Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247],
Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20
Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage
M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248],
Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,
Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:
«Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25
Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.
Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249]
Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30
Et sort d'une maison si féconde en guerriers,
Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
La valeur de son père, en son temps sans pareille,
Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35
Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;
Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].»
Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252]
A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40
Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.
Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:
Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45
Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
Dans un espoir si juste il sera sans rival;
Et puisque don Rodrigue a résolu son père
Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50
Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,
Et si tous vos desirs seront bientôt contents.
CHIMÈNE.
Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:
Un moment donne au sort des visages divers, 55
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.
ELVIRE.
Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253].
CHIMÈNE.
Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.
SCÈNE II.
L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254].
L'INFANTE[255].
Page, allez avertir Chimène de ma part[256]
Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60
Et que mon amitié se plaint de sa paresse.
(Le Page rentre[257].)
LÉONOR.
Madame, chaque jour même desir vous presse;
Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258]
Demander en quel point se trouve son amour[259].
L'INFANTE.
Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65
A recevoir les traits dont son âme est blessée.
Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:
Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70
LÉONOR.
Madame, toutefois parmi leurs bons succès
Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262].
Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,
Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse,
Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75
Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.
L'INFANTE.
Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,
Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80
L'amour est un tyran qui n'épargne personne:
Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265],
Je l'aime[266].
LÉONOR.
Vous l'aimez!
L'INFANTE.
Mets la main sur mon coeur,
Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
Comme il le reconnoît.
LÉONOR.
Pardonnez-moi, Madame, 85
Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267].
Une grande princesse à ce point s'oublier
Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]!
Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]?
Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90
L'INFANTE.
Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang
Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.
Je te répondrois bien que dans les belles âmes
Le seul mérite a droit de produire des flammes;
Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95
Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;
Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;
La surprise des sens n'abat point mon courage[270];
Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271],
Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100
Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre,
Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.
Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105
Avec impatience attend leur hyménée:
Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.
Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]:
C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;
Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110
Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273].
Je souffre cependant un tourment incroyable:
Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;
Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115
Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274]
A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;
Je sens en deux partis mon esprit divisé:
Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120
Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:
Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275].
Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,
Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.
LÉONOR.
Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125
Sinon que de vos maux avec vous je soupire:
Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
Votre vertu combat et son charme et sa force,
En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130
Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;
Espérez tout du ciel: il a trop de justice
Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].
L'INFANTE.
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135
LE PAGE.
Par vos commandements Chimène vous vient voir.
L'INFANTE, à Léonor[277].
Allez l'entretenir en cette galerie.
LÉONOR.
Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?
L'INFANTE.
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140
Je vous suis.
Juste ciel, d'où j'attends mon remède,
Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:
Assure mon repos, assure mon honneur.
Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:
Cet hyménée à trois également importe; 145
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
D'un lien conjugal joindre ces deux amants,
C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.
Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,
Et par son entretien soulager notre peine. 150
SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.
LE COMTE.
Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:
Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
DON DIÈGUE.
Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille
Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155
Qu'il sait récompenser les services passés.
LE COMTE.
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
Qu'ils savent mal payer les services présents. 160
DON DIÈGUE.
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite;
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165
Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre:
Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:
Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE.
A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282].
Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
Montrez-lui comme il faut régir une province,
Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175
Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.
Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
DON DIÈGUE.
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185
Il lira seulement l'histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions[285],
Il verra comme il faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée[286],
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190
LE COMTE.
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
Que ne puisse égaler une de mes journées?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille:
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205
Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verroit....
DON DIÈGUE.
Je le sais, vous servez bien le Roi:
Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
Votre rare valeur a bien rempli ma place; 210
Enfin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence
Un monarque entre nous met quelque différence[289].
LE COMTE.
Ce que je méritois, vous l'avez emporté. 215
DON DIÈGUE.
Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.
LE COMTE.
Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
DON DIÈGUE.
En être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE.
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
DON DIÈGUE.
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. 220
LE COMTE.
Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290].
DON DIÈGUE.
Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].
LE COMTE.
Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.
DON DIÈGUE.
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.
LE COMTE.
Ne le méritoit pas! Moi?
DON DIÈGUE.
Vous.
LE COMTE.
Ton impudence, 225
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet[292].)
DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293].
Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
LE COMTE.
Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?
DON DIÈGUE.
O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]! 230
LE COMTE.
Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,
Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,
Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
D'un insolent discours ce juste châtiment 235
Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].
SCÈNE IV.
DON DIÈGUE[296].
O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers? 240
Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
O cruel souvenir de ma gloire passée! 245
OEuvre de tant de jours en un jour effacée!
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte? 250
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument, 255
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297]. 260
SCÈNE V.
DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.
DON DIÈGUE.
Rodrigue, as-tu du coeur?
DON RODRIGUE.
Tout autre que mon père
L'éprouveroit sur l'heure.
DON DIÈGUE.
Agréable colère!
Digne ressentiment à ma douleur bien doux!
Je reconnois mon sang à ce noble courroux;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte. 265
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;
Viens me venger.
DON RODRIGUE.
De quoi?
DON DIÈGUE.
D'un affront si cruel,
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie: 270
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage:
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter, 275
Je te donne à combattre un homme à redouter:
Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298],
Porter partout l'effroi dans une armée entière.
J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;
Et pour t'en dire encor quelque chose de plus, 280
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C'est....
DON RODRIGUE.
De grâce, achevez.
DON DIÈGUE.
Le père de Chimène.
DON RODRIGUE.
Le....
DON DIÈGUE.
Ne réplique point, je connois ton amour;
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. 285
Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299].
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300]. 290
SCÈNE VI[301].
DON RODRIGUE[302].
Percé jusques au fond du coeur[303]
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue 295
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu, l'étrange peine!
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène! 300
Que je sens de rudes combats!
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304].
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu, l'étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimène? 310
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305],
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306],
Fer qui causes ma peine[307],
M'es-tu donné pour venger mon honneur?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène? 320
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:
J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308];
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, 325
Et l'autre indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène. 330
Mourir sans tirer ma raison!
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
Respecter un amour dont mon âme égarée 335
Voit la perte assurée!
N'écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309],
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. 340
Oui, mon esprit s'étoit déçu[310].
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]:
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
Je m'accuse déjà de trop de négligence: 345
Courons à la vengeance;
Et tout honteux d'avoir tant balancé[312],
Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
Si l'offenseur est père de Chimène. 350
FIN DU PREMIER ACTE.
NOTES:
[240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075.
_Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que
laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre
_doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de
Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz
de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé
par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_.
Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle
de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous
le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les
a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de
_Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don
Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent
dans l'histoire ou chez le poëte espagnol.
[241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue
et amant de Chimène.
[242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don
Rodrigue et de don Sanche.
[243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène.
[244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44)
[245] Voyez la _Notice_, p. 51.
[246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE, ELVIRE[246-a].
ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
Adore votre fille et brigue ma faveur,
Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b]
Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître.
Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,
Ou d'un regard propice anime leurs desirs:
Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,
Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,
Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.
LE COMTE. [Elle est dans le devoir;
tous deux sont dignes d'elle[246-c].]
[246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)
[246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui
l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous
avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans
_la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans
l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent
tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250),
tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419).
[246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille
faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire
rapporte comme un discours du Comte.
[247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)
Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660)
[248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage.
(1660)
[249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637
in-12)
[250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine
pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs
ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue:
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;
M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_,
où il dit d'un sergent, acte I, scène I:
Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.
«Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de
venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?»
(_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)
[251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]
Va l'en entretenir; mais dans cet entretien
Cache mon sentiment et découvre le sien.
Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;
L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:
Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,
Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur;
Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,
Me défend de penser qu'aucun me le dispute.
SCÈNE II[251-b].
CHIMÈNE, ELVIRE[251-c].
ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!
Et que tout se dispose à leurs contentements!
CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?
Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?
ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:
[Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]
CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance:
Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?
ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
Et vous doit commander de répondre à ses voeux.
Jugez après cela, puisque tantôt son père
Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,
S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
[Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)
[251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est
sans doute une faute.
[251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang,
jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de
1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en
nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc.
[251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.)
[251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P.
et de 1644 in-12.
[252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit.
(1660)
[253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue.
(1637-56)
[254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)
[255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60)
[256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)
_Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)
[257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de
1644 in-12.
[258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour.
(1637-56)
[259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44)
_Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)
[259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31,
note 94.
[260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A
recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56)
[260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644
in-12)
[261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines.
(1637-56)
[262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès.
(1637-56)
[263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º
et 39-56)
_Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12
et 38)
[264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_.
[265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637
in-4º, 38 P. et 39-44)
[266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret
qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus
tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.)
[267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme.
(1637 in-12 et 38 L.)
[268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier!
(1637 in-4º, 38 P. et 39-44)
_Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier!
(1637 in-12; 38 L. et 48-56)
[269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille?
Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]?
L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang
Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)
[269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille?
(1638 L.)
[270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage.
(1637-56)
[271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi.
(1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
_Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi.
(1639 et 44 in-4º)
[272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui.
(1637-56)
[273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_.
[274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne.
(1637-60)
[275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.
Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,
Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)
[276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice.
(1637-56)
[277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44.
[278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_.
[279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;
Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)
[280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre.
(1660 et 63)
[281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet
De ses affections est le plus cher objet:
Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre.
(1637-56)
[282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité.
(1637-56)