[876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque

qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans

les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de

Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et

la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban,

mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend

dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que

«Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour

_Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car

sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup

plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_

(juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de

Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de

lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient

devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes

sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret

propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir

dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les

panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de

Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et

critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret

se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les

_Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M.

Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus

malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme

le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout

s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de

ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M.

Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et

Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de

parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille:

«Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y

étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de

Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la

farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être

mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit

pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron

put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans

son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235):

Ce n'est que maroquin perdu

Que les livres que l'on dédie

Depuis que Montauron mendie;

Montauron dont le quart d'écu

S'attrapoit si bien à la glu

De l'ode ou de la comédie.

[877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec

justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à

celui qui....

[878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et

l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus

justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce

grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de

lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).

[879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648

(voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que

la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit

partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont

eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient

leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute

point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains

libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A

très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette,

petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres

burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet,

1648, in-4º.)

[880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de

citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges

pour des louanges.»

[881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les

éditions de 1648-1656.

[882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.

[883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.

[884] Voyez p. 369, note 876.

[885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et

très-obligé serviteur.

SENECA.

Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo

æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum

egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam

insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega

proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia

moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii

virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et

quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab

eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta

erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn.

Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum

M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens

subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego

percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit

poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus,

tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta

est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem

placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi

quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum

interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum

nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non

est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.»

Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre

consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt,

tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887]

Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius,

ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat

clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non

potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum

invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis

quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit,

dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram

jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem

interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi

liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non

factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne

concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores

invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum

parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere

me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab

se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne

interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios,

diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum

videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo,

inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum

republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum

tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato

judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem

advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius

Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non

inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori

sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis

occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum

hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi,

inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ.

Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego

meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro

consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum,

fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis

ab ullo petitus est.

NOTES:

[886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte

de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc

ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste

du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un

petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte

des impressions les plus modernes.

[887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour

_Salvidienum_.

[888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long

dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au

chapitre XXII du livre LV.

[889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_,

qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que

veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule,

il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est

conforme à la traduction de Montaigne.

MONTAGNE[890].

Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.

L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement

d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en

venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis.

Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,

considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison

et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs

divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie

demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se

promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma

teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de

battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix

universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me

meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit

faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela,

s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix

plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il

importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes

vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se

face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses:

«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay

ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent

servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à

cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena,

Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter

comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est

convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et

proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un

advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses

amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy

Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et

faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En

premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps

pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais,

Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement

t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te

meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et

si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu:

l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant

refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu

avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A

quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si

meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois

promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas

interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en

telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces

nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire,

mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais

tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose

publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu

ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un

procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas

moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le

quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que

Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et

une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui

par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres

propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy

dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie

te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy

entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye

donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en

cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se

plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour

fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis

cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il

n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut

une iuste recompense de cette sienne clemence[892].

NOTES:

[890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans

la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à

la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il

tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque.

[891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car

ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils

d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)

[892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie

de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de

Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette

lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans

le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug.

Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle

figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles

nous avons joint celles qui lui ont été adressées.

EXAMEN.

Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier

rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si

j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher

des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement

qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée.

Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que

la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où

la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au

nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de

choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités

de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu

particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et

l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois

prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il

quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce

dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a

formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes

au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt

donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où

Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne

faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût

été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du

vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il

lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la

nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par

la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se

précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit

exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du

cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme

ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer,

non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul

palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à

Émilie qui soit éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai

dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il

faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez

tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience

qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la

bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et

Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances

de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que

soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point.

Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font

point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne

fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à

la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle

qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la

conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.

Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et

de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que

ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux

d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est

ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui

s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans

doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à

s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour

l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu,

et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les

derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces

embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot

emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne

se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute

besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les

conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet,

demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de

sentiments[902] pour les soutenir.

NOTES:

[893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome

I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_.

[894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_,

tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p.

81 et suivantes.

[895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait

posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un

palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui

viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et

qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient

que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille

peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre

et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre

Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses

deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble,

puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle

apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un

entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient

être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si

c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,

qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de

son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce

discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes

enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur

Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du

théâtre_, p. 396 et 397.)

[896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont

il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans

l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir,

etc.»

[897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337.

[898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.

[899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce

paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où

je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le

théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime

chacun un au quatrième.

[900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans

son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de

ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....»

[901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque

chose de plus achevé.

[902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE

_CINNA_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1643 in-4º;

1643 in-12.

RECUEILS.

1648 in-12;

1652 in-12;

1654 in-12;

1655 in-12;

1656 in-12;

1660 in-8º;

1663 in-fol.;

1664 in-8º;

1668 in-12;

1682 in-12.

ACTEURS.

OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.

LIVIE, impératrice.

CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration

contre Auguste.

MAXIME, autre chef de la conjuration.

ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par

lui durant le triumvirat[904].

FULVIE, confidente d'Émilie.

POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.

ÉVANDRE, affranchi de Cinna.

EUPHORBE, affranchi de Maxime.

La scène est à Rome[905].

CINNA[906].

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉMILIE[907].

Impatients desirs d'une illustre vengeance

Dont la mort de mon père a formé la naissance[908],

Enfants impétueux de mon ressentiment,

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,

Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5

Durant quelques moments souffrez que je respire,

Et que je considère, en l'état où je suis,

Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910],

Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10

Que par sa propre main mon père massacré

Du trône où je le vois fait le premier degré;

Quand vous me présentez cette sanglante image,

La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,

Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15

Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.

Au milieu toutefois d'une fureur si juste,

J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,

Et je sens refroidir ce bouillant mouvement

Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20

Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite

Quand je songe aux dangers où je te précipite.

Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,

Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]:

D'une si haute place on n'abat point de têtes 25

Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;

L'issue en est douteuse, et le péril certain:

Un ami déloyal peut trahir ton dessein;

L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,

Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30

Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;

Dans sa ruine même il peut t'envelopper;

Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,

Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914].

Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35

Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.

Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes

Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;

Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915]

La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40

Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?

Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?

Et quand son assassin tombe sous notre effort,

Doit-on considérer ce que coûte sa mort?

Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45

De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses;

Et toi qui les produis par tes soins superflus,

Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:

Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:

Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50

Plus tu lui donneras, plus il te va donner,

Et ne triomphera que pour te couronner.

SCÈNE II

ÉMILIE, FULVIE.

ÉMILIE.

Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,

Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,

S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55

Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.

Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

FULVIE.

Elle a pour la blâmer une trop juste cause:

Par un si grand dessein vous vous faites juger

Digne sang de celui que vous voulez venger; 60

Mais encore une fois souffrez que je vous die

Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916].

Auguste chaque jour, à force de bienfaits,

Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;

Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65

Que vous êtes chez lui la plus considérée;

Et de ses courtisans souvent les plus heureux

Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917].

ÉMILIE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 27 / 38 段