«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où

est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire.

Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon

un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de

Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là

toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas

sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au

bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à

Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait

ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de

Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me

refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher

elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa

faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»

V.

NOTES:

[610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent

qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue,

l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge

convenable pour faire cette démarche devant le Roi.

[611] Acte IV, scène V, vers 1340.

[612] _Ibidem_, vers 1347.

[613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter

au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui

s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a

omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient

les considérations dont il va être parlé.

[614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453.

[615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464.

[616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.

[617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants.

[618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers

suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne

comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite

conduite de la scène:

«Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_,

Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].»

[618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752.

NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.

Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur

la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné

plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir

découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro.

J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre

sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est

l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El

honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père.

On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal

fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des

censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas

escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_

renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres

ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello,

etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En

Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége,

porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais

été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa

l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris,

Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée.

Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit

son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est

plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays.

Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un

auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette

pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus

ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit

d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du

maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une

manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus

scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec

don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage.

Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte

avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande

est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison,

elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme

pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de

défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour.

Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,

si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_

très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les

démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène,

qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point

songé, lui refuse de se laisser peindre.

La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du

Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne

jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir

pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le

souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que

celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été

tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce

qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.

Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,

par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est

naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de

Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule

et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid

raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une

lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante

recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince

arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans

cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de

Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais

vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il

était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.

Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du

fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord

quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et

qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et

d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on

faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.

C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue

_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est

toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter

une littérature hors de son sol ou de son temps[620].

V.

NOTES:

[619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec:

timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans

l'histoire des idées humaines.

[620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à

des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que

d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle

nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de

Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions

volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans

cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de

Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni

emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à

croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des

plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait

produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième

siècle.» (_Note de l'éditeur._)

III

AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621].

MESSIEURS,

Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités

(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les

nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la

faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y

suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est

trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût

jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa

lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les

grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer

plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi

n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses

beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer

qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance

françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus

beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes

actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les

admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres

louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les

plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont

si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant

les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que

vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis

décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a

point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de

douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que

si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que

donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute

la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant

de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera

une récompense assez convenable à ses mérites.

J. P.

NOTES:

[621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur

l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du

rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle,

par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_,

1638, in-12.

HORACE

TRAGÉDIE

1640

NOTICE.

Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence

de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des

Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont

un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent

qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies.

L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce

sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546,

n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement

comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli

Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au

lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater

entre les deux oeuvres de notables différences.

La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un

_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint

Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc,

en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun

d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et

acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres

y traictées sont doctes et recreatives.»

Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici,

est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;»

mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie

d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et

puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument

qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le

morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et

que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en

justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le

dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu

faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe,

fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont

l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux

ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture

de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon

dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long,

je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer

cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te

tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius

Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica

Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La

tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de

scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue

monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore:

Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.

Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces

extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a

rien puisé à une pareille source.

Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el

Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de

Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre,

qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des

ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se

détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes

occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il

en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de

femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les

yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages

qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et

les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien

s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait

rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien

qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le

caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels

qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont

l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection

définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains

chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines,

conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de

Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de

Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel

au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin

sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire

fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène

le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la

poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace

survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une

jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait

un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en

abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de

sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il

l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce

temps Horace est absous par une acclamation populaire.

A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire

supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de

Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres

ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet

populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de

Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout

indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la

sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est

par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live,

rappelle aussitôt ces vers:

Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

--Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];

mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère

est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas

eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est

probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a

suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le

théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au

même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la

lecture plutôt que pour la scène.

Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet

d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit

peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le

prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet

1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles

choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous

voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai

avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle

pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage

suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre

l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre

opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_,

publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du

_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare

Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de

petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous

dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace

d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise

pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure,

qu'au commencement de 1640.

Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5

octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur

l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte,

mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à

Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au

théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre

écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est

ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement

sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant,

et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus

rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a

rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,

réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa

protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les

suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui

fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne

parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux

académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances,

mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne

s'accommode pas à ses imaginations.»

Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première

représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par

conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat

des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource

qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et

que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de

gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes

mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le

verrez assez à temps[633].»

Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des

accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait

conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en

retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les

comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au

préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et

qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en

retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues

publiques par l'impression[634].»

Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les

premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés

des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre

les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE,

_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_;

CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent

sur aucun document sérieux.

Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans

_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous

avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne

se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer.

Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.

Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières

représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord.

Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à

l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie

peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et

que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est

vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_,

abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où

plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les

témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de

notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à

l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du

Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter

textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses

interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé:

_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action

théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de

l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de

Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus....

toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.

«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne

doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce

Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme

comme véritables personnages....

«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât

de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que

les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»

On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé,

qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor

jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant

l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du

nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont

l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].»

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 18 / 38 段