Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille.

Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et

commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur

remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de

votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de

Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de

votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez

votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à

danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage,

et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a

tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de

Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première

partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que

nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le

Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que

Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le

pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de

Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière

fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean

Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en

tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les

renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui

concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui

un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet

Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à

confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode

d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en

aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien

certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la

société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du

libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait

d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date,

achèvera d'établir ces divers points[86].

Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et

de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André

de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la

Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands

personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche

vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une

_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait

d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit

Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux

(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette

sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres

profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi

d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il

fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il

critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant

le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.»

Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme

cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son

_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand

besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif;

mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine

vraisemblance.

«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_

***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient

préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois

quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse

mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance,

et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc

résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein

que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un

autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de

texte à la réponse qui parut sous ce titre:

_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le

nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].»

Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille,

et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice.

Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit,

paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le

nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que

Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de

Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il

est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90],

attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce

n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré

comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_.

Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,

Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_,

s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et

adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut

imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à

l'illustre Academie_[91].

«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea

toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et

fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise,

pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du

Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus

judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce

dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne

devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être

déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger

pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à

peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit

qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si

elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer

sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné

l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son

principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue

d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et

que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection,

elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière

de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons

lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière,

qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M.

Corneille[92].»

Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec

Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est

point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts

fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur

date parmi ses lettres.

Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y

avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa

de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.»

«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du

Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie,

qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais

enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques:

«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai

comme ils m'aimeront.»

«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie

s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M.

de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même

sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de

M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré

l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut

ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_

et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à

la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du

secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de

Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois

messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car

pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la

Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent

seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs

observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses

conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre

d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros,

la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement

ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y

joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je

ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un

corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec

beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept

endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même

une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95];

il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_.

C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui

bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont

formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps,

la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge:

«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et

les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux

pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il

étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage

péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas

considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où

le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux

exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on

recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et

d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne,

«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter

quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier

crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en

approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant

son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de

Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris,

le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres

et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout

fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et

extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit

alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles

ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on

le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de

Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y

avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure

même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que

MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il

pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur

ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les

deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa

chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme

étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement,

debout et sans chapeau.

«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le

plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne

vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en

action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout

un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut

parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La

conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il

croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M.

Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute

affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut

enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui

que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est

aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié

bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois

qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y

est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés.

«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101],

_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que,

durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du

royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se

lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet

ouvrage[103].»

On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des

libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle

Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il

repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de

citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses

_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage

me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en

marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai

allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais

il publia isolément:

_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A

Messieurs de l'Academie_[104].

_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut

sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la

_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par

toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que

vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que

l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des

princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que

cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de

Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder

et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer,

siége ordinaire de tels oiseaux.»

_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre

d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute:

Corneille sait porter son vol si près des cieux,

Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,

Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;

et de la petite pièce qui suit:

_Au seigneur de Scudery sur sa victoire._

QUATRAIN.

Toi dont la folle jalousie

Du _Cid_ te veut rendre vainqueur,

Sois satisfait, ta frénésie

Te fait passer pour un vain coeur.

C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé:

_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de

la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de

vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que

son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de

Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer

cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui

s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry.

Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de

faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille

avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux

Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande

impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes

les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue

qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois

l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches

des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je

favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il

ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce

qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité

de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et

dont il était embarrassé.

C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par

un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage

suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il

connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur

il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu,

dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et

contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le

blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause,

sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de

la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage

de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de

l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment

des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la

colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis

haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai

voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les

_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de

son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la

tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas

oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard

de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit

point faire imprimer _le Cid_.»

Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille

sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte

une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la

pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives

contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui

justifie la place que nous avons donnée à cet écrit.

«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois

le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers

volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre

ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on

me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais

comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour

quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque

la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous

demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui

m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je

n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas

raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai,

s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même.

«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis

par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me

veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives

d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre

chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en

général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je

la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que

pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste

hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes

qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le

connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se

contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me

brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé

la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous

ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la

lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour

titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître

l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde,

qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il

semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il

entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert

de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il

offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne

condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait

assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est

si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon

du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux):

digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre

à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre

considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le

paquet qu'il adresse ailleurs.»

Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un

commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure,

s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang

en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes

obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas

autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait

allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé

dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu

d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]?

Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que

nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur

Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On

trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.

L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par

une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de

Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry,

datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre

suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors

chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable

dispute.

«A Charonne, ce 5 octobre 1637.

«Monsieur,

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 2 / 38 段