 160

STRATONICE.

A raconter ses maux souvent on les soulage.

PAULINE.

Écoute; mais il faut te dire davantage,

Et que pour mieux comprendre un si triste discours,

Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:

Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165

Ces surprises des sens que la raison surmonte;

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.

Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage

D'un chevalier romain captiva le courage; 170

Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs

Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.

STRATONICE.

Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie

Sauva des ennemis votre empereur Décie,

Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175

Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?

Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,

On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;

A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,

Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180

PAULINE.

Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome

N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme.

Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.

Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;

Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185

L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;

Trop invincible obstacle, et dont trop rarement

Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!

STRATONICE.

La digne occasion d'une rare constance!

PAULINE.

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190

Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,

Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,

J'attendois un époux de la main de mon père,

Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195

N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.

Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée;

Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:

Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;

Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200

Et malgré des soupirs si doux, si favorables,

Mon père et mon devoir étoient inexorables.

Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,

Pour suivre ici mon père en son gouvernement;

Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205

Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.

Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux

Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;

Et comme il est ici le chef de la noblesse,

Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210

Et par son alliance il se crut assuré

D'être plus redoutable et plus considéré:

Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;

Et moi, comme à son lit je me vis destinée,

Je donnai par devoir à son affection 215

Tout ce que l'autre avoit par inclination.

Si tu peux en douter, juge-le par la crainte

Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187].

STRATONICE.

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.

Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220

PAULINE.

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,

La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère:

Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux

Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;

Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225

Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;

Il sembloit triomphant, et tel que sur son char

Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:

«Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230

Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,

Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»

A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;

Ensuite des chrétiens une impie assemblée,

Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235

A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;

Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,

J'ai vu mon père même, un poignard à la main,

Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240

Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;

Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188].

Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,

Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:

Voilà quel est mon songe.

STRATONICE.

Il est vrai qu'il est triste; 245

Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:

La vision, de soi, peut faire quelque horreur,

Mais non pas vous donner une juste terreur.

Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père

Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250

Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui,

Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

PAULINE.

Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;

Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,

Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255

Ne venge tant de sang que mon père a versé.

STRATONICE.

Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190],

Et dans son sacrifice use de sortilége;

Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:

Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260

Quelque sévérité que sur eux on déploie,

Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;

Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,

On ne peut les charger d'aucun assassinat.

PAULINE.

Tais-toi, mon père vient.

SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

FÉLIX.

Ma fille, que ton songe[1191] 265

En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]!

Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!

PAULINE.

Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?

FÉLIX.

Sévère n'est point mort.

PAULINE.

Quel mal nous fait sa vie?

FÉLIX.

Il est le favori de l'empereur Décie. 270

PAULINE.

Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,

L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;

Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice,

Se résout quelquefois à leur faire justice.

FÉLIX.

Il vient ici lui-même.

PAULINE.

Il vient!

FÉLIX.

Tu le vas voir. 275

PAULINE.

C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?

FÉLIX.

Albin l'a rencontré dans la proche campagne;

Un gros de courtisans en foule l'accompagne,

Et montre assez quel est son rang et son crédit;

Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280

ALBIN.

Vous savez quelle fut cette grande journée,

Que sa perte pour nous rendit si fortunée,

Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,

Rassura son parti déjà découragé,

Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285

Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,

Après qu'entre les morts on ne le put trouver:

Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.

Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194],

Ce monarque en voulut connoître le visage; 290

On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,

Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195];

Là bientôt il montra quelque signe de vie:

Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196],

Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295

Du bras qui le causoit honora la valeur;

Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;

Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197],

Il offrit dignités, alliance, trésors,

Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300

Après avoir comblé ses refus de louange,

Il envoie à Décie en proposer l'échange;

Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,

Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.

Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305

De sa haute vertu recevoir le salaire;

La faveur de Décie en fut le digne prix.

De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.

Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:

Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310

Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,

Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.

L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198],

Après ce grand succès l'envoie en Arménie;

Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315

Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].

FÉLIX.

O ciel! en quel état ma fortune est réduite!

ALBIN.

Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,

Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.

FÉLIX.

Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320

L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;

C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.

PAULINE.

Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.

FÉLIX.

Que ne permettra-t-il à son ressentiment?

Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325

Une juste colère avec tant de puissance?

Il nous perdra, ma fille.

PAULINE.

Il est trop généreux.

FÉLIX.

Tu veux flatter en vain un père malheureux:

Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue

De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330

Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;

Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.

Que ta rébellion m'eût été favorable!

Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!

Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335

Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;

Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,

Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.

PAULINE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 34 / 38 段