Toute cette faveur ne me rend pas mon père;

Et de quelque façon que l'on me considère, 70

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la fille d'un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;

D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75

Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.

Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;

Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

J'achète contre lui les esprits des Romains; 80

Je recevrois de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FULVIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85

Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?

Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli

Par quelles cruautés son trône est établi:

Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes

Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90

Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs

Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.

Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:

Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.

Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95

Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.

ÉMILIE.

Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?

J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?

Et je satisferai des devoirs si pressants

Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100

Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,

Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;

Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,

Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918].

C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105

Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.

Joignons à la douceur de venger nos parents,

La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,

Et faisons publier par toute l'Italie:

«La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110

On a touché son âme, et son coeur s'est épris;

Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»

FULVIE.

Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste

Qui porte à votre amant sa perte manifeste.

Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115

Combien à cet écueil se sont déjà brisés;

Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

ÉMILIE.

Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919],

La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120

Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:

Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;

Et mon devoir confus, languissant, étonné,

Cède aux rébellions de mon coeur mutiné.

Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;

Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:

Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.

De quelques légions qu'Auguste soit gardé,

Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,

Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130

Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;

La vertu nous y jette, et la gloire le suit.

Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,

Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;

Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135

Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.

Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.

Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;

L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;

Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140

SCÈNE III.

CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

ÉMILIE.

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée

Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]?

Et reconnoissez-vous au front de vos amis

Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?

CINNA.

Jamais contre un tyran entreprise conçue 145

Ne permit d'espérer une si belle issue;

Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922],

Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;

Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,

Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150

Et tous font éclater un si puissant courroux,

Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.

ÉMILIE.

Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage

Cinna sauroit choisir des hommes de courage,

Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155

L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.

CINNA.

Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle

Cette troupe entreprend une action si belle!

Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924], 160

Et dans un même instant, par un effet contraire,

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925].

«Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux

Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, 165

Et son salut dépend de la perte d'un homme,

Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,

A ce tigre altéré de tout le sang romain.

Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!

Combien de fois changé de partis et de ligues, 170

Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,

Et jamais insolent ni cruel à demi!»

Là, par un long récit de toutes les misères

Que durant notre enfance ont enduré nos pères,

Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175

Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles

Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,

Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté

Nos légions s'armoient contre leur liberté; 180

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926]

Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,

Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;

Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185

Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,

Romains contre Romains, parents contre parents,

Combattoient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable

De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927]; 190

Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,

Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;

Mais je ne trouve point de couleurs assez noires

Pour en représenter les tragiques histoires.

Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195

Rome entière noyée au sang de ses enfants:

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;

Le méchant par le prix au crime encouragé;

Le mari par sa femme en son lit égorgé; 200

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,

Et sa tête à la main demandant son salaire[928],

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929]

Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205

Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,

De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930],

Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?

Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,

A quels frémissements, à quelle violence, 210

Ces indignes trépas, quoique mal figurés,

Ont porté les esprits de tous nos conjurés?

Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère

Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,

J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés, 215

La perte de nos biens et de nos libertés,

Le ravage des champs, le pillage des villes,

Et les proscriptions, et les guerres civiles,

Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix

Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois. 220

Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932],

Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,

Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,

Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933].

Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;

Avec la liberté Rome s'en va renaître;

Et nous mériterons le nom de vrais Romains,

Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.

Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:

Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230

Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux

Justice à tout le monde, à la face des Dieux:

Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;

C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934];

Et je veux pour signal que cette même main 235

Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.

Ainsi d'un coup mortel la victime frappée

Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;

Faites voir après moi si vous vous souvenez

Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.» 240

A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,

Par un noble serment, le voeu d'être fidèle:

L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi

L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.

La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte: 245

Maxime et la moitié s'assurent de la porte;

L'autre moitié me suit, et doit l'environner,

Prête au moindre signal que je voudrai donner.

Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.

Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes, 250

Le nom de parricide ou de libérateur,

César celui de prince ou d'un usurpateur[936].

Du succès qu'on obtient contre la tyrannie

Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;

Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans, 255

S'il les déteste morts, les adore vivants.

Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,

Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,

Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,

Mourant pour vous servir, tout me semblera doux. 260

ÉMILIE.

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:

Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;

Et dans un tel dessein, le manque de bonheur

Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.

Regarde le malheur de Brute et de Cassie: 265

La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?

Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]?

Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?

Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,

Autant que de César la vie est odieuse; 270

Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,

Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités.

Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:

Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;

Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris, 275

Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,

Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent,

Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.

Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]?

SCÈNE IV.

CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.

ÉVANDRE.

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous. 280

CINNA.

Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?

ÉVANDRE.

Polyclète est encor chez vous à vous attendre,

Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,

Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;

Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. 285

Il presse fort.

ÉMILIE.

Mander les chefs de l'entreprise!

Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.

CINNA.

Espérons mieux, de grâce.

ÉMILIE.

Ah! Cinna, je te perds!

Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,

Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. 290

Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.

Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!

CINNA.

Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;

Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;

Maxime est comme moi de ses plus confidents, 295

Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.

ÉMILIE.

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,

Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;

Et puisque désormais tu ne peux me venger[940],

Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger; 300

Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.

Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;

N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,

Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941].

CINNA.

Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique, 305

Trahir vos intérêts et la cause publique!

Par cette lâcheté moi-même m'accuser,

Et tout abandonner quand il faut tout oser!

Que feront nos amis si vous êtes déçue?

ÉMILIE.

Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue? 310

CINNA.

S'il est pour me trahir des esprits assez bas,

Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:

Vous la verrez, brillante au bord des précipices,

Se couronner de gloire en bravant les supplices,

Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, 315

Et le faire trembler alors qu'il me perdra.

Je deviendrois suspect à tarder davantage.

Adieu, raffermissez ce généreux courage.

S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,

Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 320

Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942],

Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

ÉMILIE.

Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:

Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.

Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse. 325

Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse

Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir

A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.

Porte, porte chez lui cette mâle assurance,

Digne de notre amour, digne de ta naissance; 330

Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,

Et par un beau trépas couronne un beau dessein.

Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:

Ta mort emportera mon âme vers la tienne;

Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups.... 335

CINNA.

Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;

Et du moins en mourant permettez que j'espère

Que vous saurez venger l'amant avec le père.

Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943]

Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis; 340

Et leur parlant tantôt des misères romaines,

Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944],

De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945]

D'un si parfait amour ne trahît les secrets:

Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie. 345

ÉMILIE.

Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,

Puisque dans ton péril il me reste un moyen

De faire agir pour toi son crédit et le mien;

Mais si mon amitié par là ne te délivre,

N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. 350

Je fais de ton destin des règles à mon sort,

Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.

CINNA.

Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.

ÉMILIE.

Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre

LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il

donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était

fils d'une fille de Pompée.

[904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre

XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait

été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre

IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut

livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le

cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les

marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait

été préteur.

[905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus,

p. 366, 379 et 380.

[906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit

dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE.

[907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au

commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en

ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et

109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre

représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne

peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la

tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce

qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui,

puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas

sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie

commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre:

elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est

que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de

derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le

_Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs

actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les

représentations. Le public même paraissait souhaiter ce

retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés

répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui

jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien

reçue.»

[908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)

_Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)

[909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]:

Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)

[909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis

dans l'édition de 1656.

[910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire.

(1643-56)

[911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant.

(1643-56)

[912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien.

(1643-56)

[913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,

Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)

[914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute.

(1643-56)

[915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs

La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)

[916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)

[917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux.

(1643-56)

[918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par

Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV):

Ma vengeance est perdue

S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»

(_Voltaire._)

[919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir.

(1643-56)

[920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam

contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est

maître de la tienne.»

[921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée?

(1643-56)

[922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)

[923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse.

(1643)

[924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur.

(1643-56)

[925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars

1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le

vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers

l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II,

p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble

toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le

secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor

(tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de

changement de visage.»

[926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves,

C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a];

Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,

Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,

Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître

L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)

[926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves.

(1648-56)

[927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable.

(1643-56)

[928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit

un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une

de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un

panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra

subitement le casque et le panache rouge; et les agitant

vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la

chevelure sanglante dont il est question dans les vers de

Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne

avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la

combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie

historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome

I, p. 510.)

[929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a].

(1643-56)

[929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses

traits_, pour _ces traits_.

[930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels.

(1643-56)

[931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le

trône» par «sur le trône.»

[932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,

Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)

[933] Antoine et Lépide.

[934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la

dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez

ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que

les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait

un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_.

[935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656.

[936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur.

(1643-56)

[936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_,

pour _de prince_.

[937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise

du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis

moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée

dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II):

Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»

(_Voltaire._)

Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers

266 et 267):

_Non omnis in arvis

Emathiis cecidi,_

«Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»

[938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?

Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)

[939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous?

(1643-56)

[940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)

[941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant.

(1643-56)

[942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie.

(1643-56)

[943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés:

Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;

Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)

[944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie.

[945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts

Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:

Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.

AUGUSTE.

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. 355

Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].)

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,

Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947],

Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948],

Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, 360

Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune

D'un courtisan flatteur la présence importune,

N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,

Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie, 365

D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,

Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,

Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949]. 370

J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;

Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:

Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes

D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,

Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, 375

Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.

Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;

Le grand César mon père en a joui de même:

D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950],

Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé; 380

Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,

Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;

L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat

A vu trancher ses jours par un assassinat.

Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire, 385

Si par l'exemple seul on se devoit conduire:

L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;

Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,

Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées

N'est pas toujours écrit dans les choses passées: 390

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,

Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.

Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951],

Pour résoudre ce point avec eux débattu, 395

Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.

Ne considérez point cette grandeur suprême,

Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;

Traitez-moi comme ami, non comme souverain;

Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: 400

Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,

Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;

Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen

Je veux être empereur, ou simple citoyen.

CINNA.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 28 / 38 段