Je demeure stupide;

Non que votre colère ou la mort m'intimide:

Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,

Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.

Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545

Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;

Le père et les deux fils, lâchement égorgés,

Par la mort de César étoient trop peu vengés.

C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;

Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550

N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,

D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.

Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;

Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:

Vous devez un exemple à la postérité, 1555

Et mon trépas importe à votre sûreté.

AUGUSTE.

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,

Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.

Voyons si ta constance ira jusques au bout.

Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560

Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.

SCÈNE II.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

LIVIE.

Vous ne connoissez pas encor tous les complices:

Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.

CINNA.

C'est elle-même, ô Dieux!

AUGUSTE.

Et toi, ma fille, aussi!

ÉMILIE.

Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565

Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.

AUGUSTE.

Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui

T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?

Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,

Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570

ÉMILIE.

Cet amour qui m'expose à vos ressentiments

N'est point le prompt effet de vos commandements;

Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100],

Et ce sont des secrets de plus de quatre années;

Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575

Une haine plus forte à tous deux fit la loi;

Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,

Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;

Je la lui fis jurer; il chercha des amis:

Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580

Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,

Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:

Son trépas est trop juste après son attentat,

Et toute excuse est vaine en un crime d'État:

Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585

C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.

AUGUSTE.

Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison

Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?

Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;

Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590

Et je la vois comme elle indigne de ce rang.

L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;

Et prenant toutes deux leur passion pour guide,

L'une fut impudique, et l'autre est parricide.

O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595

ÉMILIE.

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101].

AUGUSTE.

Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.

ÉMILIE.

Il éleva la vôtre avec même tendresse;

Il fut votre tuteur, et vous son assassin;

Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600

Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,

Que votre ambition s'est immolé mon père,

Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,

A son sang innocent vouloit vous immoler.

LIVIE.

C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605

Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:

Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,

Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,

Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610

Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,

Le passé devient juste et l'avenir permis.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable;

Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615

Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

ÉMILIE.

Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,

Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.

Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas

Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620

Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102];

Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,

Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103].

CINNA.

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625

D'être déshonoré par celle que j'adore!

Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:

J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.

A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104],

Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630

Je parlai de son père et de votre rigueur,

Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!

Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;

Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635

Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:

Elle n'a conspiré que par mon artifice;

J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.

ÉMILIE.

Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,

Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640

CINNA.

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

ÉMILIE.

La mienne se flétrit, si César te veut croire.

CINNA.

Et la mienne se perd, si vous tirez à vous

Toute celle qui suit de si généreux coups.

ÉMILIE.

Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645

Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:

La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,

Tout doit être commun entre de vrais amants.

Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;

Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650

De nos parents perdus le vif ressentiment

Nous apprit nos devoirs en un même moment;

En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent;

Nos esprits généreux ensemble le formèrent;

Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:

Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE.

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,

Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;

Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:

Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660

Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,

S'étonne du supplice aussi bien que du crime.

SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.

AUGUSTE.

Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]

Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux.

Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665

MAXIME.

Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.

AUGUSTE.

Ne parlons plus de crime après ton repentir,

Après que du péril tu m'as su garantir:

C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.

MAXIME.

De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670

Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,

C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.

Un vertueux remords n'a point touché mon âme;

Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.

Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675

De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:

Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,

Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,

Et pensois la résoudre à cet enlèvement

Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680

Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,

Sa vertu combattue a redoublé ses forces.

Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus,

Et je vous en ferois des récits superflus.

Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685

Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,

Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107],

Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.

J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,

Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690

Et croirai toutefois mon bonheur infini,

Si je puis m'en punir après l'avoir puni.

AUGUSTE.

En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695

Je suis maître de moi comme de l'univers;

Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,

Conservez à jamais ma dernière victoire!

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:

Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,

Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108],

Je te la donne encor comme à mon assassin.

Commençons un combat qui montre par l'issue 1705

Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109].

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;

Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:

Avec cette beauté que je t'avois donnée,

Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710

Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,

Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;

Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]:

Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.

ÉMILIE.

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:

Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;

Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720

Le ciel a résolu votre grandeur suprême;

Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]:

J'ose avec vanité me donner cet éclat,

Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État.

Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725

Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle;

Et prenant désormais cette haine en horreur,

L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA.

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses

Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730

O vertu sans exemple! ô clémence qui rend

Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!

AUGUSTE.

Cesse d'en retarder un oubli magnanime;

Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:

Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735

Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(A Maxime[1113].)

Reprends auprès de moi ta place accoutumée;

Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;

Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;

Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740

Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

MAXIME.

Je n'en murmure point, il a trop de justice;

Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés

Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.

CINNA.

Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745

Vous consacre une foi lâchement violée,

Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,

Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.

Puisse le grand moteur des belles destinées,

Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750

Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,

Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!

LIVIE.

Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme

D'un rayon prophétique illumine mon âme.

Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755

De votre heureux destin c'est l'immuable loi.

Après cette action vous n'avez rien à craindre:

On portera le joug désormais sans se plaindre;

Et les plus indomptés, renversant leurs projets,

Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760

Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie

N'attaquera le cours d'une si belle vie;

Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:

Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs.

Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765

Se démet en vos mains de l'empire du monde;

Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner

Que son bonheur consiste à vous faire régner:

D'une si longue erreur pleinement affranchie,

Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770

Vous prépare déjà des temples, des autels,

Et le ciel une place entre les immortels;

Et la postérité, dans toutes les provinces,

Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

AUGUSTE.

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775

Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!

Qu'on redouble demain les heureux sacrifices

Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;

Et que vos conjurés entendent publier

Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ

cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me

loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur

tibi loquendi liberum tempus._»

[1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;

Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,

Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,

T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)

[1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non

factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)

[1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,

Ton inclination ne l'a point démenti:

Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)

[1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)

[1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum

parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)

[1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,

Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)

[1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores

invideant._ (P. 374.)

[1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine.

(1643 in-4º)

_Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine.

(1643 in-12 et 48-56)

[1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P.

374.)

[1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se

abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat

ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et

375.)

[1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers.

Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)

[1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le

nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du

vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il

abandonnait définitivement en disant:

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet

saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.

[1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex

conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.)

[1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica

agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._

(_Ibidem._)

[1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite.

(1643-56)

[1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une

saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant

sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le

_soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se

déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce,

lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui

dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien,

qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le

Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.»

(_Voltaire._)

[1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius

Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium,

non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis

decori sunt?_ (P. 375.)

[1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)

[1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:

C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.

(1643-56)

[1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient

nées. (1643-56)

[1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.

(1643-64)

[1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036.

[1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)

[1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible.

(1643-60)

[1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux

Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)

[1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par

_arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665.

[1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,

Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)

[1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et

même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un

sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait

autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a

substitué _dessein_ à _destin_.

[1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna,

iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex

hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego

meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._

[1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut

consul l'an 5 avant Jésus-Christ.

[1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère.

(1643-56)

[1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même.

(1643-56)

[1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

[1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)

[1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.

POLYEUCTE, MARTYR

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE

1640

NOTICE.

En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_,

dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à

l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre

séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les

sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut

mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions

humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands

personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans;

mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos

sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans

les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la

cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»

Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment

alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne

dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de

Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons

vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages

cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans

l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette

précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis:

«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient

la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais

quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et

prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas

réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit

extrêmement déplu[1118].»

Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites,

en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que

tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence,

Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de

renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que

plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu

ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même

la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient

exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et

même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait

simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en

l'honneur de la victoire de Sévère[1119].»

«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce

d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la

leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point,

parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à

juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»

Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le

courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres

Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre

mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de

Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens

n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on

joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien

faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un

autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière

formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].

«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le

théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et

Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].»

L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur

les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le

_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il

parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile

de le reproduire tout entier:

«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur

des sujets saints?

CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en

faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que

pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces

Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils

se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.

TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des

sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_

qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.

CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la

hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut,

qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette

dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même

chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout

est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément

représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou

la crainte des jugements de Dieu.»

Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués

en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année

qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce

sujet.

L'édition originale de cette pièce a pour titre:

POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_....

_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et

1 feuillet.

Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le

trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à

Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens

Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»

On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui

représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un

haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les

idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la

reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et

qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière

sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur

qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait

ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il

ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un

chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et

Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.»

L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop

souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais

elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi

prématuré que pour Adrienne le Couvreur.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 32 / 38 段