ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette
action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a
point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste
en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout
d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture
de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur
de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au
combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si
extraordinaire, et servir de commencement à cette action.
Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le
second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de
péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il
en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de
ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et
la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point
ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur,
ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à
sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait
ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va
de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de
sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut
succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut
sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille,
qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y
laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où
cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité
dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages,
où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]:
_Servetur ad imum
Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._
Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais
succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres
cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un
très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable.
Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui
ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit
exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant
qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de
la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de
théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes.
L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet
pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas
un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de
le satisfaire.
Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa
vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez
d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire
cette double alliance.
Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_,
et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la
diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé
celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai
trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est
permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu
que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et
paroissent hors oeuvre:
.... _Tantum series juncturaque pollet_[674]!
L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est
nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les
sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de
prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais
l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le
Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point
besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun
effet.
L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à
la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte
l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette
sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce
que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé
ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas
la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement
dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois
qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec
quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est
ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans
_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier
poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en
celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de
ce qui doit arriver de funeste.
Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques
qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il
est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois
frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père
dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à
la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette
erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement
sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux
des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit
être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette
fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus
de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser
emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès
d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.
Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa
dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État
dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse
pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui
veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé
sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait
l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce
logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de
l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de
satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et
ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils
peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est
pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que
discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces
conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.
Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de
passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il
n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se
montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit
à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier
acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à
l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que
la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche
à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du
Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce
prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de
son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois
premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la
première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de
soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne
prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain,
et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre
Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de
théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.
NOTES:
[663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les
indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de
la scène V du IVe acte, p. 340.
[664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.
[665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI.
[666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._
(_Art poétique_, vers 185.)
[667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai
apporté à rectifier, etc.
[668] Voyez tome I, p. 81.
[669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
d'_Horace_, p. 256.
[670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec
ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit,
plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été
approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et
Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième
est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
tragédie.»
[671] Voyez tome I, p. 29.
[672] _Art poétique_, vers 126 et 127.
[673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit
exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de
la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85
_et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le
_Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire
que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_,
_Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_
(tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité
de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on
procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique
du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors
_les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul
(_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit
rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en
ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il
effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première
phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la
Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point
vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut
vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais
du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur
m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y
trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit
longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend
rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de
leurs propres ouvrages.»
[674] Horace, _Art poétique_, vers 242.
[675] Voyez vers 187 et suivants.
[676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe
scène du IIe acte d'_OEdipe_.
[677] Voyez vers 215 et suivants.
[678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_.
[679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la
Notice d'_Horace_, p. 256.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
D'_HORACE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1641, in-4º;
1641, in-12;
1647, in-12;
1648, in-12;
1655, in-12;
RECUEILS.
1648, in-12;
1652, in-12;
1654, in-8º;
1655, in-12;
1656, in-8º;
1660, in-8º;
1663, in-fol.;
1664, in-8º;
1668, in-8º.
_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de
1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la
lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).
ACTEURS.
TULLE, roi de Rome.
LE VIEIL HORACE, chevalier romain.
HORACE, son fils.
CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.
SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.
PROCULE, soldat de l'armée de Rome.
La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].
HORACE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
SABINE, JULIE.
SABINE.
Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;
Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:
Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;
Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5
Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.
Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes,
Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10
Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,
Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.
Commander à ses pleurs en cette extrémité,
C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.
JULIE.
C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15
Qui du moindre péril se fait une infortune[682];
Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683];
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20
Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:
Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.
SABINE.
Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25
J'en ai reçu le titre en recevant sa main;
Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée,
S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.
Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30
Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685],
Je crains notre victoire autant que notre perte.
Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686].
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35
Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,
Puis-je former des voeux, et sans impiété
Importuner le ciel pour ta félicité?
Je sais que ton État, encore en sa naissance,
Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40
Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687]
Ne le borneront pas chez les peuples latins;
Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,
Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:
Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45
Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,
Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,
D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50
Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;
Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.
Albe est ton origine: arrête, et considère 55
Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;
Et se laissant ravir à l'amour maternelle,
Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60
JULIE.
Ce discours me surprend, vu que depuis le temps
Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,
Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence
Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688].
J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65
Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;
Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,
Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.
SABINE.
Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689],
Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70
Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,
Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.
Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;
Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75
Quelque maligne joie en faveur de mes frères,
Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,
J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.
Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80
Et qu'après la bataille il ne demeure plus
Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
J'aurois pour mon pays une cruelle haine,
Si je pouvois encore être toute Romaine,
Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85
Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.
Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:
Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;
Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
Et serai du parti qu'affligera le sort. 90
Égale à tous les deux jusques à la victoire,
Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;
Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690],
Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.
JULIE.
Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95
En des esprits divers, des passions diverses!
Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]!
Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;
Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre
Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100
Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692],
De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,
De tous les deux partis détestoit l'avantage,
Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105
Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.
Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,
Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,
Une soudaine joie éclatant sur son front[693]....
SABINE.
Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110
Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;
Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;
Son esprit, ébranlé par les objets présents,
Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.
Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115
Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;
Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]:
Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;
Les âmes rarement sont de nouveau blessées,
Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120
Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
Ni de contentements qui soient pareils aux siens.
JULIE.
Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;
Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
C'est assez de constance en un si grand danger 125
Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;
Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.
SABINE.
Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.
Essayez sur ce point à la faire parler:
Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130
Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie:
J'ai honte de montrer tant de mélancolie,
Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs,
Cherche la solitude à cacher ses soupirs.
SCÈNE II
CAMILLE, JULIE.
CAMILLE.
Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135
Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
Et que plus insensible à de si grands malheurs,
A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;
Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140
Je verrai mon amant, mon plus unique bien,
Mourir pour son pays, ou détruire le mien,
Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697].
Hélas!
JULIE.
Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145
On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.
Oubliez Curiace, et recevez Valère,
Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;
Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis
N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150
CAMILLE.
Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,
Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,
J'aime mieux les souffrir que de les mériter.
JULIE.
Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155
CAMILLE.
Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!
JULIE.
Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?
CAMILLE.
D'un serment solennel qui peut nous dégager?
JULIE.
Vous déguisez en vain une chose trop claire:
Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160
Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous
Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].
CAMILLE.
Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,
N'en imaginez rien qu'à son désavantage:
De mon contentement un autre étoit l'objet. 165
Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
Je garde à Curiace une amitié trop pure
Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700]
Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170
Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père
Que de ses chastes feux je serois le salaire.
Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:
Unissant nos maisons, il désunit nos rois;
Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175
Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre,
Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,
Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!
Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180
Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!
Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;
Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;
Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185
Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
Écoutez si celui qui me fut hier rendu
Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190
Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,
Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,
Me promit par ces vers la fin de mes travaux:
«Albe et Rome demain prendront une autre face; 195
Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix,
Et tu seras unie avec ton Curiace,
Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»
Je pris sur cet oracle une entière assurance,
Et comme le succès passoit mon espérance, 200
J'abandonnai mon âme à des ravissements
Qui passoient les transports des plus heureux amants.
Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,
Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703].
Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205
Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;
Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:
Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;
Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;
Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210
Le combat général aujourd'hui se hasarde;
J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:
Mon esprit rejetoit ces funestes objets,
Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215
Mille songes affreux, mille images sanglantes,
Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;
Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220
Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion
Redoubloit mon effroi par sa confusion.
JULIE.
C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.
CAMILLE.
Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225
Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.
JULIE.
Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
CAMILLE.
Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!
Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704],
Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;
Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705]
Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.
Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?
Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?
SCÈNE III.
CURIACE, CAMILLE, JULIE.
CURIACE.