Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût
dû avoir lieu _devant le Roi_.
[561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants.
[562] Acte I, scène III, vers 227 et 228.
[563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:
«Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.»
(Acte I, scène III, vers 167.)
[564] Acte I, scène IV.
[565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_,
Je le remets au tien pour venger et punir.»
(Acte I, scène V, vers 271 et 272.)
[566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la
citation relative aux vers 262 et suivants.
[567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille,
et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la
tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui
causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de
fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou
moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les
détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient
de faire dissonance et anachronisme avec des données plus
anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui
aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions
contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois
frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de
Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu
naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux
adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas.
Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute,
le poëte l'a fort bien sentie.
[568] Acte I, scène V, vers 286.
[569] Acte I, scène IV, vers 260.
[570] Acte I, scène V, vers 282.
[571] Acte I, scène VI, vers 291.
[572] Acte II, scène II, vers 406.
[573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de
son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un
moindre nombre de personnages.
[574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.
[575] Acte II, scène I, vers 382.
[576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille
(voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un
peu embarrassants pour le lecteur.
[577] Plus motivé par la situation que dans Corneille.
[578] Par la colère:
Y que es sangre suya y mia
la que yo tengo en los ojos,
sabes?
--Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par
Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère
tenant à une locution tout espagnole.
[579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_
(vers 402)?
Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar?
[580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière
rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait
obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction:
Hijo, hijo, con mi voz
te envio ardiendo mi afrenta.
SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.
1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don
Diègue prend la défense de son fils_.
2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à
Chimène, revenue du palais_.
3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement
son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_.
4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au
balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant
de Chimène_.
5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur
les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.
6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche
offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son
histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait
prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa
vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la
congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.
REMARQUES.
C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le
mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer.
C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se
conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de
l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de
nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle
du choeur sur la scène grecque.
_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine
le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le
troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant
la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est
condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes
en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la
nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent
que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène,
alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop
intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son
amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son
autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le
personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement
plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer
par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles
dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au
commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient
à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes
différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir
trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang
dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits
des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer
auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux
pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation,
un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient
incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de
rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à
celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène
auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen
âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il
invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la
dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que
Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous
cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses
citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et
librement traité, corrigé hardiment.
«Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].»
Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée
tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français
a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est
d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en
este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la
poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et
elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes
dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les
miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes
d'acier_:»
A tus ojos poner quiero
letras que en mi alma están,
y en los mios como iman
sacan lágrimas de acero.
La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation
textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660,
l'imitation qu'il en avait faite.
«Immolez, non à moi, mais à votre couronne
...........................................
_Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].»
Sa première leçon, longtemps conservée, disait:
«Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_,
A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»
C'était bien l'entraînement du texte espagnol:
«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à
force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].»
Y aunque el pecho se desangre
en su misma fortaleza,
costar tiene una cabeza
cada gota de esta sangre.
Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le
début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là
aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie
d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang.
Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à
l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait
que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il
faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une
manière plus complète. Cette fin est belle pourtant:
Con mi cabeza cortada
quede Ximena contenta,
que mi sangre sin mi afrenta
saldrá limpia, y saldrá honrada.
Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des
citations données, termine plus éloquemment par
«Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].»
Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés
par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin
de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de
son fils.
«Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].»
Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol,
est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont
le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel
élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire,
qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en
être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare,
Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue,
et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de
plaisance où nous devons la retrouver.
_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante
Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi
plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la
suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait
cacher Rodrigue:
Peregrino fin promete
ocasion tan peregrina.
Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande
et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre
intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.
Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux
scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans
le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles
sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans
Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en
harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation
si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout
dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement
auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son
spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit
l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation
tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une
élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même
quand ils sont assez touchants.
Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_
françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits;
on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là
pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse
remarque de Voltaire, à cet endroit:
ELVIRE.
«.... Après tout, que pensez-vous donc faire?
CHIMÈNE.
Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].»
Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis
par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:
ELVIRE.
Pues como harás, no lo entiendo,
estimando el matador
y el muerto?--XIM. Tengo valor,
_y habré de matar muriendo_[590].
_Seguiréle hasta vengarme_....
RODRIGO.
Mejor es que mi amor firme,
con rendirme,
te dé el gusto de matarme
sin la pena del seguirme.
Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après
Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait
l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme
toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le
caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol,
l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_
français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue
ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce
vers:
«_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_»
«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans
l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des
phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes
castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en
désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait
dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_,
l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.»
Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de
Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces
aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il
pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas
non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par
surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus
énergiques qu'elle l'_adore_[591].
Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de
Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne
saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni
amener l'exclamation si émouvante:
«_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!»
et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à
la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène.
«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende
à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_:
Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce
coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel!
Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux
seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes
ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte
Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi,
j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi
renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire
hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes
charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée:
Et vous l'emportiez, Madame,
Dans mon âme,
S'il ne m'était souvenu
Que vous haïriez infâme
Qui noble vous avait plu[595].
C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon
fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon
honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que
tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour
que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi,
pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer,
et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même
conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme
j'ai fait pour le mien.
--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur,
en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en
chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si
telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je
ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes
de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser
que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a
tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui
pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront
que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma
renommée.
--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que
me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh
bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi
tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi
donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma
gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant
de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui
l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon
bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie
sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi
à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.»
On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de
développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que
dans Corneille.
«_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!»
C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en
effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus
courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune
fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel
moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:
«Quatre mots seulement:
Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],»
le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis
recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons
parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu
cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les
justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le
fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de
l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces
_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené
Rodrigue et que Castro a si directement exprimé?
«Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
De finir par tes mains ma déplorable vie;
Car enfin n'attends pas de mon affection
Un lâche repentir d'une bonne action.
De la main de ton père un coup irréparable
Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].»
Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus
difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne
remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus
forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est
pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent
pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence,
après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original.
La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts
si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como
caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour
l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus
féminine. Continuons:
«Hélas! _ton intérêt ici me désespère_:
Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].»
C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et
exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton
intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans
cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même:
«.... j'aurois senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].»
Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à
obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:
«Car enfin n'attends pas de mon affection[603],»
répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.
L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans
la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le
tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol
n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu
de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille,
d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses
exagérations d'emphase et de dialectique[604].
Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de
l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement
celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième
acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable,
ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y
emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature
un bien plus grand nombre.
_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet
endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de
Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement
_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de
Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel
que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père
soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux
conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce
monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes
à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce
mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la
grandeur du mode cornélien.
Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son
fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:
«A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],»
les vers de Castro:
Voy abrazando sombras descompuesto
entre la obscura noche que ha cerrado;
et en regard de celui-ci:
«Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],»
Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!
Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à
terre, et Rodrigue paraît.
Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien
sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue
embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page
(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est
d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite
autrement que par fragments numérotés:
Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo
entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo
para en tus alabanzas empleallo.