[138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les

frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret,

mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible

de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que

nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où

dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter

_la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie.

[139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.

[140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note

636.

[141] _Excuse à Ariste_, vers 50.

[142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de

Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.

II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE

NOM D'ARISTE:

_Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143].

Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à

tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui

reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu

au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que

vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de

tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de

l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six

mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme,

assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique,

et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres

moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup,

mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que

vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de

son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal

soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire,

quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous

point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le

premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a

jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore

je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus

fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de

son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu

réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait

pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du

nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté

ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il

se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous

apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé

dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos

mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas

commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me

priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la

maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un

homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible

plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez

souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point

qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que

vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en

remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de

méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du

monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous

avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du

crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir,

vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois

recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la

méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.

Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous

sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos

comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et

choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que

vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas

peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de

plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat.

Adieu, console-toi.

MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145].

_Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;

Sed quidam exactos esse poeta negat:

Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ

Malim convivis quam placuisse coquis._

TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.

Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire,

Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146],

Un poëte seulement les trouve irréguliers.

Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:

Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,

Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.

ÉPIGRAMME.

Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire,

Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,

Pourquoi le traducteur des quatre vers latins

Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?

J'avoue avec lui, s'il arrive

Qu'un mets soit au goût du convive,

Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;

Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:

C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,

S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.

NOTES:

[143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez

ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce

témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui,

comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille....

continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il

intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle

fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M.

de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom

d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.)

[144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom

d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit

cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a

négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien

d'être sondées.»

[145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui

vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la

suite de la _Lettre_ précédente.

[146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p.

24, note 62), ce vers est un peu différent:

Et charmants à les voir, et charmants à les lire.

III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.

Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre

vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons

esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de

se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa

foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer

à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions,

et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans

une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais

l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que

vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute

particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de

l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire

entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire

esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il

n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer

absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un

galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous

adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par

des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre

ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et

eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle

n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis

le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne

valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la

_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui

craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une

plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit

que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en

étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure,

puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre

auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une

pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une

qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je

pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans

les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre

_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le

Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est

miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant

rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a

voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui

n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux

héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant

laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré

qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son

héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant

de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause

qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour,

de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de

dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne

voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de

l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après

je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec

autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la

fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur

de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le

bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa

femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du

second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour

imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où

Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison

de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont

vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse

avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit

prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine,

qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi

elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point

l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux

qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a

dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais

presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa

lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de

peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de

raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa

cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en

lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du

sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue;

et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde,

je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez

puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les

affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines

de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux

ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de

vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que

celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore

de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit

indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il

ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses

excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin

de répondre à la calomnie.

NOTES:

[147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces

dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc

d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au

sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui

la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde:

_Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset

7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à

vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à

vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge.

Voyez tome I, p. 129.

[148] Pièce de Scudéry.

[149] Voyez tome II, p. 218.

[150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la

_Sophonisbe_ de Corneille.

[151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry

(édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi

songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»

[152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.

IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153].

MONSIEUR,

Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange

constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que

presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à

son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au

commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde,

je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit,

et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos

vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts

vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les

devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop

petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de

lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez

faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens

l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez

Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce

qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et

que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui

fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel.

Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_,

personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux

ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de

ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son

éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne

s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles

calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et

qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez

puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le

Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à

vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit

les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau

lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si

_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si

foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de

vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le

mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti,

pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures

sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement,

pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de

ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par

la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres,

si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M.

Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si

puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie,

et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous

doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net

pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher.

Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je

veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein

d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous

le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour

se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger

que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si

désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la

ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait

tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût

été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint

d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et

qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le

devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous

oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous

justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous

aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des

étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son

cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout

le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince

déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le

_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir

emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors

ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être

sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les

fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire

de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas

d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M.

Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret.

Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre

voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de

butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire,

j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se

veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas

qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner

l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à

reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils

s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le

contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M.

Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été

l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur

du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches

qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule

gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le

tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il

s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui

l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang:

c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche

point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive

offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est

ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort

mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des

reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez

parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même

liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit

autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous

dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même,

d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La

différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit

d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il

est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec

du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en

êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre

réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté

de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais

qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous

regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de

vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que

vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si

parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous

faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc

d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites,

j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous

ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les

porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande

confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se

soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une

déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte

d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera

beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant

d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine

d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre

le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous

avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je

vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien

que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à

le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites

pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il

n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le

silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le

pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous

condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière.

Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas

moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato,

amicus Socrates, sed magis amica veritas._

NOTES:

[153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques

par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.»

(Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi

mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire

des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823,

tome II, p. 242, no 9617.

[154] Voyez tome II, p. 22, note 54.

[155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut

représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était

fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères

Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)

[156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_,

quand on lui fait faire une violente application pour inventer

quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de

Furetière._)

[157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du

cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre

du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.)

[158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 5 / 38 段