«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques

jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie

du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas

de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs

personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui

était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour

la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour,

la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par

huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre

actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en

état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de

la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne

parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une

façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on

disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour

devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le

Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des

applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est

devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de

Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il

entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en

défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup

de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court

plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit

son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les

plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter

la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour

l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui

révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations

cesseroient[1127].»

Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce

qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des

sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de

vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle

interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la

censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi

longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que

_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la

reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors

_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent,

il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande

oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.

NOTES:

[1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons

ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.

[1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.

[1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.

[1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de

_Polyeucte_.

[1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.

[1121] Voyez la fin de la note 1 de la page

suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_,

tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.

XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de

Corneille_, p. XL.

[1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de

rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la

pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE,

_Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais

nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les

renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur

aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une

autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_

françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque

impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de

cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec

beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des

_Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):

«Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent

Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin,

Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»

[1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI

manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé

principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à

l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.

[1124] Note sur la scène III de l'acte IV.

[1125] Note sur la scène VI de l'acte V.

[1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et

suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les

_Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires

d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique

très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.

[1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.

23-25.

[1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B.

Martainville_, tome III, p. 56 et note.

[1129] Page 215.

[1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.

A LA REINE RÉGENTE[1131].

MADAME,

Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond

respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui

l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et

sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que

je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est

qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133]

l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que

l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme

royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des

défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur.

C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le

pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte

d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des

vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux

trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré

qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et

quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en

voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les

choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et

n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine

très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions

que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des

vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent

les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra

prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit.

C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la

France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les

premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont

obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel,

qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les

grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit

infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe

avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions

précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit

dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de

VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands

courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si

puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première

année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de

l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de

Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,

avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que

je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et

que je m'écrie dans ce transport:

Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!

Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;

Et si notre Apollon me les avoit prédits,

J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.

Sous vos commandements on force tous obstacles;

On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis,

Et par des coups d'essai vos États agrandis

Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.

La victoire elle-même accourant à mon roi,

Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,

Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:

«France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,

Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine

Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»

Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne

soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne

laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et

rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore

toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont

les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus

de zèle,

MADAME,

De VOTRE MAJESTÉ,

Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle

serviteur et sujet,

CORNEILLE.

NOTES:

[1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi

d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint

régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai

1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le

privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée

(voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort

naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui

s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez

ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette

dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que

lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la

mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit

lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce

que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour

_Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.

de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il

me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi

mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui

la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans

une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.

[1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque

respect.

[1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce

de théâtre qui....

[1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au

singulier.

[1135] Le 18 août 1643.

[1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.

ABRÉGÉ

DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,

ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].

L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus

beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,

selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si

bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué

quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des

motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;

les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté

tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous

traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur

souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre

imagination, et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il

y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont

la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse

devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa

représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances,

si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des

autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en

la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal

à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la

dénieroient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,

beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le

_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en

deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,

n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander,

qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort

assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon

devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre

la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus

doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter

dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière

pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître

ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit

seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier

nous apprend:

Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble

d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur

demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion

différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la

secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un

chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant

fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette

publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des

supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que

leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet

édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et

les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si

profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui

en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne

craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous

désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a

dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse,

et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a

résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le

seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous

m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que

je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa

vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses

actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne

d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce

de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de

mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»

Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple

du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas

reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,

prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux

qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur

les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient,

les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde

et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.

Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour

persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son

gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille

perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles

paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait

donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir

à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de

voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un

mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien

davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit

beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut

exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son

sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à

ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.

Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour

de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la

victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur

d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,

sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule

victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans

l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par

M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,

ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de

remercîment en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou

non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,

mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.

NOTES:

[1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé

les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à

Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui

l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à

Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies

des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de

celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent

Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6

volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno

olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous

n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du

martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux

paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:

«Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»

[1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in

persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam

adeptus est._

[1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ

in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_,

1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)

[1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par

erreur, _Superius_, pour _Surius_.

[1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit

chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais

avec toutes les qualités....

[1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit

Polyeucte.

[1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre

Messie.

[1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce

passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où

il était.»

[1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si

heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et

apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N.

et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)

EXAMEN[1146].

Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier.

Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit

Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission

de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet

ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on

publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur

les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes

de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à

leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre

baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le

reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur

d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre

l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en

cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu

de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre

bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne

trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à

la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé

ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques

autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du

Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les

martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils

passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le

célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre

philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_

selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des

Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même

de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a

fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint

Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme,

où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer

l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention:

aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle

qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des

saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le

porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres

histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout

ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien

changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter

quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées

par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs

poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre

théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la

plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que

j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de

Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des

agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on

en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne

plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;

car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous

devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de

David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint

amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que

l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans

l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de

l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour

se seroit emparé de son coeur.

Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style

n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de

_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les

tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la

fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les

dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où

l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux

ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur

justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux

dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de

cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en

offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le

divertir.

Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes,

le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette

précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la

règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire

rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres

bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour

même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les

magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer

l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à

faire.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 33 / 38 段