[552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières

remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de

Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618

(Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse).

L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations

espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la

Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu

par Corneille devait contenir des incorrections et quelques

légères variantes antérieures à une révision.

[553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de

rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec

l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son

modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit

soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209,

et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en

caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme

de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le

texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces

notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que

Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses

propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule

d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter

une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en

valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant

d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons

déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à

la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme

lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile

appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous

seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la

moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en

lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la

deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout

exprès pour en enrichir cette édition.

[554] Voyez plus loin, p. 216, note 576.

II

ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME

DE GUILLEM DE CASTRO:

LA JEUNESSE DU CID

(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]).

SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556].

1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante

introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains

du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._

2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de

don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte

Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._

3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils

s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les

éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de

Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour

vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus

jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main;

Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du

ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour

pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de

Rodrigue, sa douleur, sa résolution._

4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue.

L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de

Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a

quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point

s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord

il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par

des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît;

provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin,

s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe

de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même

est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte,

blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris.

Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte,

et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._

REMARQUES.

_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de

cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier

qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte.

Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui

cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces

de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire

de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des

liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un

seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le

champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi,

_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.

Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point

nécessaire à son dessein.

_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.

Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités

de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont

seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal

soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté

royale.

........ Conde tirano,

............................

la mano en mi padre pusisteis

_delante el Rey_ con furor.

Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par

l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:

«Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,

Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,

Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].»

C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux

pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le

favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud

devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande

donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux

jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne

paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à

penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être

aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais

pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de

cette composition dramatique.

Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence

a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont

d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers

suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche

du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de

Castro:

«Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:

Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].»

Y quando al Principe enseñe

lo que entre exercicios varios

debe hacer un caballero

en las plazas y en los campos,

podrá para darle exemplo,

como yo mil veces hago,

hacer un lanza hastillas,

desalentando un caballo?

Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite

n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux

adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et

cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point

l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit

pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation.

Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué

ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands

maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si

souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la

tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que

quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des

mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé

peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel

il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le

bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne

qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique:

Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son

épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des

remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à

_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le

laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui,

_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il

vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle,

llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer

comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux

monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561],

etc.

«Achève, et prends ma vie après un tel affront,

Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].»

De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du

romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque

entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:

Todo le parece poco

respecto de _aquel agravio

el primero que se ha fecho

á la sangre de Lain Calvo_.

La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que

Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se

retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus

retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux

autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de

compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le

scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement

assoupir cette querelle.

_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin

d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose

Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action.

Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus

jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a

reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au

mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles

rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre,

égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son

désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point

s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul.

Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de

Corneille[564]:

Cielos! peno, muero, rabio....

Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à

terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et

suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc.

No más, báculo rompido!...

«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur

ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le

vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que

lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de

Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un

de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains.

Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en

escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à

laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt:

«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers,

l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par

mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de

plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me

semble que le pommeau soit à la pointe.»

Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois

des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:

_O caduca edad cansada!_

Estoy por pasarme el pecho....

_Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_

Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur.

Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les

mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie

vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve,

pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de

la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive,

tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie:

«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous

n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et

ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils

de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me

plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge,

est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son

obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à

son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si

absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se

plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez

bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans

environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la

scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de

Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez

fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?

DIEGO.

.... Tendrás valor?

RODRIGO.

Qualquiera otro que no fuera

mi padre, y tal preguntara,

bien presto hallára la prueba;

mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la

nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire

amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main

cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La

traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle

peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_.

C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs;

mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en

un sujet consacré comme _le Cid_.

Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567].

Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme

emprunté par lui:

«Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],»

est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles

qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans

le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie

depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée

de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu

tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son

épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus

haut par ce vers:

«_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].»

Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il

ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa

retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de

réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela

est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit

de censure.

Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571],

réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons

aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un

refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et

un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique

méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page:

Suspenso de afligido

estoy....

représenté par:

«Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.»

En écrivant le vers:

«Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,»

notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est

très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la

Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français.

.... Fortuna....

Tan en mi daño ha sido

tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....

Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de

vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on

aperçoit le germe du vers si connu:

«La valeur n'attend point le nombre des années[572];»

......pues que tengo

mas valor que pocos años.

_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son

cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don

Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il

n'entend pas s'humilier en satisfactions.

Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un

temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers

remarquables:

«Ces satisfactions n'apaisent point une âme:

Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,

Et de pareils accords l'effet le plus commun

Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];»

et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de

Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins

de précision, mais avec vigueur:

PERANZULES.

.... Y no es razon

el dar tú....

CONDE.

.... Satisfaccion?

Ni darla, ni recibirla!

PERANZULES.

Por qué no? No digas tal.

Qué düelo en su ley lo escribe?

CONDE.

El que la da y la recibe

es muy cierto quedar mal:

porque el uno pierde honor,

y el otro no cobra nada.

El remitir á la espada

los agravios es mejor.

Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute

excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un

homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.

En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami

officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien

qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler

certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans

ce vers de l'orgueilleux Gormas:

«Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],»

soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance

due au pouvoir absolu des rois.

Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais

avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il

élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués,

est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le

théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus

exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à

peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.

Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y

promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le

combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins

possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène

s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure

pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande

épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de

son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il

interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte

reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers

(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de

garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se

croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de

Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt,

sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don

Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et

sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de

son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant

ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:

«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)

Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis.

(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me

veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576],

quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette

question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu

pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et

que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme

le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos),

_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu,

tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon,

est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends

d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire

honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et

de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton

ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut

réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de

lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à

m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais

tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon

bras que le coeur est un maître en cette science non encore

étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce

lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations

de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant

d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le

Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant

l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_:

L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi....

(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et

c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_:

Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de

mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton

orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en

en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine

occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille

coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!»

Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs

discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie

encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon

affront et ma fureur que je t'envoie[580]!»

On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je

suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée

remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour

le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son

balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue

s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et

chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins

intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le

combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et

ainsi finit la _première journée_.

NOTES:

[555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à

fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_

du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les

Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de

Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.

[556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de

longs actes, non partagés en scènes à notre manière.

[557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières

éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier

vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le

comte de Gormas.

[558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants.

[559] Acte I, scène III, vers 225.

[560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette

indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou

_Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la

note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton

épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce

vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):

«Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.»

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 15 / 38 段