de M. Abel; ses larmes furent moins amères; sa tendresse pour ses
parents aurait son complément dans l'affection d'un ami dont l'âge se
rapprochait du sien. Elle demanda instamment à M. Abel de la laisser
retourner près de son frère.
«Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prière me fera du
bien; Roger a déjà prié pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que
vous. Laissez-moi le remercier.»
Abel la ramena près du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses
petites mains déjà glacées; en face d'elle priait Abel. Une heure se
passa ainsi; M. Abel demanda à Suzanne de prendre quelque repos, elle
répondit par un signe de tête négatif.
«Je vous en prie, Suzanne», dit-il doucement.
Suzanne se leva et le suivit sans résistance dans le salon.
M. ABEL.
Suzanne, promettez-moi d'aller vous étendre sur votre lit. Vous êtes
pâle comme une morte et vous semblez exténuée de fatigue. Ma chère
Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais
besoin de vos soins et de votre tendresse.
SUZANNE.
Je vous obéirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils
vous aiment tant! Votre présence leur sera une grande consolation.
M. ABEL.
J'irai, Suzanne. Fiez-vous à mon amitié pour les consoler de mon mieux.»
M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan.
Il le trouva luttant contre le désir exprimé par sa femme de retourner
près de l'enfant pour l'ensevelir.
«Laissez-la suivre son désir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux là
que partout ailleurs. Laissez la mère rendre les derniers devoirs à son
enfant.»
M. de Grignan ne s'opposa plus aux prières de sa femme, qui sortit
précipitamment après avoir adressé à Abel un regard éloquent.
XXXII
DEUX MARIAGES
La famille resta plongée dans une profonde douleur, mais jamais un
murmure ne fut prononcé; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la
promesse qu'il avait faite à Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus
dévoué, le frère le plus attentif. Les mois, les années se passèrent
ainsi. La réputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux
avaient fait fureur. Il avait reçu le titre de _baron_ après
l'exposition où il avait eu un si brillant succès. Il continuait sa vie
simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle
de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps à
ses amis de Grignan. Suzanne était arrivée à l'âge où une jeune, jolie,
riche et charmante héritière est demandée par tous ceux qui cherchent
une fortune et un nom. Ces demandes étaient loyalement soumises à
Suzanne, qui les refusait toutes sans examen.
«Chère Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mère me dit que vous avez
refusé le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en
souriant.
SUZANNE.
Je n'épouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas,
et qui me demande pour la fortune que je dois avoir.
ABEL.
Mais, chère enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien
des fois.
SUZANNE.
Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle légèrement de tout ce
qui me plaît, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage
à épouser un homme sans religion?
ABEL, _vivement_.
Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si
dangereux conseil.
SUZANNE.
Alors ne me proposez plus personne, jusqu'à ce que....
ABEL.
Achevez, Suzanne; jusqu'à ce que...?
SUZANNE, _souriant._
Jusqu'à ce que vous m'avez trouvé un homme qui vous ressemble.
ABEL, _après un instant de silence et très ému_.
Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais
votre franchise, votre sincérité. Dites-moi le fond de votre pensée. Que
voulez-vous dire par là?
SUZANNE, _souriant_.
Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication à maman; elle
vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.»
Et Suzanne disparut en courant.
MADAME DE GRIGNAN.
Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous êtes tout
interdit.
ABEL.
Il y a de quoi, chère madame. Si vous saviez ce que vient de me dire
Suzanne!»
Et Abel répéta mot pour mot sa conversation avec Suzanne.
MADAME DE GRIGNAN.
Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle.
ABEL, _vivement ému_.
Madame! chère madame! Comprenez-vous bien toute la portée de vos
paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander
Suzanne, vous me la donneriez?
MADAME DE GRIGNAN.
Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un
vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions,
mon mari et moi.
ABEL.
Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus
profond de mon coeur, serait exaucé? Suzanne serait ma femme? de votre
consentement? du sien?
[Illustration: Suzanne rentrait souriante.]
MADAME DE GRIGNAN.
Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frère de mon
cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans
les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernière parole a
été votre nom.»
Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se
donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de
son coeur.
ABEL.
Ne puis-je voir Suzanne, chère madame?
MADAME DE GRIGNAN.
C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.»
Deux minutes après, Suzanne rentrait, souriante mais légèrement
embarrassée.
«Suzanne! dit Abel en allant à elle et lui baisant les mains, Dieu me
récompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service.
SUZANNE.
Et moi, mon ami? C'est à notre cher petit Roger que je dois ce bonheur,
que j'ai si souvent demandé au bon Dieu, et que vous me refusiez
toujours.
ABEL.
Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas?
J'ai beau avoir été chamarré de décorations, avoir été fait baron, je ne
croyais pas pouvoir prétendre à la jeune et charmante héritière demandée
par les plus grands noms de France. Mon intimité avec vos parents, leurs
bontés pour moi, et jusqu'à la grande amitié et préférence que vous me
témoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par
conséquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce
silence forcé!
SUZANNE, _souriant_.
A présent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait
souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui êtes mon confident
intime, vous savez), je n'aurais jamais osé dire ce que je vous ai
dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas
fâché.»
A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron
de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement
approuvé, mais extrêmement applaudi; la réputation et la célébrité
d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mère envia
le bonheur de Mme de Grignan.
Trois ans avant cet événement, Kersac revenait joyeusement à sa ferme de
Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hélène, qu'il trouva dans
la cuisine, occupée des soins du ménage.
«Hélène, Hélène, s'écria Kersac, me voici! Et bien content d'être
revenu.
HÉLÈNE.
Et Jean?
KERSAC.
Jean va très bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai ça.
Et moi, je viens vous demander une chose.
HÉLÈNE.
Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volonté de
vous obéir en tout.
KERSAC.
Oh! il ne s'agit pas d'obéir, il s'agit de vouloir.
HÉLÈNE.
C'est pour moi la même chose; je veux tout ce que vous voulez.
KERSAC.
C'est-il bien vrai, ça? Alors! sac à papier!... j'ai peur. Parole, j'ai
peur!
HÉLÈNE.
Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...?
KERSAC.
Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garçon, cet enfant! j'en suis
fou;... mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de vous.
HÉLÈNE.
Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur!
KERSAC.
Hélène, Hélène, vous ne devinez pas?»
Et comme Hélène le regardait avec de grands yeux étonnés, Kersac la
saisit dans ses bras, manqua l'étouffer, et dit enfin:
«Je veux que vous soyez ma femme!»
Puis il la lâcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se
trouvait derrière elle.
La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir
blessée sérieusement.
«Animal que je suis! s'écria-t-il. Hélène, ma pauvre Hélène! vous êtes
blessée? souffrez-vous?
HÉLÈNE.
Je ne suis pas blessée, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si
étonnée, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous
voulez dire.
[Illustration: Kersac la saisit dans ses bras et manqua l'étouffer.]
KERSAC.
Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Vous êtes une
brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une
ferme. Je suis garçon, je m'ennuie d'être garçon, et je veux vous
épouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous
dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien
content; vous me payerez de tout ce que vous prétendez me devoir. Si
vous dites non, vous êtes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez
du chagrin en récompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hélène,
répondez, au lieu de me regarder d'un air effaré, comme si je venais
vous égorger.
HÉLÈNE.
Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette idée?
KERSAC.
Il ne s'agit pas de ça. Oui ou non?
HÉLÈNE.
Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel
j'accepte ce nouveau bienfait?
KERSAC.
A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il causé du tourment!»
Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier _grâce_
à Hélène, il courut annoncer à ses gens la nouvelle surprenante de son
mariage.
KERSAC.
«Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?
--Pour ça non, monsieur! lui répondit-on en souriant. Chacun le désirait
et l'espérait depuis longtemps. Hélène mérite bien le bonheur que lui
envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.»
Une fois la chose convenue, annoncée, Kersac se hâta de la terminer.
Quinze jours après il était marié, et, sauf qu'Hélène fut Mme Kersac
et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de
Sainte-Anne continua à marcher comme par le passé.
[Illustration: Elle alla tomber sur un banc.]
Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de
l'arrivée de Kersac, Hélène vint le prévenir qu'un homme et un cheval
venaient de lui arriver.
KERSAC.
Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien acheté, moi!»
Il alla voir; à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur le cheval, qu'il
poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel.
Le palefrenier lui expliqua que c'était un cadeau de M. Abel de N..., et
lui présenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui
suit:
«Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient
pas à la bête que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez
vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage
personnel; c'est à la campagne qu'elle déploiera tous ses
moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tôt possible, j'en
ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami.
«ABEL N....»
KERSAC.
«Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit
Jean. Quel bonheur d'avoir cette bête! Personne n'y touchera que moi!
Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafraîchir.»
Kersac confia à Hélène le soin de bien faire boire et manger le
palefrenier. Il mena lui-même sa belle jument à l'écurie, lui fit une
litière excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de
la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante
francs dans la main. C'était beaucoup pour tous les deux. Ils se
séparèrent avec force poignées de main.
[Illustration: «Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?»]
Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les
jours il faisait naître l'occasion de l'atteler à une voiture légère, et
il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais
de la regarder _fendre l'air_ et faire l'admiration de tous ceux qu'il
rencontrait. Il emmena Hélène une fois, mais elle demanda grâce pour
l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur.
Ils reçurent la visite de Jean peu de temps après la mort du petit
Roger; M. et Mme de Grignan étaient allés faire un voyage en Suisse et
dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de
son chagrin. Ils y réussirent en partie, mais Suzanne continua à
parler sans cesse avec M. Abel de son frère Roger; et pour tous deux ce
souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant
lequel ils n'emmenèrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficulté,
par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur
absence à Elven.
XXXIII
TROISIÈME MARIAGE
Trois ans après, quand Abel était déjà devenu tout à fait de la famille
par son mariage avec Suzanne, Jean lui annonça que Kersac et Hélène
étaient dans une grande affliction. Le propriétaire de la ferme que
cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre
était à vendre, et on était en pourparlers avec quelqu'un qui voulait
l'exploiter lui-même.
«Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore
faite; peut-être ne se fera-t-elle pas.»
En effet, peu de jours après, Jean apprit par M. Abel que la ferme était
vendue à quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer
tant que vivrait le fermier.
Jean fut si surpris de cet à-propos, qu'Abel ne put s'empêcher de rire.
«Monsieur, dit Jean, est-ce que _M. le Voleur_ et _M. le Peintre_ n'y
seraient pas pour quelque chose?
ABEL, _riant_.
C'est possible; je sais que _M. le Peintre_ cherchait une terre à
acheter en Bretagne.
JEAN.
Oh! monsieur, quel bonheur! votre bonté ne se lasse jamais!»
C'était réellement M. Abel qui avait acheté la ferme de Sainte-Anne pour
y bâtir un château et s'y créer une résidence d'été. Cette acquisition
fit le bonheur de Kersac et d'Hélène; de Jean, qui se trouvait près de
sa mère sept ou huit mois de l'année, et sans compter la famille qui
habitait le château.
Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui
n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hélène, accomplit son
projet d'autrefois; il annonça qu'il adopterait Marie; il restait la
seconde partie du projet, la marier à Jean. Ce dernier avait vingt-sept
ans; il avait continué son service dans l'hôtel de Grignan, sauf un
léger changement, c'est qu'il avait passé au service particulier de son
bienfaiteur, de son maître bien-aimé, M. Abel. On pouvait, en parlant
d'eux, dire avec vérité: _Tel maître, tel valet_. L'un était le beau
idéal du maître, l'autre le beau idéal du serviteur.
Quand l'adoption de Marie fut annoncée, M. Abel, qui s'entendait avec
Kersac pour faire réussir ce mariage, trouva un jour que Jean était
devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation.
JEAN.
Que voulez-vous, monsieur? En avançant en âge, on devient plus sage et
plus sérieux.
M. ABEL, _souriant_.
Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans à peine; ce n'est pas encore
l'extrême vieillesse.
JEAN.
Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours.
M. ABEL.
Écoute, Jean, quand je me suis marié, j'avais trente-quatre ans et je
n'étais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante
et un ans.
JEAN, _tristement_.
Je le sais bien, monsieur.
M. ABEL.
Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais
pas de secret pour moi, voilà que tu en as un, et depuis plusieurs mois
déjà.
JEAN.
Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une
chose qui me rend triste malgré moi.
M. ABEL.
Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon
amitié pour toi.
JEAN.
Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bonté, qui ne se sont
jamais démenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie
un attrait qui me ferait vraiment désirer de l'épouser. Et il m'est
impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-père
et ma mère voudraient nous garder près d'eux. Et si je vous quittais,
monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si égoïste, que je
n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un
autre côté, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon âme qui
s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle
c'était la même chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant à moi. Je
lui ai dit ce qui m'arrêtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus,
elle de rester fille, et moi de rester garçon; je me console par la
pensée de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour
monsieur et pour madame.»
Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour
arranger quelque chose et disparut.
M. Abel resta triste et pensif.
«Heureux! Pauvre garçon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et
celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter ça. Il sera marié
avant un mois d'ici.»
M. Abel sonna. Baptiste entra.
«Baptiste, allez à la ferme et dites à Kersac de venir me parler.»
Kersac s'empressa d'arriver.
«J'ai une affaire à traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre
appui et je vous offre le mien.»
Ils s'enfermèrent pour traiter leur affaire sans être dérangés: une
demi-heure après, Kersac se retirait en se frottant les mains.
Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui
communiquer une affaire importante.
«Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur?
--Mais, oui; Kersac paraît pressé.»
Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul.
«Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est
une sotte; je vais vous mettre tous deux à la raison.»
Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra traînant après lui Marie tout
en larmes.
«Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de
cela.
JEAN.
Marie, Marie, tu m'avais promis d'être raisonnable.
MARIE.
J'essaye, Jean, je ne peux pas.
KERSAC.
Vous êtes fous tous les deux! Et voilà comment je vous rends la raison.»
Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean.
«Je te la donne, dit-il à Jean. Je te le donne, dit-il à Marie. D'ici un
mois, de gré ou de force, vous serez mariés. Tu resteras près de M.
Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le
suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir à
mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient à toi comme le fer
tient à l'aimant.»
Kersac ne leur donna pas le temps de répondre; il sortit en refermant la
porte sur lui. Quand il rentra une heure après, il trouva Jean _rendu à
la raison_; Marie lui avait démontré que son mariage ne nuisait en rien
à son service près de son bienfaiteur, et même que M. Abel n'en
serait que mieux servi. Il paraît que ces arguments avaient été bien
persuasifs, car ils terminèrent la conférence par une discussion sur le
jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser:
«Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la réflexion, tu me
laisserais là pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.»
Jean frémit devant cet assassinat prévu et prémédité, et il consentit au
plus bref délai, qui était de quinze jours. C'est ainsi que le sort de
Jean fut fixé.
M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un
peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout où il
irait.
«Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez à vous
quitter, je serais réellement malheureux; Marie elle-même me serait à
charge. Pensez donc, monsieur! treize années passées avec vous et près
de vous, sans vous avoir jamais quitté! Comment voulez-vous que je vive
loin de vous?
M. ABEL.
Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accepté celui que
j'ai fait en te rendant ta liberté; ta présence me sera d'autant plus
agréable qu'elle sera tout à fait volontaire de ta part. Et je t'avoue
que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non
pas comme un maître, mais comme un père. Depuis bien des années je te
regarde comme mon enfant. Il me semble, comme à toi, que tu fais partie
de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi
maintenant de hâter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont à
ma charge, puisque c'est moi qui _l'oblige_ à te marier.»
Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut
superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de réjouissances,
mais pas un instant Jean n'oublia son service près de son cher maître.
A son lever, à son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le
premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel.
Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se détachent
sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne
et Abel les élèvent ensemble; Suzanne s'occupe particulièrement de ses
filles; Abel dirige l'éducation des deux garçons; l'un d'eux annonce un
talent presque égal à celui de son père. Jean, marié depuis six ans,
a déjà trois enfants. Ils vivent à la ferme avec leur mère. Kersac et
Hélène mènent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve
sa vigueur et sa belle santé; Hélène paraît dix ans de moins que son
âge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie
comme la mère; les fils sont bruns comme le père.
Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grâce et
leur beauté éclatante; leur bonté, leur esprit et leur charme égalent
leurs avantages physiques; le fils aîné a treize ans; le second en a
onze. Les filles ont neuf et sept ans.
M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un
mécontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie
qui règne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange
protecteur.
La belle jument de Kersac vit encore et continue à exciter l'admiration
de son maître; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus
parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous;
mais il a dû en céder huit à M. Abel et à quelques-uns de ses amis
qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le
payement, mais M. Abel l'a forcé à accepter trois mille francs pour
chaque poulain qu'il lui enlevait.
XXXIV
ET JEANNOT?
Et Jeannot?...........................
Hélas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse
de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernière
conversation au café avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon
et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade à force de boisson
et d'excès. Ses maîtres s'en débarrassèrent, comme font les maîtres
insouciants, en l'envoyant à l'hôpital. Pendant sa maladie, M. Boissec
dut faire ses affaires lui-même. Il découvrit ainsi les friponneries
de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des
mauvais conseils qu'il lui avait donnés, il s'emporta contre lui, gémit
sur les sommes considérables que Jeannot lui avait soustraites, et
résolut de l'en punir sévèrement.
A l'hôpital, Jeannot, comparant son abandon à la position si heureuse
de Jean, fit quelques réflexions qui auraient porté de bons fruits si
Jeannot avait eu plus de foi et de courage.
[Illustration: Boissec le reçut avec des menaces.]
Mais quand il sortit de l'hôpital, et qu'il se traîna, pâle et faible,
chez ses maîtres, Boissec le reçut avec des injures et des menaces.
JEANNOT.
Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait
vous-même?
[Illustration: Ils traînèrent Jeannot jusque dans la rue.]
M. BOISSEC.
Moi et toi, ce n'est pas la même chose, coquin. J'étais le maître, tu
étais mon subordonné. C'est moi qui t'avais formé....
JEANNOT.
Et à quoi m'avez-vous formé, monsieur? A voler mon maître, comme vous!
A ne croire à rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que
voulez-vous donc de moi? Si j'avais été honnête, je vous aurais dénoncé
à M. le comte! Est-ce ça que vous regrettez? Est-ce ça que vous voulez?
Prenez garde de me pousser à bout!
M. BOISSEC.
Serpent! vipère! tu oses menacer ton bienfaiteur?
JEANNOT.
Vous, mon bienfaiteur! Vous êtes mon corrupteur, mon mauvais génie, mon
ennemi le plus cruel, le plus acharné!
M. BOISSEC.
Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste!
Félix! par ici. Mettez à la porte ce drôle, ce voleur; jetez-lui ses
effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds à l'hôtel.»