jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie
du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas
de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs
personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui
était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour
la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour,
la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par
huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre
actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en
état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de
la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne
parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une
façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on
disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour
devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le
Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des
applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est
devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de
Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il
entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en
défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup
de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit
son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les
plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter
la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour
l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui
révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations
cesseroient[1127].»
Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce
qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des
sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de
vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle
interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la
censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi
longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que
_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la
reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors
_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent,
il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande
oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.
NOTES:
[1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons
ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.
[1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.
[1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.
[1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de
_Polyeucte_.
[1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.
[1121] Voyez la fin de la note 1 de la page
suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_,
tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.
XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de
Corneille_, p. XL.
[1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de
rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la
pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE,
_Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais
nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les
renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur
aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une
autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_
françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque
impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de
cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec
beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des
_Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):
«Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent
Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin,
Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»
[1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI
manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé
principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à
l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.
[1124] Note sur la scène III de l'acte IV.
[1125] Note sur la scène VI de l'acte V.
[1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et
suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les
_Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires
d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique
très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.
[1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.
23-25.
[1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B.
Martainville_, tome III, p. 56 et note.
[1129] Page 215.
[1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.
A LA REINE RÉGENTE[1131].
MADAME,
Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond
respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui
l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et
sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que
je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est
qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133]
l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que
l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme
royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des
défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur.
C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le
pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte
d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des
vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré
qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et
quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en
voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les
choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et
n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine
très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des
vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent
les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra
prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit.
C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la
France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les
premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont
obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel,
qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les
grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit
infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe
avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions
précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit
dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de
VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si
puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première
année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de
l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de
Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,
avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que
je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et
que je m'écrie dans ce transport:
Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!
Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;
Et si notre Apollon me les avoit prédits,
J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles;
On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis,
Et par des coups d'essai vos États agrandis
Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La victoire elle-même accourant à mon roi,
Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,
Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:
«France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»
Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne
soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne
laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et
rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore
toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont
les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
de zèle,
MADAME,
De VOTRE MAJESTÉ,
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
serviteur et sujet,
CORNEILLE.
NOTES:
[1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi
d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint
régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai
1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le
privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée
(voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort
naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui
s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez
ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette
dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que
lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la
mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce
que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
_Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.
de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il
me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi
mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui
la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans
une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.
[1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
respect.
[1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce
de théâtre qui....
[1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au
singulier.
[1135] Le 18 août 1643.
[1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.
ABRÉGÉ
DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,
ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].
L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus
beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,
selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si
bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué
quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des
motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;
les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté
tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous
traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur
souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre
imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il
y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont
la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse
devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa
représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances,
si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des
autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en
la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal
à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la
dénieroient à ceux à qui elle appartient.
Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,
beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le
_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en
deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,
n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander,
qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort
assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon
devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre
la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus
doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter
dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière
pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître
ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit
seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier
nous apprend:
Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble
d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur
demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion
différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la
secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un
chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant
fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette
publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des
supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que
leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet
édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et
les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si
profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui
en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne
craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous
désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a
dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse,
et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a
résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le
seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous
m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que
je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa
vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses
actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne
d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce
de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de
mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»
Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple
du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas
reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,
prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux
qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur
les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient,
les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde
et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.
Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour
persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son
gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille
perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles
paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait
donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir
à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de
voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un
mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien
davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit
beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut
exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son
sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à
ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour
de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la
victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur
d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,
sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule
victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans
l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par
M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,
ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
remercîment en Arménie.
Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou
non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,
mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
NOTES:
[1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé
les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à
Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui
l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à
Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies
des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de
celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent
Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6
volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno
olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous
n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du
martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux
paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
«Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»
[1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in
persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam
adeptus est._
[1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ
in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_,
1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)
[1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par
erreur, _Superius_, pour _Surius_.
[1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit
chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais
avec toutes les qualités....
[1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit
Polyeucte.
[1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre
Messie.
[1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce
passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où
il était.»
[1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si
heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et
apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N.
et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)
EXAMEN[1146].
Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier.
Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit
Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission
de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet
ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on
publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur
les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes
de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à
leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre
baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le
reste est de mon invention.
Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur
d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre
l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en
cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu
de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre
bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne
trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à
la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé
ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques
autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du
Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les
martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils
passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le
célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre
philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_
selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des
Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même
de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a
fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint
Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme,
où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer
l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention:
aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle
qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des
saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le
porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres
histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout
ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien
changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter
quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées
par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs
poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre
théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la
plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que
j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de
Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des
agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on
en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne
plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;
car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous
devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de
David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint
amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que
l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans
l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de
l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour
se seroit emparé de son coeur.
Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style
n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de
_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les
tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la
fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les
dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où
l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux
ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur
justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux
dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de
cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en
offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le
divertir.
Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes,
le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette
précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la
règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire
rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres
bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour
même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les
magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer
l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à
faire.