Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)
[786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche,
Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,
D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)
[787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres.
VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)
[788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut
faire. (1641-60)
[789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux.
(1641-56)
[790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.
[791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle.
(1641-56)
[792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;
La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)
[793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;
Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)
[794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères.
(1641-56)
_Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères.
(1660)
[795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères?
(1641 in-12)
[796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir.
(1641-56)
_Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir.
(1660)
[797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste.
(1641-48 et 55 A.)
[798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)
[799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus,
Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)
[800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant
chacun une épée des Curiaces_. (1641-60)
[800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)
[801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.
[802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace!
(1641-60)
[803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes.
(1641-48 et 55 A.)
[804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie.
(1641-56)
[805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours
été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les
actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p.
253 et note 641.
[806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)
[807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
(1641-56)
[808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.)
[809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)
[810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663)
[811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.
[812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime.
(1647)
[813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V)
Que peut-on refuser à ces généreux coups?
[814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie?
(1641-56)
[815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48
et 55 A.)
[816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux.
(1641-56)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE VIEIL HORACE, HORACE.
LE VIEIL HORACE.
Retirons nos regards de cet objet funeste,
Pour admirer ici le jugement céleste:
Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut
Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.
Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;
Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,
Et rarement accorde à notre ambition
L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410
Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;
Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:
Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain;
Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415
Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:
Son crime, quoique énorme et digne du trépas,
Étoit mieux impuni que puni par ton bras.
HORACE.
Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817];
J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.
Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,
S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,
Si ma main en devient honteuse et profanée,
Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:
Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425
A si brutalement souillé la pureté.
Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;
Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.
C'est en ces actions dont l'honneur est blessé
Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430
Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;
Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;
Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,
Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.
LE VIEIL HORACE.
Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435
Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;
Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,
Et ne les punit point, de peur de se punir[819].
Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes;
Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440
SCÈNE II.
TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].
LE VIEIL HORACE.
Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;
Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:
Permettez qu'à genoux....
TULLE.
Non, levez-vous, mon père:
Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.
Un si rare service et si fort important 1445
Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821].
Vous en aviez déjà sa parole pour gage;
Je ne l'ai pas voulu différer davantage.
J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,
Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450
Et que déjà votre âme étant trop résolue,
Ma consolation vous seroit superflue;
Mais je viens de savoir quel étrange malheur
D'un fils victorieux a suivi la valeur,
Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455
Par ses mains à son père ôte une fille unique.
Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822];
Et je doute comment vous portez cette mort.
LE VIEIL HORACE.
Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
TULLE.
C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460
Beaucoup par un long âge ont appris comme vous
Que le malheur succède au bonheur le plus doux:
Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,
Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465
Quelque soulagement pour votre affliction[823],
Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,
Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].
VALÈRE.
Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
Dépose sa justice et la force des lois, 1470
Et que l'État demande aux princes légitimes
Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;
Souffrez....
LE VIEIL HORACE.
Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?
TULLE.
Permettez qu'il achève, et je ferai justice:
J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service
On puisse contre lui me demander justice. 1480
VALÈRE.
Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,
Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent;
S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826];
Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485
Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;
Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,
Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490
Il y va de la perte ou du salut du reste.
La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827],
Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495
N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,
Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs.
Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500
Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur,
Et ne peut excuser cette douleur pressante[829]
Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505
Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
Et nos jours criminels ne pourront plus durer
Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510
Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome
Combien un pareil coup est indigne d'un homme;
Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux
Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:
Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515
D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage:
Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;
Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520
Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,
D'une main parricide acceptent de l'encens?
Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;
Ne le considérez qu'en objet de leur haine,
Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525
Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,
Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,
Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,
Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530
Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.
En ce lieu Rome a vu le premier parricide;
La suite en est à craindre, et la haine des cieux:
Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.
TULLE.
Défendez-vous, Horace.
HORACE.
A quoi bon me défendre? 1535
Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832];
Ce que vous en croyez me doit être une loi.
Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,
Et le plus innocent devient soudain coupable[833],
Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.
C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:
Notre sang est son bien, il en peut disposer;
Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,
Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545
D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.
Je ne reproche point à l'ardeur de Valère
Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]:
Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui;
Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550
Un seul point entre nous met cette différence,
Que mon honneur par là cherche son assurance,
Et qu'à ce même but nous voulons arriver,
Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.
Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555
A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière.
Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,
Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.
Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,
S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560
Il veut que ses dehors gardent un même cours,
Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:
Après une action pleine, haute, éclatante,
Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;
Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565
Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,
Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,
L'occasion est moindre, et la vertu pareille:
Son injustice accable et détruit les grands noms;
L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;
Et quand la renommée a passé l'ordinaire,
Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836].
Je ne vanterai point les exploits de mon bras;
Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:
Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575
Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,
Et que tout mon courage, après de si grands coups,
Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;
Si bien que pour laisser une illustre mémoire,
La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580
Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,
Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.
Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,
Quand il tombe en péril de quelque ignominie;
Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585
Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:
Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;
C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.
Rome ne manque point de généreux guerriers;
Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590
Que Votre Majesté désormais m'en dispense;
Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,
Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur
Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.
SCÈNE III.
TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].
SABINE.
Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595
Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme,
Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,
Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.
Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice
Dérober un coupable au bras de la justice: 1600
Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,
Et punissez en moi ce noble criminel;
De mon sang malheureux expiez tout son crime;
Vous ne changerez point pour cela de victime:
Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605
Mais en sacrifier la plus chère moitié.
Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême
Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;
Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,
Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610
La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,
Augmentera sa peine, et finira la mienne.
Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,
Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.
Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615
De toute ma famille a la trame coupée!
Et quelle impiété de haïr un époux
Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous
Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!
N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620
Sire, délivrez-moi par un heureux trépas
Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;
J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.
Ma main peut me donner ce que je vous demande;
Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625
Si je puis de sa honte affranchir mon époux;
Si je puis par mon sang apaiser la colère
Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,
Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur,
Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630
LE VIEIL HORACE, au Roi[838].
Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.
Mes enfants avec lui conspirent contre un père:
Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison
Contre si peu de sang qui reste en ma maison.
(A Sabine.)
Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839],
Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840],
Va plutôt consulter leurs mânes généreux;
Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:
Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,
Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640
Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,
Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;
Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,
Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,
L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645
Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.
(Au Roi.)
Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:
Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
Et la louange est due, au lieu du châtiment,
Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650
Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'État un malheur infini,
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655
Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:
J'aurois su mieux user de l'entière puissance
Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660
J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:
Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,
Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665
Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.
Qui le fait se charger des soins de ma famille?
Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
Et par quelle raison, dans son juste trépas,
Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670
On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres!
Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,
Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
(A Valère.)
Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;
Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:
Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680
L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau
Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?
Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842]
Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,
Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685
D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843],
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695
Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700
(Au Roi.)
Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt
Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]:
Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710
(A Horace.)
Horace, ne crois pas que le peuple stupide
Soit le maître absolu d'un renom bien solide:
Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;
Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715
Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720
Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux
Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,
D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725
Et pour servir encor ton pays et ton roi.
Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;
Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
VALÈRE.
Sire, permettez-moi....
TULLE.
Valère, c'est assez:
Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730
J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,
Et toutes vos raisons me sont encor présentes.
Cette énorme action faite presque à nos yeux
Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.
Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735
Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:
Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;
Et si nous les suivons, il est digne de mort.
Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740
Vient de la même épée et part du même bras
Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.
Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,
Parlent bien hautement en faveur de sa vie:
Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745
Et je serois sujet où je suis deux fois roi.
Assez de bons sujets dans toutes les provinces
Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes;
Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas
Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750
Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes
Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847].
De pareils serviteurs sont les forces des rois,
Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.
Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755
Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:
Elle peut bien souffrir en son libérateur
Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:
Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760
Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848];
D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:
Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;
Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765
Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.
Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849];
Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse:
C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez
La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770
Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;
Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice,
Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
Ne trouvoient les moyens de le purifier:
Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775
D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.
Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
Achève le destin de son amant et d'elle, 1780
Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES:
[817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;
J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.
Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)
[818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté
A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)
[819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir.
(1641-60)
[820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)
[821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette
indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_.
[822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort.
(1641-56)
[823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12
et 47)
[824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime.
(1641-56)
[825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans
l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux
faits.»
[826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui
aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_.
[827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,
Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins
Ont uni si souvent des peuples si voisins,
Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,
Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,
Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)
[828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.
[829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)
[830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_:
toutes les autres portent _rejallir_.
[831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats.
(1652, 54 et 56)
[832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641
et 55 A.)
[833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,
Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)
[834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652,
54 et 56)
[835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force,
Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,
Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)
[836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien
faire. (1641-56)
[837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de
cette scène.
[838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la
pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de
1655 A.
[839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires.
(1641 et 55 A.)
[840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères.
(1641 in-12)
[841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I,
vers 390:
Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.