(1641 et 55 A.)
[751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur.
(1641-56)
[752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est
très-vraisemblablement une erreur.
[753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies
De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)
[753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour
_armes_.
[754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant
d'hosties[754-a]? (1663 et 64)
[754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le
_Lexique_.
[755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux
pleurs. (1641-56)
[756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer.
(1641-56)
[757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a
d'eux. (1656)
[757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition
de 1656, mais c'est évidemment une erreur.
[758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés,
Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)
[759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer
s'obstinent! (1641-60)
[760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se
mutinent. (1641-64)
[761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix.
(1641-48 et 55 A.)
[762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)
[763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs
oracles. (1655 A.)
[764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III):
Un oracle jamais n'est sans obscurité:
On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.
[765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer.
JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)
[766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme.
(1641 in-4º, 48-54 et 56)
_Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme.
(1655 A.)
[767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_:
c'est évidemment une erreur.
[768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents.
(1641-56)
[769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;
Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)
[770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.
[771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune.
(1641-56)
[772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54,
55 B. et 56)
_Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)
[773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs.
(1641-56)
[774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)
[775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)
[776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand
sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute
l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on
n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:
N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite,
étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il
mourût_....» (_Voltaire._)
[776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons,
qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le
_moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre
XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace,
et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le
_moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C.
Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par:
«Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la
ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la
situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun,
mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit
semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui
de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et
suivants) de notre vieux poëte Garnier:
C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:
Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu.
--Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime,
Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.
Je fusse mort en roi, fièrement combattant,
Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
LE VIEIL HORACE.
Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055
Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:
Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,
Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.
Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste
Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060
CAMILLE.
Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777];
Vous verrez Rome même en user autrement;
Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,
Excuser la vertu sous le nombre accablée.
LE VIEIL HORACE.
Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065
Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.
Je sais trop comme agit la vertu véritable:
C'est sans en triompher que le nombre l'accable;
Et sa mâle vigueur, toujours en même point,
Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070
Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.
SCÈNE II.
LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.
VALÈRE.
Envoyé par le Roi pour consoler un père,
Et pour lui témoigner....
LE VIEIL HORACE.
N'en prenez aucun soin:
C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;
Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075
Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.
Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
Il me suffit.
VALÈRE.
Mais l'autre est un rare bonheur;
De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
LE VIEIL HORACE.
Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080
VALÈRE.
Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.
LE VIEIL HORACE.
C'est à moi seul aussi de punir son forfait.
VALÈRE.
Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?
LE VIEIL HORACE.
Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?
VALÈRE.
La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085
LE VIEIL HORACE.
Vous redoublez ma honte et ma confusion[779].
Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,
De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.
VALÈRE.
Quelle confusion, et quelle honte à vous
D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090
Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?
LE VIEIL HORACE.
Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,
Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?
VALÈRE.
Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095
Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?
LE VIEIL HORACE.
Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780].
VALÈRE.
Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;
Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme
Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100
LE VIEIL HORACE.
Quoi, Rome donc triomphe!
VALÈRE.
Apprenez, apprenez
La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.
Resté seul contre trois, mais en cette aventure
Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781];
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:
Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115
L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur;
Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120
Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.
CAMILLE.
Hélas[782]!
VALÈRE.
Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,
Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
Son courage sans force est un débile appui; 1125
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit près d'achever,
C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130
«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»
Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135
L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,
Et comme une victime aux marches de l'autel,
Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:
Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140
LE VIEIL HORACE.
O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
O d'un État penchant l'inespéré secours!
Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
Appui de ton pays, et gloire de ta race!
Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145
L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments?
Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
VALÈRE.
Vos caresses bientôt pourront se déployer:
Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150
Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785]
D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;
Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux
Par des chants de victoire et par de simples voeux.
C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155
Faire office vers vous de douleur et de joie;
Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;
Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:
Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786],
Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160
S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.
LE VIEIL HORACE.
De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,
Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres
Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].
VALÈRE.
Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165
Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi
Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788]
Au-dessous du mérite et du fils et du père.
Je vais lui témoigner quels nobles sentiments
La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170
Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.
LE VIEIL HORACE.
Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.
SCÈNE III.
LE VIEIL HORACE, CAMILLE.
LE VIEIL HORACE.
Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;
On pleure injustement des pertes domestiques, 1175
Quand on en voit sortir des victoires publiques.
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;
Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789].
En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme
Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180
Après cette victoire, il n'est point de Romain
Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791];
Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185
Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;
Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,
Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage
Fera bientôt régner sur un si noble coeur
Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190
Cependant étouffez cette lâche tristesse;
Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;
Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc
Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.
SCÈNE IV.
CAMILLE.
Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195
Qu'un véritable amour brave la main des Parques,
Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.
Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;
Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200
Impitoyable père, et par un juste effort
Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
En vit-on jamais un dont les rudes traverses
Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205
Et portât tant de coups avant le coup mortel?
Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte
De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,
Asservie en esclave à plus d'événements,
Et le piteux jouet de plus de changements? 1210
Un oracle m'assure, un songe me travaille[792];
La paix calme l'effroi que me fait la bataille;
Mon hymen se prépare, et presque en un moment
Pour combattre mon frère on choisit mon amant;
Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215
La partie est rompue, et les Dieux la renouent;
Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.
O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794]
Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795],
Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796]
L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?
Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle
Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:
Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225
D'un si triste succès le récit odieux,
Il porte sur le front une allégresse ouverte,
Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;
Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,
Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230
Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]:
On demande ma joie en un jour si funeste[798];
Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
Et baiser une main qui me perce le coeur.
En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235
Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;
Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.
Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père;
Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240
C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799],
Quand la brutalité fait la haute vertu.
Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?
Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?
Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245
Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;
Offensez sa victoire, irritez sa colère,
Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.
Il vient: préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250
SCÈNE V.
HORACE, CAMILLE, PROCULE.
(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].)
HORACE.
Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
CAMILLE.
Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].
HORACE.
Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
CAMILLE.
Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paroître affligée,
Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;
Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265
Pour me faire oublier sa perte en un moment?
HORACE.
Que dis-tu, malheureuse?
CAMILLE.
O mon cher Curiace!
HORACE.
O d'une indigne soeur insupportable audace[802]!
D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!
Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275
Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMILLE.
Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien;
Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280
Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;
Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803],
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois! 1290
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804],
Que tu tombes au point de me porter envie;
Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité!
HORACE.
O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300
CAMILLE.
Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore!
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305
Saper ses fondements encor mal assurés!
Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806]
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui
s'enfuit.
C'est trop, ma patience à la raison fait place;
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320
CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810].
Ah! traître!
HORACE, revenant sur le théâtre.
Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!
SCÈNE VI.
HORACE, PROCULE.
PROCULE.
Que venez-vous de faire?
HORACE.
Un acte de justice:
Un semblable forfait veut un pareil supplice.
PROCULE.
Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325
HORACE.
Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur.
Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:
Qui maudit son pays renonce à sa famille;
Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;
De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330
Le sang même les arme en haine de son crime.
La plus prompte vengeance en est plus légitime[812];
Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.
SCÈNE VII.
HORACE, SABINE, PROCULE.
SABINE.
A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335
Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père;
Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:
Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813],
Immole au cher pays des vertueux Horaces
Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340
Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;
Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur;
Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;
Je soupire comme elle, et déplore mes frères:
Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345
Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,
Qu'après son châtiment ma faute continue.
HORACE.
Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:
Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,
Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350
Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme
Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,
C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,
Non à moi de descendre à la honte des tiens.
Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355
Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
Participe à ma gloire au lieu de la souiller.
Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.
Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360
Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi,
Fais-toi de mon exemple une immuable loi.
SABINE.
Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.
Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,
J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365
Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;
Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815],
Si pour la posséder je dois être inhumaine;
Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370
Prenons part en public aux victoires publiques;
Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
Et ne regardons point des biens communs à tous,
Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375
Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;
Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours
N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?
Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?
Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380
Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,
Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.
Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,
Écoute la pitié, si ta colère cesse;
Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385
A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:
Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;
Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,
N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816],
Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390
HORACE.
Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes
Un empire si grand sur les plus belles âmes,
Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs
Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs!
A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395
Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.
Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.
SABINE, seule.
O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,
Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400
Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
Et n'employons après que nous à notre mort.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
NOTES:
[777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment.
(1641-48 et 55 A.)
[778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace!
(1641-56)
[779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du
Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un
artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il
semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à
la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de
Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....»
[780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé?
VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;
Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme.
(1641-56)
[780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de
_fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa
fuite_.
[781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a].
(1641-63)
[781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon
_hasardeux_, au lieu de _dangereux_.
[782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la
remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière
scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement
aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces
et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien
apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette
occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_
(tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans
le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend
la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle
excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les
larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à
un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens
d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle
ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les
menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.»
[783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite
Live.
[784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour
_l'erreur_.