te puso mi deseo.... y pues veniste
no he de cansarte preguntando el como.
Bravamente probaste! Bien lo hiciste!
bien mis pasados brios imitaste,
bien me pagaste el ser que me debiste!
Toca las blancas canas que me honraste;
llega la tierna boca á la mexilla
donde la mancha de mi honor quitaste!
Soberbia el alma á tu valor se humilla,
come conservador de la nobleza
que ha honrado tantos Reyes en Castilla.
RODRIGO.
Dame la mano, y alza la cabeza,
á quien como la causa se atribuya
si hay en mí algun valor y fortaleza.
DON DIEGO.
Con mas razon besára yo la tuya,
pues si yo te dí el ser naturalmente
tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607].
On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan
vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires.
C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un
très-bel effet d'ailleurs.
Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:
No dirán que la mano te ha servido
Para vengar agravios solamente:
Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido
Digna satisfaccion de un caballero
Servir al Rey á quien dexó ofendido;
ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:
«Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
Porte-la plus avant: force par ta vaillance
Ce monarque au pardon[608]....»
Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue
cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en
guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé
(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs
différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que
Rodrigue les commande:
Que cada qual tu gusto solicita,
«C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].»
L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille
Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même.
Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et
d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de
lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir
puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de
quelques heures.
Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à
genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette
noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs
nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol
sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé
de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait
regarder comme une profanation.
Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit
dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé,
qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue.
Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel;
mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de
son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir
si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante
allégresse de son père.
_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et
admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de
Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit
son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et
chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un
signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique
situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments
de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que
Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le
voit encore dans ses deux derniers actes.
_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more,
traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait
prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la
poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un
arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage
d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége
volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses
personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire
descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à
Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme
celui du quatrième acte.
La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas
d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter
l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions
irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard
l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des
pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don
Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il
veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa
soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.
Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en
entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le
vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son
père, du Prince et de l'Infante.
Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a
relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les
beautés ne comportent ici aucun parallèle.
Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en
les modifiant beaucoup.
Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander
justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle
la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute
au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux
romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs
semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est
sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du
spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène
dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa
plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse;
et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout
cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la
fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi
est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle
pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous
donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur
reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en
l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses
yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet
échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à
l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde
journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour
glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de
Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près,
comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène,
tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.
Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un
peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue
honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire
que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence
avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille
l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle
plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a
confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de
deux en vingt-quatre heures.
NOTES:
[581] Acte II, scène VIII, vers 668-670.
[582] Acte II, scène VIII, vers 676.
[583] _Ibidem_, vers 693-696.
[584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la
Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi
celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux
appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y
aunque el _Reyno_....»
[585] Acte II, scène VIII, vers 697.
[586] Acte II, scène VIII, vers 732.
[587] _Ibidem_, vers 736.
[588] Acte III, scène I.
[589] Acte III, scène III, vers 846-848.
[590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi
périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont
l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers
commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue
par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
demander la mort.
[591] Acte III, scène IV, vers 972.
[592] _Ibidem_, vers 858.
[593] Texte difficile:
Pasa el mismo corazon,
que pienso que está en tu pecho
[594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par
_vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions:
_De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à
regret sans doute, à partir de 1660.
[594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et
874.
[595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient
un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner
quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement
avec les quatrains rimés.
[596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse
est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle
aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène,
ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il
a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_
en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos
émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent
n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots.
[597] Acte III, scène IV, vers 852.
[598] _Ibidem_, vers 856 et 857.
[599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la
main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656.
L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à
partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille:
malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse
des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un
habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p.
59).
[600] Acte III, scène IV, vers 879.
[601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.
[602] _Ibidem_, vers 921 et 922.
[603] _Ibidem_, vers 927 et 871.
[604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94
et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième
acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et
sages dont nous recommandons la lecture.
[605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014.
[606] _Ibidem_, vers 1020.
[607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu
me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est
beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots:
«Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:
Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!»
[607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054.
[608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094.
[609] _Ibidem_, vers 1086.
SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.
1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an,
fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid;
mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion
toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la
sienne._
_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice
pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue
subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente
journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène,
et va préparer une ruse pour l'éprouver._
_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un
effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre
Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient
annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène
laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée.
Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier,
promettant d'épouser celui qui le tuera._
2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la
piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé.
Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le
fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il
voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui
présage ses succès, et remonte au ciel._
3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon
pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat
singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible
Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de
retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il
accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
obtenir Chimène._
4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle
s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don
Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au
désespoir._
5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il
a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don
Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant
d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus
dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans
la seconde partie des _Mocedades_).
_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon,
dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son
inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._
_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance,
un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et
dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un
chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui
vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée
confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler.
Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour
échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur,
et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a
cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir
la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le
soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début
de l'action._
REMARQUES.
Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement
son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le
noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots
l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La
fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:
«Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],»
en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade
donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion
croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer
l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part
qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son
saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que
ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque
aussi bref, et eût pu être cité:
Muerto es Rodrigo? Rodrigo
es muerto?... No puedo mas....
Jesus mil veces!
Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la
gorge serrée et le coeur oppressé.
Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi
mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à
dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette
étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui
s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit
qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une
haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue:
pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si
le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa
protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide
en acceptant pour son fils le défi proposé[613].
Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent
ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène
successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la
sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable
espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu
probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du
moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste
par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à
l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis
XIII lui-même:
«Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,
Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].»
S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage
ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse
de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de
tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer
jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:
«_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:
Je le veux de ma main présenter à Chimène,
Et que pour récompense il reçoive sa foi.
--Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!
--Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_.
Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_:
Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].»
Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène.
Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui
ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.
Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le
poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment
espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le
mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de
force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de
deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de
romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième
journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages:
«Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].»
No haya mas, Ximena; baste;
levantaos, no lloreis tanto:
que ablandarán vuestras quejas
antrañas de acero y marmol.
Que podrá ser que algun dia
troqueis en placer el llanto,
_y si he guardado á Rodrigo
quizá para vos le guardo_.
Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec
les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un
mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon
les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la
demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi,
par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.
N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe
tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant
l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se
dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre
de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au
troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut
d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si
touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc,
comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de
beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire:
_Paraissez, Navarrois_[617]!...
Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait
être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour
les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps
strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous
faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un
monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous
n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces
personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton
retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel,
au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante
chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec
une résignation qui n'est pas sans grâce.
A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un
nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le
remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et
d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette
dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain
aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente.
Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée
de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se
faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son
illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels
l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors
expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps
de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière
fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être
l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de
l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne
voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu
courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique
des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de
ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:
REY.
De tan mentirosas nuevas
donde está quien fué el autor?
RODRIGO.
Antes fueron verdaderas:
que si bien lo adviertes, yo
no mandé decir en ellas
sino solo que venia
a presentarle á Ximena
la cabeza de Rodrigo,
en tu estado, en tu presencia,
de Aragon un caballero;
y esto es, señor, cosa cierta,
pues yo vengo de Aragon,
y no vengo sin cabeza,
y la de Martin Gonzalez
está en mi lanza allí fuera:
y esta le presenta ahora
en sus manos á Ximena.
Y pues ella en sus pregones
no dijo _viva_, ni _muerta_,
ni _cortada_; pues le doy
de Rodrigo la cabeza,
ya me debe el ser mi esposa;
mas si su rigor me niega
este premio, con mi espada
puede cortarla ella mesma.
REY.
Rodrigo tiene razon.
Yo pronuncio la sentencia
en su favor.
XIMENA.
Ay de mí!
Impídeme la vergüenza, etc.