Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;
Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains
Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240
Et comme également en cette extrémité
Je craignois la victoire et la captivité....
CAMILLE.
Curiace, il suffit, je devine le reste:
Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste,
Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245
Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
Qu'un autre considère ici ta renommée,
Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;
Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:
Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250
Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,
Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.
Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer
Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]?
Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255
Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
Enfin notre bonheur est-il bien affermi?
T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?
CURIACE.
Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260
Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,
J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265
Aussi bon citoyen que véritable amant[707].
D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:
Je soupirois pour vous en combattant pour elle;
Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,
Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270
Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,
Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:
C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,
La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
CAMILLE.
La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275
JULIE.
Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
Et sachons pleinement par quels heureux effets
L'heure d'une bataille a produit cette paix.
CURIACE.
L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708],
D'une égale chaleur au combat animées, 280
Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,
N'attendoient, pour donner, que le commandement,
Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,
Demande à votre prince un moment de silence,
Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains, 285
Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]?
Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:
Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,
Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. 290
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:
Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,
Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,
Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]?
Nos ennemis communs attendent avec joie 295
Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,
Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
Dénué d'un secours par lui-même détruit.
Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, 300
Et noyons dans l'oubli ces petits différends
Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
Que si l'ambition de commander aux autres
Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, 305
Elle nous unira, loin de nous diviser.
Nommons des combattants pour la cause commune:
Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;
Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
Que le foible parti prenne loi du plus fort[711]; 310
Mais sans indignité pour des guerriers si braves,
Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.» 315
Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]:
Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;
Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
Voloient, sans y penser, à tant de parricides, 320
Et font paroître un front couvert tout à la fois
D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée
Sous ces conditions est aussitôt jurée:
Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir, 325
Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:
Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.
CAMILLE.
O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!
CURIACE.
Dans deux heures au plus, par un commun accord,
Le sort de nos guerriers réglera notre sort. 330
Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:
Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;
D'un et d'autre côté l'accès étant permis,
Chacun va renouer avec ses vieux amis.
Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; 335
Et mes desirs ont eu des succès si prospères,
Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain
Le bonheur sans pareil de vous donner la main.
Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?
CAMILLE.
Le devoir d'une fille est en l'obéissance. 340
CURIACE.
Venez donc recevoir ce doux commandement[713],
Qui doit mettre le comble à mon contentement.
CAMILLE.
Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,
Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.
JULIE.
Allez, et cependant au pied de nos autels 345
J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.
FIN DU PREMIER ACTE.
NOTES:
[680] Voyez p. 276, note 673.
[681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune.
(1641-56)
[682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune.
(1641-48 et 55 A.)
[683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux.
(1641-56)
[684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;
L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;
Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,
S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)
[685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
(1641-56)
[686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._)
[687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins.
(1641-55 et 60)
_Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins.
(1656)
[688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance.
(1641-56)
[689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats.
(1656)
[690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)
_Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)
[691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)
[692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)
[693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)
[694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:
Le jour d'une bataille est mal propre à changer;
D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,
[Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]
Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)
[695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne?
(1641-56)
[696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur
_contre elle_, pour _comme elle_.
[697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine.
(1641-56)
[698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger?
CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)
[699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux.
(1641-56)
[700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur
L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,
Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)
[701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre.
(1641 in-4º)
[702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_,
pour _fit naître_.
[703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire.
(1641-56)
[704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que
voici:
Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_.
[705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,
Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48
et 55 A.)
[706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641
in-12)
[707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)
[708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées.
(1641-56)
[709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live,
l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265.
[710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs?
(1641 et 55 A.)
[711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort.
(1641-56)
[712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire.
(1641-64)
[713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer,
se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte
V, scène VII).
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
HORACE, CURIACE.
CURIACE.
Ainsi Rome n'a point séparé son estime;
Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:
Cette superbe ville en vos frères et vous
Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous; 350
Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714],
D'une seule maison brave toutes les nôtres:
Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715],
Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, 355
Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:
Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,
En pouvoit à bon titre immortaliser trois;
Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme, 360
Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716]
Me font y prendre part autant que je le puis;
Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,
Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:
La guerre en tel éclat a mis votre valeur, 365
Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:
Puisque vous combattez, sa perte est assurée;
En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.
Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,
Et me compte déjà pour un de vos sujets. 370
HORACE.
Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717].
C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle 375
Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;
Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
Mon esprit en conçoit une mâle assurance:
J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; 380
Et du sort envieux quels que soient les projets,
Je ne me compte point pour un de vos sujets.
Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie
Remplira son attente, ou quittera la vie.
Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement: 385
Ce noble désespoir périt malaisément.
Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
CURIACE.
Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.
Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. 390
Dures extrémités, de voir Albe asservie,
Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
Et que l'unique bien où tendent ses desirs
S'achète seulement par vos derniers soupirs!
Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;
De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.
HORACE.
Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!
Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes;
La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, 400
Et je le recevrois en bénissant mon sort,
Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718].
CURIACE.
A vos amis pourtant permettez de le craindre;
Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:
La gloire en est pour vous, et la perte pour eux; 405
Il vous fait immortel, et les rend malheureux:
On perd tout quand on perd un ami si fidèle.
Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.
SCÈNE II
HORACE, CURIACE, FLAVIAN.
CURIACE.
Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?
FLAVIAN.
Je viens pour vous l'apprendre[719].
CURIACE.
Eh bien, qui sont les trois?
FLAVIAN.
Vos deux frères et vous.
CURIACE.
Qui?
FLAVIAN.
Vous et vos deux frères.
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
Ce choix vous déplaît-il?
CURIACE.
Non, mais il me surprend:
Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.
FLAVIAN.
Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720], 415
Que vous le recevez avec si peu de joie?
Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
CURIACE.
Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
Ne servent leur pays contre les trois Horaces. 420
FLAVIAN.
Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.
CURIACE.
Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.
SCÈNE III.
HORACE, CURIACE.
CURIACE.
Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;
Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort 425
Préparent contre nous un général effort!
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
HORACE.
Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière;
Il épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721], 435
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire; 440
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur 445
Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur,
Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,
Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, 450
Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
CURIACE.
Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.
L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; 455
Mais votre fermeté tient un peu du barbare:
Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité.
A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. 460
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
Et puisque par ce choix Albe montre en effet 465
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme:
Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723],
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, 470
Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;
J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie 475
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724],
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
Et si Rome demande une vertu plus haute, 480
Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain[725].
HORACE.
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;
Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.
La solide vertu dont je fais vanité 485
N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand; il est au plus haut point;
Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: 490
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose, 495
A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère; 500
Et pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
CURIACE.
Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue;
Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;
Comme notre malheur elle est au plus haut point: 505
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
HORACE.
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux;
Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous. 510
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727],
A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
SCÈNE IV.
HORACE, CURIACE, CAMILLE.
HORACE.
Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace, 515
Ma soeur?
CAMILLE.
Hélas! mon sort a bien changé de face.
HORACE.
Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur;
Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire, 520
Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
Comme si je vivois, achevez l'hyménée;
Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
Faites à ma victoire un pareil traitement: 525
Ne me reprochez point la mort de votre amant.
Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse.
Consumez avec lui toute cette foiblesse[728],
Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
Mais après le combat ne pensez plus au mort. 530
(A Curiace[729].)
Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,
Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.
SCÈNE V.
CURIACE, CAMILLE.
CAMILLE.
Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730]
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
CURIACE.
Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, 535
Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,
Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;
Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540
Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731];
Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.
CAMILLE.
Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie
Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.
Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits: 545
Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;
Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]:
Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;
Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550
CURIACE.
Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête
Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,
Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,
Et que sous mon amour ma valeur endormie[733] 555
Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!
Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,
Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;
Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734],
Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735]. 560
CAMILLE.
Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!
CURIACE.
Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.
CAMILLE.
Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,
Ta soeur de son mari!
CURIACE.
Telle est notre misère:
Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur 565
Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur.
CAMILLE.
Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736],
Et demander ma main pour prix de ta conquête!
CURIACE.
Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,
Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. 570
Vous en pleurez[737], Camille[738]?
CAMILLE.
Il faut bien que je pleure:
Mon insensible amant ordonne que je meure;
Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739],
Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.
Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine, 575
Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.
CURIACE.
Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,
Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours!
Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue!
Ma constance contre elle à regret s'évertue. 580
N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740],
Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;
Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:
Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
Foible d'avoir déjà combattu l'amitié, 585
Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?
Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,
Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;
Je me défendrai mieux contre votre courroux,
Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous: 590
Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.
Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!
Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!
En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.
Rigoureuse vertu dont je suis la victime, 595
Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?
CAMILLE.
Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux
Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;
Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,
Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. 600
Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
Je te préparerois des lauriers de ma main;
Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;
Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.
Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui; 605
J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.
Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme
Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!
SCÈNE VI.
HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.
CURIACE.
Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur,
Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur? 610
Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,
L'amenez-vous ici chercher même avantage?
SABINE.