reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une
suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a
gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six
cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé
une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son
pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne.
Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris
d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la
satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous.
Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186],
et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet
applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et
véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que
vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que
vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous
donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime
qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous
éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges
stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à
s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne
point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité
et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me
sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins
de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une
reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de
publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en
même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous
en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet
heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom
à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles
de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les
autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie,
MADAME,
Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé
serviteur,
CORNEILLE.
NOTES:
[184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE
D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de
Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir,
marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621
devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en
qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le
duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_,
subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions
du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard,
comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_,
dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle
Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La
duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19.
[185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.
[186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12,
qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»
AVERTISSEMENT
MARIANA.
Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187].
«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz.
Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò
con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò
al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus
partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a
su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el
qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el
tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].»
Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce
fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent
l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne
pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités
qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba
prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette
généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le
fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de
tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189]
ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du
Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de
l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le
roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté
de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de
son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que
les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres,
en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène
du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a
notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort
de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut
imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.
Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet
_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de
petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes
histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si,
après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par
elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,
parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces
justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de
justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a
fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les
langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples
où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et
anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on
en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de
vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du
même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans
une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire
à une princesse de Béarn:
_A mirar
bien el mundo, que el tener
apetitos que vencer,
y ocasiones que dexar,
Examinan el valor
en la muger, yo dixera
lo que siento[194], porque fuera
luzimiento de mi honor.
Pero malicias fundadas_
_en honras mal entendidas,
de tentaciones vencidas
hacen culpas declaradas:
Y asi, la que el desear
con el resistir apunta,
vence dos veces, si junta
con el resistir el callar_[195].
C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en
présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de
l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou
avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement
égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent
suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des
occasions, en conservant toujours le même principe.
Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui
s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été
autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges
touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux
qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me
servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en
avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a
écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux
derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part
de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est
assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me
seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais
me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui
jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués
comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir
d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans
la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans
s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la
conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas
être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins
que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme
les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État,
on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien
que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon
Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si
ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non,
ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais
seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont
jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si
la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire.
Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que
nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent
chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un
pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_
en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir
pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu
qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et
qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non
pas pour le nôtre et pour des François.
Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins
injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique
avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a
laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien
loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui
peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il
a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point.
Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de
ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et
aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente,
pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient
produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront
capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres
et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent
changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes,
qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203].
Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il
péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons
de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose
dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que
parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi
cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes
tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même
ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité
qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se
rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que
celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout
vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque
trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un
malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le
péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais
d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être
aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et
seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut
méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui
faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et
après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du
théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les
deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous
dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse
compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol
dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien
voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce
que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un
chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour
trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce
même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce
qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement
de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous
n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour
marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.
NOTES:
[187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent
que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap.
vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille:
«lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la
faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º.
[188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec
don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña
Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au
Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de
ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour
avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous,
s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui
s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en
pouvoir et _en_ richesses.»
L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le
fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction
libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine,
intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les
diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage
qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité
par Corneille:
_Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata
contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus
Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces
Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata,
sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus,
ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus,
viribus et potentia validus_, etc.
(Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.)
[188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de
licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se
sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots:
_pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_)
viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge
de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie
du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur
Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle
entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était
encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du
Roi qu'après un certain nombre d'années.
[188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède,
chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio.
[189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux
ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_
ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3,
des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M.
Hippolyte Lucas?
[190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire
de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche
d'Aragon.
[191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu
de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les
Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat
eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D.
Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes
de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même
pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit,
et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale
d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon,
1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol.,
tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt
consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à
cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille.
[192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la
_Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses
livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans
sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son
silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p.
4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de
l'imitation de Diamante.
[193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la
pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625,
dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro.
Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie
_se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme
ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI):
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
Qui souvent s'engeigne soi-même.
[194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente,
donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_,
au lieu de _resistir_.
[195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite
d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à
rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon
honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité
qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit
volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation
vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également,
vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.»
[196] Voyez tome I, p. 38.
[197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66.
[198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois
touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans
sa lettre à Scudéry.
[199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris,
Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry
figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet
_Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de
1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187.
[200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de
la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage,
«tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui
l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»
[201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous
en a donnés.
[202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser
au travail des bienséances.
[203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190.
[204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656,
c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui
donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5.
[205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un
passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les
idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p.
33.
[206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être
aimé.
[207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_.
On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction
complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.
[208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654
et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne
contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici
Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à
l'_Appendice_ qui suit la pièce.
[209] C'est-à-dire en lettres italiques.
[210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son
frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours
directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles
qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi
dans _le Cid_ (acte V, scène I):
On dira seulement: _Il adoroit Chimène,
Il n'a pas voulu vivre_, etc.;
et dans la scène VI du même acte:
_Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
_Je laisserois plutôt_, etc.
ROMANCE PRIMERO.
_Delante el rey de Leon
doña Ximena una tarde
se pone à pedir justicia
por la muerte de su padre.
Para contra el Cid la pide,
don Rodrigo de Bivare,
que huerfana la dexó,
niña, y de muy poca edade.
Si tengo razon, ó non,
bien, Rey, lo alcanzas y sabes,
que los negocios de honra
no pueden disimularse.
Cada dia que amanece,
veo al lobo de mi sangre,
caballero en un caballo,
por darme mayor pesare.
Mandale, buen rey, pues puedes,
que no me ronde mi calle:
que no se venga en mugeres
el hombre que mucho vale.
Si mi padre afrentó al suyo,
bien ha vengado á su padre,
que si honras pagaron muertes,
para su disculpa basten.
Encomendada me tienes,
no consientas que me agravien,
que el que á mi se fiziere,
á tu corona se faze.
--Calledes, doña Ximena,
que me dades pena grande,
que yo daré buen remedio
para todos vuestros males.
Al Cid no le he de ofender,
que es hombre que mucho vale,
y me defiende mis reynos,
y quiero que me los guarde.
Pero yo faré un partido
con el, que no os esté male,
de tomalle la palabra
para que con vos se case.
Contenta quedó Ximena
con la merced que le faze,
que quien huerfana la fizo
aquesse mismo la ampare_[211].
NOTES:
[211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña
Chimène, demandant justice pour la mort de son père.
«Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore
bien peu d'années.
«Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais
bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître.
«Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu
comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
chevauchant sur un destrier.
«Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
vengeance contre une femme.
«Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort
a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.
«J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne.
«--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je
saurai bien remédier à toutes vos peines.
«Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande
valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me
les conserve.
«Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se
marie avec vous.»
«Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui
destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»
ROMANCE SEGUNDO.
_A Ximena y á Rodrigo
prendió el Rey palabra y mano,
de juntarlos para en uno
en presencia de Layn Calvo.
Las enemistades viejas
con amor se conformaron,
que donde preside el amor
se olvidan muchos agravios....
Llegaron juntos los novios,
y al dar la mano, y abraço,
el Cid mirando á la novia,
le dixo todo turbado:
Maté á tu padre, Ximena,
pero no á desaguisado,
matéle de hombre á hombre,
para vengar cierto agravio.
Maté hombre, y hombre doy:
aqui estoy á tu mandado,
y en lugar del muerto padre
cobraste un marido honrado.
A todos pareció bien;
su discrecion alabaron,
y asi se hizieron las bodas
de Rodrigo el Castellano_[212].
NOTES:
[212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main,
afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo.
«Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où
préside l'amour, bien des torts s'oublient....
«Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main
et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé:
«J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué
d'homme à homme, pour venger une réelle injure.
«J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux
honoré.»
«Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi
se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»
EXAMEN.