Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richeli

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LES

GRANDS ÉCRIVAINS

DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION

DE M. AD. REGNIER

Membre de l'Institut

OEUVRES

DE

P. CORNEILLE

TOME III

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rue de Fleurus, 9

OEUVRES

DE

P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS

ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un

lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un

fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME TROISIÈME

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862

LE CID

TRAGÉDIE

1636

NOTICE.

«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du

Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de

France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de

Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la

cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que

flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,»

lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit

et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous

procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols

des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les

vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est

aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que

vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques

endroits de Guillem de Castro.»

Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon

fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de

Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan

Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut

d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il

entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de

Rodrigue[2].

Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues

recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3]

de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et

il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations

générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique

qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un

chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M.

Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce

traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la

turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une

exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en

italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols

avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur

appartenoit.»

Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon

toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de

su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage

original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de

sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne

s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la

même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes

sur le Cid_ qui commencent ainsi:

«Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était

la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet

intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait

été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que

celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la

pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su

padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit

antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet

ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui

trois exemplaires en Europe.»

C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y

revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son

commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même;

il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent

toujours pour se persuader de ce qui leur plaît.

Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt

considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister

à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en

1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de

Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril

1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus

complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même

thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et

française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus

d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur

Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont

généralement imputés par ses divers commentateurs français et en

particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus

évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante,

que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même

assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M.

Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du

procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du

Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question

semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des

arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours

subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.

Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et

Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin

1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne

religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus

obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves

matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession

pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la

littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado,

a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et

biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au

milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante:

«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés

poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du

dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut

la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte

commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que

son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut

imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers

auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de

premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante

avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_,

de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille,

et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.»

Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire

demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications

au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le

savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse

suivante:

«Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où

elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista

Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les

pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient

d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en

faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me

sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés

dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais

servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se

trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux

que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il

prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit

autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la

bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance

pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de

quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte

d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait

partie du procès que j'ai sous les yeux.»

A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de

Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième

jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur

recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de

cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don

Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la

susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une

croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:

«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa

condition et où il est né;

«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est

étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la

ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.»

Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si

le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous

connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande

d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la

Barrera.

J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai

ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de

Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de

Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par

cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare

expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et

d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause

était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme,

Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de

nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une

pétition signée par Jacome lui-même.»

Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est

maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de

Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de

Castro.

Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait

avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de

Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les

frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi

ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous

disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].»

L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient

précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le

jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en

scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué

uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs

accusations injustes renferment sur les premières représentations

certains renseignements utiles à recueillir.

«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à

dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par

Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la

presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention

d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le

ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui

les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils

faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que

c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de

Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand

il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque

souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont

plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref

qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une

favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur

naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous

ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore

assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils

n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne

au grand jour de la Galerie du Palais[12].»

Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de

citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la

même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et

la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir

par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend

guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du

_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier

passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de

l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la

disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense

pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de

l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais

plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec

laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née,

ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les

esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter,

et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux

représentations plus d'éclat et de solennité.

Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier

1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été

en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été

conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir,

un véritable compte rendu du _Cid_[15]:

«Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs,

celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement

d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné

de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même

plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps

aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la

Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a

été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit,

que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de

niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons

bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de

chevaliers de l'ordre.»

A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que

chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne

pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par

Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis

quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux

_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je

vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne

pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours

d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu

seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères

Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute,

c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que

dans la première quinzaine de janvier.

Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps,

qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette

pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix

meilleures des autres auteurs[19].»

«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation

cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser

de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en

savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants,

et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de

dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].»

Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque

continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque

opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes

de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la

nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_:

Celle que j'estime le plus

Sera la femme d'Éolus:

C'est la parfaite Déiopée,

Un vrai visage de poupée;

Au reste, on ne le peut nier,

Elle est nette comme un denier;

Sa bouche sent la violette,

Et point du tout la ciboulette;

Elle entend et parle fort bien

L'espagnol et l'italien;

_Le Cid_ du poëte Corneille,

Elle le récite à merveille;

Coud en linge en perfection

Et sonne du psaltérion[21].

On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de

Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains.

Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout

le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous

l'avons vu, sans les nommer.

Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre,

et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles

de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons

n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé

n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].»

Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de

Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans

_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal

interprété[23].

L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de

_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On

ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait

ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de

_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien

débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi

de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait

les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de

Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et

le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.

Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant

sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son

assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en

soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à

l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de

la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25]

des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des

Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le

sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal,

il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il

se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note:

«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de

don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non,

dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de

bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya

plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant

prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour,

dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être

imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par

un rire général lorsqu'il dit:

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées

La valeur n'attend point le nombre des années[28].

Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant

d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement

applaudi[29].

Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait

l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement

très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña

Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].»

Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa

_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à

vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec

Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort

les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par

ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de

l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra

condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang

qu'on voudra me donner parmi nos modernes.»

A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend

lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le

Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de

Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de

prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu

que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour

et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?»

Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa

chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de

chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque

éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre

Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la

vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances

difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut

une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût

peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de

noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels,

étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains

ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du

_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis

celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée,

qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui

l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse

qu'il n'avoit pas de naissance[35].»

Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez

autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du

Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu

l'argent et la noblesse[36].»

Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand

_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le

Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant

Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité

du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme

politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée

contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas

trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose,

quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut

pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses

concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en

avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et

qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux

de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement

effacés par celui-là[39].»

Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_,

elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans

cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son

_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter

en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer

devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres

choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du

coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].»

Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si

indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut,

_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les

embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était

une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré

les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères,

multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient

résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don

Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à

don Diègue:

Ces satisfactions n'apaisent point une âme:

Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,

Et de pareils accords l'effet le plus commun

Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].

Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les

retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par

l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la

demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez

théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent

ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des

_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX).

Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première

représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous

connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à

l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou

quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui

parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta

depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes

celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son

chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté

de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces

médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue

et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes

palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient

guarir[42].»

Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le

croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu

remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne

pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la

publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de

Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est

dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les

rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si

l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues

du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et

Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour

moi que pour _le Cid_.»

Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en

faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte

aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître

notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui

répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et

il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond

dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de

Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a

paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions

contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas

nous fournir une solution à peu près certaine.

«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à

contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne

vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour

avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre

pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46],

ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].»

Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au

_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les

premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va

suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce

témoignage:

«On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il

assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment

je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit

postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord

et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais

d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de

cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui

plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide

ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].»

Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse

à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les

allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de

croire qu'elle ait été composée auparavant.

Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce

de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en

septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton

que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également

répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].

La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray

Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a

fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de

vanité il dit de soy-mesme_:

Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»

Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par

les vers suivants:

Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot:

Après tu connoîtras, Corneille déplumée,

Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,

Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.

Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans

n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez

parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui

dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit

assez[52].»

C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui

comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé

à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la

Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte

était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en

défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert

enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois

contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous

furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant

votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous

empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en

prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir

reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange

qu'ils méritent[53].»

Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le

rondeau[54] qui commence ainsi:

Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel

A qui _le Cid_ donne tant de martel,

Que d'entasser injure sur injure,

Rimer de rage une lourde imposture,

Et se cacher ainsi qu'un criminel.

Chacun connoît son jaloux naturel,

Le montre au doigt comme un fou solennel.

Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce

dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer

bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du

reste, ne s'y trompa point.

«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans

lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de

l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet

transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute:

«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que

chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est

solennellement mauvais[55].»

A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous

répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou

solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place

Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les

comiques[56].»

Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y

rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son

_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que

Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau

tout entier.»

Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes

le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille,

lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_,

et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous

donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce

rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].»

C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les

_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet:

«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au

_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut

le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour

se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au

Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].»

La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce

volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable

acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les

principaux chefs:

«Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_:

Que le sujet n'en vaut rien du tout,

Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,

Qu'il manque de jugement en sa conduite,

Qu'il a beaucoup de méchants vers,

Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»

Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de

Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois

éditions[59].

En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme

son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il

avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient

en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en

pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de

l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble

pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette

conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il,

que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque

mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi

il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et

sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent

mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_,

le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son

éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être

chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire

(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son

adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le

doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son

discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni

préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout

hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les

perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner

à trois excellents hommes[61].»

Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre

Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se

croyait son rival ne pouvait lui pardonner.

Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response

aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte

replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les

causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous

étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les

_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès

à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés:

«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris

avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un

de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien

que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en

ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont

je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses

ressentiments que les vôtres.»

Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit

avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît

très-vraisemblable[63].

Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir

pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le

cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en

convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en

ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre

maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de

l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le

Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité

cette persécution contre _le Cid_.»

Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque

simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_.

_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du

Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais

fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage,

suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»

_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67]

défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me

semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair

à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur

cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour

justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami

de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les

initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme

le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes

illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].

_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour

faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de

Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en

parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est

signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom

trop obscur pour qu'on puisse le deviner.

Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut

l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire

venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre

apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant

quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la

pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur

françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à

vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je

ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à

cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant

Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à

recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_:

«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus

grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez

les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater

par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que

votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_,

que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement

employées à publier les volontés des princes et les actions des grands

hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin

déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se

résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je

suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité

de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour

débiter vos invectives[76].»

Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la

même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine

épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du

Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être

ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles

repenties[77].»

La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont

nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de

nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une

autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de

Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons

de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée

inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le

témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans

l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances

bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de

son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le

recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention

les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils

ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En

effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence

d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont

nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous

m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et

que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession

d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde

n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et

de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que

l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....»

Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il

n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont

l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un

certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une

déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs,

sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que

l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons

vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou

négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque

instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle

façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous

au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de

Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez

vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est

amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable

signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude

que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente

autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de

CLAVERET.»

Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes

Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure

pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa

participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque

hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout

simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare

libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons

pris.

C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire

du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par

laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la

risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la

description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le

_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà

cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette

pièce, que nous n'avons pu trouver.

Œuvres de P. Corneille, Tome 03 · 第 1 / 38 段