_sous sa loi_.
[284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)
[285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et
44 in-4º)
[286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)
[287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir.
(1637-56)
[288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.
Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a].
Le Prince, pour essai de générosité,
Gagneroit des combats marchant à mon côté;
Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,
[Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]
DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]:
[Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)
[288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.
(1648-56)
[288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.
[289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence.
(1637-56)
[290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge.
(1644 in-4º)
[291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage.
(1648-56)
[292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue
d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce
soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert
dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le
théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui
firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les
pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des
tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait
supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité.
Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute
l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si
l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement
affligé.» (_Voltaire._)
[292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63),
Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour
la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer
ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois,
personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves,
personnages de la comédie.
[293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit
en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent
l'épée à la main._
[294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse!
(1637-56)
[295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]
DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite,
Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours
Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)
[295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
indiquées.
[296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)
[297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,
Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:
Mon honneur est le sien, et le mortel affront
Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a].
(1637-56)
[297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
indiquées.
[298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
Se faire un beau rempart de mille funérailles.
DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.
DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus.
(1637-56)
[299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi.
(1637-56)
[300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous
venge. (1637-56)
[301] «On mettait alors des stances dans la plupart des
tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du
théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une
mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce
que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours
continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant
substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce
langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le
poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne
soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de
plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du
théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces
stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des
stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il
faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce
changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances
en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son
esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état
eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus
entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus
fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur,
recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir
que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit
par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire
des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à
l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en
étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il
eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable
plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau:
«Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour
et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402).
[302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60)
[303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du
coeur.»
[304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras.
(1637-55)
[305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte,
Par qui de ma raison la lumière est éteinte,
A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a].
(1637 in-4º P. et 44 in-12)
_Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie.
(1637 in-12, 38 et 44 in-4º)
[305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui
appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut
et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois
vers, conformes à l'édition de 1682.
[306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)
[307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56)
[308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère,
Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a].
Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,
Qui nous seroit mortelle.
Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,
Ni soulager ma peine. (1637-56)
[308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637
in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,»
au lieu de: «ne la mérite pas.»
[309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,
Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)
[310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit
est déçu.»
[311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)
_Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)
[312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L.
et 39)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON ARIAS, LE COMTE[313].
LE COMTE.
Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314]
S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;
Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.
DON ARIAS.
Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:
Il y prend grande part, et son coeur irrité 355
Agira contre vous de pleine autorité.
Aussi vous n'avez point de valable défense:
Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,
Demandent des devoirs et des submissions
Qui passent le commun des satisfactions. 360
LE COMTE.
Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].
DON ARIAS.
De trop d'emportement votre faute est suivie.
Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.
Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?
LE COMTE.
Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365
Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;
Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317]
Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].
DON ARIAS.
Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,
Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370
Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.
LE COMTE.
Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.
DON ARIAS.
Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375
LE COMTE.
Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,
Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].
DON ARIAS.
Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....
LE COMTE.
D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380
Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,
Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.
DON ARIAS.
Souffrez que la raison remette vos esprits.
Prenez un bon conseil.
LE COMTE.
Le conseil en est pris.
DON ARIAS.
Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385
LE COMTE.
Que je ne puis du tout consentir à ma honte.
DON ARIAS.
Mais songez que les rois veulent être absolus.
LE COMTE.
Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.
DON ARIAS.
Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:
Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390
LE COMTE.
Je l'attendrai sans peur.
DON ARIAS.
Mais non pas sans effet.
LE COMTE.
Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
(Il est seul[323].)
Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324].
J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces;
Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
SCÈNE II.
LE COMTE, DON RODRIGUE[325].
DON RODRIGUE.
A moi, Comte, deux mots.
LE COMTE.
Parle.
DON RODRIGUE.
Ote-moi d'un doute.
Connois-tu bien don Diègue?
LE COMTE.
Oui.
DON RODRIGUE.
Parlons bas; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400
LE COMTE.
Peut-être.
DON RODRIGUE.
Cette ardeur que dans les yeux je porte,
Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
LE COMTE.
Que m'importe?
DON RODRIGUE.
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE.
Jeune présomptueux!
DON RODRIGUE.
Parle sans t'émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405
La valeur n'attend point le nombre des années[326].
LE COMTE.
Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327],
Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
DON RODRIGUE.
Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410
LE COMTE.
Sais-tu bien qui je suis?
DON RODRIGUE.
Oui; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328]
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415
Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
A qui venge son père il n'est rien impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
LE COMTE.
Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420
Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;
Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425
Que ta haute vertu répond à mon estime;
Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329],
Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;
Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
Dispense ma valeur d'un combat inégal;
Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330].
On te croiroit toujours abattu sans effort; 435
Et j'aurois seulement le regret de ta mort.
DON RODRIGUE.
D'une indigne pitié ton audace est suivie:
Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
LE COMTE.
Retire-toi d'ici.
DON RODRIGUE.
Marchons sans discourir.
LE COMTE.
Es-tu si las de vivre?
DON RODRIGUE.
As-tu peur de mourir? 440
LE COMTE.
Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
Qui survit un moment à l'honneur de son père.
SCÈNE III.
L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.
L'INFANTE.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:
Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
Tu reverras le calme après ce foible orage; 445
Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331],
Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
CHIMÈNE
Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonace
D'un naufrage certain nous porte la menace: 450
Je n'en saurois douter, je péris dans le port.
J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;
Et je vous en contois la charmante nouvelle[332],
Au malheureux moment que naissoit leur querelle,
Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455
D'une si douce attente a ruiné l'effet.
Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!
Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333],
Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460
L'INFANTE.
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:
Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,
Puisque déjà le Roi les veut accommoder;
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465
Pour en tarir la source y fera l'impossible.
CHIMÈNE.
Les accommodements ne font rien en ce point[335]:
De si mortels affronts ne se réparent point[336].
En vain on fait agir la force ou la prudence[337]:
Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470
La haine que les coeurs conservent au dedans
Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.
L'INFANTE.
Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène
Des pères ennemis dissipera la haine;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475
Par un heureux hymen étouffer ce discord.
CHIMÈNE.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:
Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.
Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480
L'INFANTE.
Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?
CHIMÈNE.
Rodrigue a du courage.
L'INFANTE.
Il a trop de jeunesse.
CHIMÈNE.
Les hommes valeureux le sont du premier coup.
L'INFANTE.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
CHIMÈNE.
S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!
Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?
Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]!
Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490
Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,
De son trop de respect, ou d'un juste refus.
L'INFANTE.
Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340],
Elle ne peut souffrir une basse pensée;
Mais si jusques au jour de l'accommodement 495
Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,
Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?
CHIMÈNE.
Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].
SCÈNE IV.
L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342].
L'INFANTE.
Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500
LE PAGE.
Le comte de Gormas et lui....
CHIMÈNE.
Bon Dieu! je tremble.
L'INFANTE.
Parlez.
LE PAGE.
De ce palais ils sont sortis ensemble[343].
CHIMÈNE.
Seuls?
LE PAGE.
Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.
CHIMÈNE.
Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
Madame, pardonnez à cette promptitude. 505
SCÈNE V.
L'INFANTE, LÉONOR.
L'INFANTE.
Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!
Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;
Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.
Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510
Et leur division, que je vois à regret,
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.
LÉONOR.
Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?
L'INFANTE.
Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:
Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.
Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;
Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu
Vole après un amant que Chimène a perdu. 520
LÉONOR.
Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
Et la raison chez vous perd ainsi son usage?
L'INFANTE.
Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison!
Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525
Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]!
LÉONOR.
Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].
L'INFANTE.
Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,
Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530
Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant,
L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.
LÉONOR.
Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.
L'INFANTE.
Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;
Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550
LÉONOR.
Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?
L'INFANTE.
Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352].
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555
Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.
SCÈNE VI.
DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].
DON FERNAND.
Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!
Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?
DON ARIAS.
Je l'ai de votre part longtemps entretenu;
J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560
DON FERNAND.
Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire
A si peu de respect et de soin de me plaire!
Il offense don Diègue, et méprise son roi!
Au milieu de ma cour il me donne la loi!
Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565
Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354].
Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.
Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355],
Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570
Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,
Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].
DON SANCHE.
Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:
On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;
Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575
Un coeur si généreux se rend malaisément.
Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357]
N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.
DON FERNAND.
Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580
DON SANCHE.
J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,
Deux mots en sa défense.
DON FERNAND.
Et que pouvez-vous dire[358]?
DON SANCHE.
Qu'une âme accoutumée aux grandes actions
Ne se peut abaisser à des submissions:
Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585
Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360].
Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur.
Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
Répare cette injure à la pointe des armes; 590
Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,
Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.
DON FERNAND.
Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,
Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361].
Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595
Est meilleur ménager du sang de ses sujets:
Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
Comme le chef a soin des membres qui le servent.
Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:
Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600
Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363],
Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,
D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur
Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;
S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364],
Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
DON ARIAS.
Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610
Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
DON FERNAND.
Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;
Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615
Avec un oeil d'envie est toujours regardé.
C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille[365],
Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt
Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620
DON ARIAS.
Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366]
Combien votre présence assure vos conquêtes:
Vous n'avez rien à craindre.
DON FERNAND.
Et rien à négliger:
Le trop de confiance attire le danger;
Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625
Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368].
Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs,
L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L'effroi que produiroit cette alarme inutile,
Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630
Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369].
C'est assez pour ce soir[370].
SCÈNE VII.
DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.
DON ALONSE.
Sire, le Comte est mort:
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
DON FERNAND.
Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371];
Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635
DON ALONSE.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur;
Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.
DON FERNAND.
Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373],
Ce que le Comte a fait semble avoir mérité
Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645
Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.
SCÈNE VIII.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.
CHIMÈNE.
Sire, Sire, justice!
DON DIÈGUE.
Ah! Sire, écoutez-nous.
CHIMÈNE.
Je me jette à vos pieds.
DON DIÈGUE.
J'embrasse vos genoux.
CHIMÈNE.
Je demande justice.
DON DIÈGUE.
Entendez ma défense[375].
CHIMÈNE.
D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.
DON DIÈGUE.
Il a vengé le sien.
CHIMÈNE.
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
DON DIÈGUE.
Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].
DON FERNAND.
Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655
Chimène, je prends part à votre déplaisir;
D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377].
Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
CHIMÈNE.