«Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien

que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse

pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je

ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les

soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux

lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas

oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle,

et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour

que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux

auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je

vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces

six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous

plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le

reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le

commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est

fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le

sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue

de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître

l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les

écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit

agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a

pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que

de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et

des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le

cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que

vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que

je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a

commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui

défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui

vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites

menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en

viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et

à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez

avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes

vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre

ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma

chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai

parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire

ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que

vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités

et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes

et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son

_Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression

en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce

mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous

plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi

de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son

affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses

serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit

assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console

quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche

qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les

véritables sentiments de celui qui est avec passion,

«Monsieur,

«Votre très-humble et très-fidèle serviteur

«BOISROBERT.»

Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions,

on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à

l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre

suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations

du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre

de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le

iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118].

La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti,

Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais

Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune

ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes

restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir

provoqué un semblable jugement.

«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause

avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes

convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il

condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et

que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se

consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que

c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que

d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie

qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne

l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle

demeure des rois, et la cour y loge commodément.

«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont

plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est

pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du

ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut

pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_

d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_

peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est

vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent

les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois

appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi

bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a

obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but,

encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses

de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du

monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois

beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous

me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce

seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose

de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil

quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers,

de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants;

c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant

qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a

un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas

qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse

conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le

peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de

personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur,

je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien

empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos

raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les

retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même

délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre

arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a

plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque,

mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie,

de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le

règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la

musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le

laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien

entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud

multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio

diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est

qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve

son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce

que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver

que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il

a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a

eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut

que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de

fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité

autrefois Homère.»

Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de

complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un

jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable

à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de

lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son

secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour

arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se

doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses

_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous

satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite

et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité;

mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire

rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire

ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien

persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et

qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable

traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas

de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir

j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où

il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer

d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre

vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout

en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19

décembre 1637[123].»

En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment

attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne

satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie

de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de

Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard

la discussion par ces excellents vers:

En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue:

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

L'Académie en corps a beau le censurer:

Le public révolté s'obstine à l'admirer[124].

Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après

avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva

néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas

accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris

que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui

faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous

avons citée.

«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre

1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre

lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour

ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire

du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer

Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que

vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous

m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur

déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de

paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume

d'un si grand ornement[126].»

Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de

Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu:

«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru

de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas

avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il

étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce

lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_,

car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....»

Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le

recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est

que vous êtes convenus ensemble[128].»

Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce

bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs

pénétré de reconnaissance envers Balzac.

A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les

mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait

causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence,

et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644

il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage:

J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit,

Et faire encore état de Chimène et du Cid,

Estimer de tous deux la vertu sans seconde,

Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,

Et se feroient siffler si dans un entretien

Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130].

Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que

_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant

sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le

poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût

de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.

Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs

critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est

pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers

malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés

à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte

définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs,

les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.

En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une

perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse

sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte

d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une

action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre

premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats

ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais

ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité

en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double

titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme

un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?

Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps

contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses

beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à

la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste

froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service

de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime.

En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces

dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant

pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé

d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de

Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine.

Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour

n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il

publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que

dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent

cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»

Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait

disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le

Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de

Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il,

faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un

ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en

ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il

n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au

second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu

nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille,

on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs

donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de

Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de

couper dans les représentations.»

Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don

Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée

par l'éditeur:

«Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!

Par la rébellion couronner son forfait!»

Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux

vers dits par l'Infante:

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse

Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,

sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:

«Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,

De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»

Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une

telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi

de Jean-Baptiste Rousseau.

Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public

s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut

toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais

vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur

voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don

Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle

Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe,

l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au

Théâtre-Français.

La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas

la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de

retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer

brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue.

Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi

Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131].

Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens,

qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:

Paroissez, Navarrois[132]....

Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M.

Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par

Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le

recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa

suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour

la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En

rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux

Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du

rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation

importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_

du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque

espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de

scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement

de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place

publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu

serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres

dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une

ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui

ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer

le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements

de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des

actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après

tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort

bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement

adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi

les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité

le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne

serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de

naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en

plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût

littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son

nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on

attribue à Jean-Baptiste Rousseau?

NOTES:

[1] Tome II, p. 157.

[2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424.

[3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de

jeunesse_) _du Cid_.

[4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de

1742, tome III, p. 96.

[5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les

_OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490

et 491.

[6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_.

Paris, Ladvocat, p. 169 et 170.

[7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92.

[8] _Épître familière_, p. 17 et 18.

[9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103.

[10] Mondory.

[11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les

appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à

Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p.

395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne

peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille,

car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet

a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de

cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur

_Médée_, tome II, p. 330 et 331.

[12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé

dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres

nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p.

3-9.

[13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42.

[14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre

XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de

cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de

Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le

pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles,

puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous

pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***,

et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir,

et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et

que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du

soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la

tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de

penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le

mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet,

Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre

françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les

orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en

public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de

voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour

toucher les coeurs?»

[15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_,

du 30 décembre 1838.

[16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à

cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se

disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale

et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges

étaient couverts de fleurs de lis.

[17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu

avant _le Cid_.

[18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à

M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez

_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J.

Taschereau, 2e édition, p. 56.

[19] _Le Jugement du Cid_, p. 8.

[20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,

1653, in-8º, p. 186 et 187.

[21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur

Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º,

livre I, p. 11 et 12.

[22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a

emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine;

elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie,

voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous

trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la

moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En

1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice

de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9.

[23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des

acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810,

tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant

l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il

entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le

Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces

faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici

ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177

et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant

jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a

nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier.

De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que

Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet

établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y

a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils

ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis

XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des

Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre

Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un

Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés.

_Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les

Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur

gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers

ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a

soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La

troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui

accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se

fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du

Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent

comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour

acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque

temps après, lui donna de ses ouvrages.»

[24] Voyez tome I, p. 49, note 300.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 3 / 38 段