c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les
représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose
qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une
scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien
auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
Curiace:
Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
--Hélas! je vois trop bien, etc.[639].
....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt:
«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il
faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel
de Bourgogne):
Iras-tu, ma chère âme, etc.
--Non, je te connois mieux, etc.
Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage
riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»
Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?»
qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute
indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit
d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui
en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire
l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse
échapper Camille.
Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_,
nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût
fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent
reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de
cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la
raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie
ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté
vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène,
continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus
célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la
beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de
Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et
contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie,
elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut
assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir
s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la
fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta
son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et
pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant
remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la
tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose
que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui
jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas
manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût
aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et
la faute même du poëte.»
Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous
servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une
épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en
effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience
choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le
mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des
débutantes[641].
Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac,
que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé
d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut
un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et
un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant
une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la
persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre
personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à
découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent
cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par
le peuple.»
Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs
autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est
d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de
se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point
de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne
l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son
_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit
faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain,
Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre
l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il
me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à
condamner que l'excès de ses louanges[645].»
L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans
doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à
M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur
le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le
théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans
le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire
par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs
très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs
acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion,
que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au
contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille,
malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment
décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par
Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu
occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur
ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les
choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit
une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit
changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu
comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le
monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit
passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se
rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait
étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les
lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes
comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en
émouvoir ni fâcher....»
L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la
fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort
de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au
théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été
d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la
bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère
l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la
main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux
innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.»
Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de
d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à
l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et
qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée
contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le
théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].»
La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est
assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort
maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et
d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé
froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il
n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si
empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent
mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa
mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une
plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus
volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup
de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse,
qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous
haïssons[651].»
Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans
même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns,
dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de
simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis
il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à
son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si
mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il
faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu
entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime
d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un
Romain à la françoise.»
NOTES:
[622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo
III, p. 121-126.
[623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI,
2e édition, tome VI, p. 128-143.
[624] Voyez ci-après, p. 262-272.
[625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de
Laudun.
[626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852.
[627] _No vengo con alegria
á celebrar este dia,
sino con mi llanto triste._
[628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257.
[629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu
relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont
traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous
devons la plupart des considérations qui précèdent.
[630] Voyez ci-dessus, p. 63.
[631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43.
[632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94.
[633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
des ouvrages de P. Corneille_, p. 95.
[634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.
[635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23.
[636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258.
[637] Pages 51-53.
[638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93.
[639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la
note 730.
[640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164.
[641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en
décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars
1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début
le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière
dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore
dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7
septembre 1860.
[642] Voici la description bibliographique de la première
édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_....
M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103
pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret,
représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche
dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une
banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_.
Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la
même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.
[643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
1653, p. 218.
[644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41.
[645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en
forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée
l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le
_Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8
et 9.
[646] Tome II, p. 162.
[647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages
avant le jour de la première représentation, par quelque grand
comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée
de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais,
par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est
question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne
savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint
lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit
point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière,
moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés
de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements
du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il
ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province,
comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)
[648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48.
[649] Page 82.
[650] Voyez plus loin, p. 274.
[651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436.
A MONSEIGNEUR
LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].
MONSEIGNEUR,
Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce
mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant
de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a
retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque
juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus
de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que
je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et
si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette
confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet
avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon
choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É.,
eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de
l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour
garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette
fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque
aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois
que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en
ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654]
pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être
offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été
traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la
mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on
pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui
n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.
É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en
sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce
changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai
l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet
des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir
que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui
s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends
quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut,
MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre
publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations
très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre,
de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le
but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous
prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de
leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se
contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de
vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à
l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous
contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et
si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances,
puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir
que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa
présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que
lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas,
nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce
qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il
faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent
appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre
en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu
l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur
j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos
mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous
remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis
entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace
que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux
les plus véritables sentiments de mon âme:
_Totum muneris hoc tui est,
Quod monstror digito prætercuntium,
Scenæ non levis artifex:
Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658].
Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de
croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659],
MONSEIGNEUR,
De V. É.,
Le très-humble, très-obéissant,
et très-fidèle[660] serviteur,
CORNEILLE.
NOTES:
[652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu,
ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4
décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la
_Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et
suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec
Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de
1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR
LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans
les impressions de 1641-1656.
[653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap.
XXIV.)
[654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656.
[655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut
qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris.
[656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V.
É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une
pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses
propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que
le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre
suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._»
(_Voltaire._)
[657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les
collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns,
pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur
prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du
prologue de l'_Andrienne_:
_Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,
Id sibi negoti credidit solum dari,
Populo ut placerent quas fecisset fabulas._
«Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule
tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez
encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_.
[658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_)
que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre
des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise
(si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV,
ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:
_Romanæ fidicen lyræ._
[659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout
dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la
formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.»
(_Voltaire._)
[660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.
HORACE
TITUS LIVIUS[661].
(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum
bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum
Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem
fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius
urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti
exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus
quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab
nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen
quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex
moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus
ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite
orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium
dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in
agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam
proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet,
priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad
albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur;
suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi
utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi
infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ
sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli
audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera
potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam
interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim:
etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis,
hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto,
jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos
confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos
Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii
servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi
decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi,
tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui
et fortuna ipsa præbuit materiam.
(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec
ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis
constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam
clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii
fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos
Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt
reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore,
unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit.
Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his
legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri
populo cum bona pace imperitaret....