Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!...

Là, là, Caïn! Là. Sois bon garçon.... Il est fou, madame; et il devient

fou furieux quand il voit un visage qui lui déplaît.... Voyons! Seth,

tiens-le; il va nous échapper.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! il va me faire du mal.

ABEL.

J'espère que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais,

dans ses accès, il a une force herculéenne. Quatre hommes vigoureux en

viennent difficilement à bout.

LA PETITE DAME.

Et que fait-il alors?

ABEL.

Il est terrible quand il parvient à s'échapper; il met tout en

pièces.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'échappe.

SETH.

Je ne peux pas. Il est plus fort que moi.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu, mon Dieu, au secours!»

Kersac, qui n'était pas dans la confidence, s'élança sur Caïn; il le

maintint si vigoureusement, que celui-ci éclata de rire. Kersac, debout

devant la petite dame, piétinait sa robe, sa cage, écrasait son chapeau

avec ses reins, qui avaient à peine la place de se mouvoir; plus Kersac

serrait Caïn, plus celui-ci riait et cherchait à se dégager de cet

étau. La cage de la grosse petite dame était en pièces; sa robe était

en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tête; ses faux cheveux,

nattes, crépons, chignon tombaient sur son visage, sur ses épaules,

sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dégoûtée de leur wagon,

s'écria:

«Lâchez, Kersac, lâchez; l'accès est fini; quand il rit, il n'y a plus

de danger.»

[Illustration: Kersac écrasait avec ses reins le chapeau de la dame.]

Kersac lâcha, et, repoussé par Caïn, il retomba sur la petite dame,

qu'il écrasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il

essaya, deux fois il retomba.

«Au secours! j'étouffe!» s'écria la dame.

M. Abel eut pitié d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida

la petite dame à s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu à peine le

temps de remettre en place nattes, chignon et crépons, et de rattacher

sa robe avec quelques épingles, que le convoi arrêta; la dame ouvrit

la portière et se précipita hors du wagon; le désordre de sa toilette

attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants après, un

employé ouvrit la portière.

«Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait à cette dame qui vient de quitter

le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqué la mettre en pièces.

Avez-vous réellement un fou parmi vous?

CAÏN.

Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens,

qui crie, qui croit qu'on va la massacrer.

L'EMPLOYÉ.

Cela me paraît louche, tout de même; sa robe est terriblement fripée;

son chapeau est bien déformé; sa cage est toute démantibulée.

CAÏN, _riant_.

Pas de mal, employé! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez.

Voulez-vous un cigare? Et un fameux.»

Il présenta une couple de cigares à l'employé, qui hésita, hocha la

tête, finit par accepter, et referma le wagon en disant:

«Quelque farce! Et une société de farceurs! Cela se voit de reste.»

Le train repartit; Abel, Caïn et Seth rirent aux éclats; Caïn et Seth

allumèrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur

expliquant la scène qui avait été inventée et jouée par Caïn et Abel.

XXIX

LE MARTEAU MAGIQUE

Le voyage ne fut pas long; ils descendirent à Saint-Cloud; c'était la

fête de la ville; on se promena partout; on joua à toutes sortes de

jeux; on regarda des tours de force, des veaux à cinq pieds, des moutons

à deux têtes, des géants de quatre ans qui semblaient être des hommes de

trente avec barbe et moustaches; enfin, un âne qui avait la tête où les

autres ont la queue.

Cette dernière merveille se voyait dans une tente où étaient d'autres

bêtes curieuses; l'âne était seul dans une stalle, séparé par une toile

des autres animaux; il n'avait été annoncé qu'à la suite d'un entretien

mystérieux entre M. Abel et le propriétaire des animaux.

«Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un à un,

messieurs, mesdames. Entrez.»

Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas à en

sortir, riant aux éclats.

PLUSIEURS VOIX.

Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'âne a la tête où les autres

ont la queue?

KERSAC.

Très vrai, et ça vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au

brave propriétaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!»

La gaieté de Kersac excita la curiosité de toute la noce et de toutes

les personnes présentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient

riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement

considérable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous

riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien

tirer de personne, et, pour savoir ce qui en était, ils durent entrer à

leur tour. Ils entrèrent... sans payer, en qualité de gendarmes; et

ils virent un âne dans une écurie, tourné de la tête à la queue,

c'est-à-dire la queue attachée au râtelier et la tête tournée vers les

spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou sévir;

M. Abel s'interposa et dit que c était lui qui avait inventé ce

divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'établissement,

que celui-ci fut autorisé à continuer la mystification; elle lui

rapporta plus d'argent que le reste de la ménagerie.

En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils

virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme

à la figure blême, à la mine éreintée, une femme au visage flétri,

exprimant la souffrance, et un petit garçon d'une maigreur excessive,

et dont les joues hâves annonçaient la misère. L'aspect de cette famille

frappa péniblement M. Abel; après les avoir observés pendant quelque

temps, il alla derrière la toile et causa quelques instants avec

l'homme. Il revint, eut une conférence avec ses amis Caïn et Seth;

tous trois passèrent ensuite derrière la baraque; la famille éreintée

disparut pour faire place, une demi-heure après, à trois sauvages

à longues barbes et au teint cuivré; l'un d'eux fit un roulement de

tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du

tambour:

«Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU

MAGIQUE qui change les sous en pièces d'argent, et les pièces d'argent

en pièces d'or.»

La foule ne tarda pas à se rassembler près de cette baraque.

«On fait une seule expérience gratuite, messieurs, mesdames; après quoi

on devra donner à la personne qui fera la quête. La représentation va

commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour

en avoir vingt?»

Une main s'allongea et donna un sou.

Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pût le voir, le

posa sur un billot et s'éloigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant

marteau à la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le

fit voir à la foule; le sou s'était métamorphosé en une pièce de vingt

sous.

La foule applaudit; le propriétaire du sou reçut sa pièce d'un franc;

une foule d'autres mains présentèrent d'autres sous; le même sauvage les

recevait et les rendait. Souvent l'opération manquait; les propriétaires

attrapés murmuraient.

UN SAUVAGE.

Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les

buveurs, les méchants; il lit dans les coeurs et donne à chacun selon

ses mérites.»

Les sous des enfants se trouvaient toujours métamorphosés en pièces de

vingt sous; une ou deux fois même, le marteau magique changea le sou en

une pièce de deux francs.

LE SAUVAGE.

Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pièces de vingt sous

pour en faire des pièces de vingt francs après le premier tour de quête,

messieurs. Ceux qui ne donneront pas à la quête n'auront pas droit à la

métamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront récompensés.»

La femme du magicien fit le tour de l'assemblée; chacun donna; plusieurs

donnèrent de petites pièces blanches. Depuis quelques instants, Jeannot

s'était mêlé à la foule et attirait les regards du principal sauvage. A

la deuxième reprise, il s'avança et donna une pièce de vingt sous pour

en avoir une de vingt francs.

LE SAUVAGE.

Donnez, monsieur; vous allez être satisfait.

[Illustration: Une femme au visage flétri.]

Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!»

Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reçut... un sou.

«Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donné vingt sous.

LE SAUVAGE.

Recommencez, monsieur, le marteau s'est trompé. Dame! il se trompe

quelquefois. Allons, marteau, recommence; récompense ou punis.»

Jeannot donna une seconde pièce de vingt sous.

Le marteau frappa; Jeannot reçut... un sou.

«Vous me volez! s'écria Jeannot en colère.

LE SAUVAGE.

Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien

dans les poches. Une troisième épreuve, monsieur; essayez, vous n'aurez

pas perdu pour attendre.»

Jeannot tendit en grommelant une troisième pièce de vingt sous. Le

marteau frappa. Le sauvage fit voir une pièce enveloppée d'un papier.

LE SAUVAGE.

Voilà, monsieur! Ce doit être du bon! La pièce est cachée, et il y a

quelque chose d'écrit sur le papier.»

Le sauvage lut:

«A Jeannot.»

Il ouvrit le papier et lut tout haut:

«_Voleur_! Un sou, dit-il; toujours de même. C'est un marteau

magique, messieurs, mesdames; il récompense et punit.»

Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: _Voleur! Voleur!_

La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.

Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes

et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la

sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages,

des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la

représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent

l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et

redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le

produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces

pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis,

qu'ils remercièrent les larmes aux yeux.

M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient

perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un

instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que

sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner.

Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel

invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut

accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de

faire honneur au dîner.

[Illustration: «Venez voir l'effet du marteau magique.»]

Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux

silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après

les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti;

le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta;

quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des

chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux

du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés,

applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de

l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à

neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on

fut bien en train:

«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon

de danse.»

Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et

commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et

qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le

monde riait, applaudissait.

La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin;

on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les

convives, et chacun rentra chez soi.

Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner

le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition

des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était

encore que pour les artistes.

XXX

L'EXPOSITION

Kersac et Jean étaient fatigués; ils dormirent tard le lendemain;

lorsque le petit Roger fit dire à Jean de venir chez lui, Kersac dormait

encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre près

du pauvre malade, qui le reçut avec son doux et aimable sourire.

ROGER.

«Tu es rentré hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amusé?

JEAN.

Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empêche pas que j'ai souvent pensé à

vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'échapper et venir passer une

heure ou deux avec vous.

ROGER.

Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.»

Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Caïn et Seth et l'écrasement

de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir.

Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la mésaventure de

Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pièce d'or.

Il raconta le dîner, la leçon de danse, le bal et tout ce qui pouvait

amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre

enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du

regard; dans les moments où il souffrait trop, il lui faisait signe de

s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite

près de Kersac qui s'éveillait, et qui fut très honteux quand il sut

qu'il était dix heures.

KERSAC.

Je n'ai pas l'habitude de ces veillées, de ces fatigues extraordinaires

et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la

ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai

heureusement demain matin, et dès mon arrivée j'arrangerai mon affaire

avec ta mère; le plus tôt sera le mieux. Je lui avais promis de

t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous?

JEAN.

J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre

petit M. Roger dans l'état où il est. Je ne suis pas grand'chose, mais

il me demande souvent, et je réussis à le distraire un peu.

«M'a-t-il fait répéter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est

fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne

journée que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait

mal à moi de le quitter dans ce moment.

KERSAC.

Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garçon. M. Abel va

arriver bientôt pour nous mener aux tableaux. Nous déjeunerons avant de

partir, j'espère bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.»

M. Abel arriva, leur dit de se tenir prêts pour une heure; ils furent

exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture.

KERSAC.

Vous avez encore là une jolie bête, monsieur, mais elle ne vaut pas

celle d'hier. J'en ai rêvé, de l'autre. Si j'avais une bête qui

lui ressemblât, je passerais des heures à la faire trotter. Quelle

trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.»

M. Abel l'écoutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme

de Kersac pour sa jument.

Quand ils entrèrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena

d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens.

Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention.

Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestèrent par

des exclamations que M. Abel chercha vainement à arrêter.

JEAN.

Voilà Simon! Me voilà, moi! Et nous voilà dansant! Ah! ah! ah! Vous

voilà, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais

bien, tout de même! Nous voilà, Simon et moi, avec nos habits neufs!

C'est ça! c'est bien ça! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voilà Simon et

Aimée: c'est comme ils étaient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est

beau! que c'est donc joli! que vous êtes heureux de faire de si belles

choses!»

Jean ne voyait pas la foule qui s'était rassemblée autour d'eux; on

chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de

vains efforts pour arracher Jean à son enthousiasme; il ne voyait que

ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrarié, presque

impatienté, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait

d'artistes, les avait cernés, il fallait rester là. Lorsqu'il se

retourna pour chercher une issue, toutes les têtes se découvrirent; M.

Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilité accoutumées.

La foule commença à s'émouvoir, à s'agiter. Quelques vivats se firent

entendre.

«Messieurs, de grâce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage.

Jean, viens, mon ami.

--Jean, il s'appelle Jean», chuchotèrent quelques voix.

Jean sortit enfin de son extase.

«Oh! monsieur! commença-t-il.

M. ABEL.

Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.»

Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se

retourna, ôta son chapeau:

«Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en

prie», ajouta-t-il avec dignité, mais avec grâce.

La foule, toujours chapeau bas, obéit à cette injonction; on le laissa

s'éloigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut à la

porte, des vivats et des applaudissements éclatèrent; M. Abel précipita

le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre éclater

l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractère

honorable si universellement aimé, respecté et admiré.

Quand ils furent en voiture:

M. ABEL.

Jolie scène que tu m'as amenée avec ton enthousiasme et tes

exclamations!

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur. J'étais hors de moi! Je ne savais ce que je

disais. Pourquoi m'avez-vous arraché de là, monsieur? J'y serais resté

deux heures!

M. ABEL.

Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmené. Tu as entendu

leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les

empereurs romains. C'eût été joli! Tous les journaux en auraient parlé:

je n'aurais plus su où me montrer.»

Jean était honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite

tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue.

XXXI

MORT DU PETIT ROGER

Kersac devait partir le soir même; il profita du temps qui lui restait

pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dîner, ils étaient

rendus de fatigue.

«Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris,

emporter une bénédiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur.

Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du départ qui approche.

Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.»

Jean revint avant même que le petit paquet fût fini. Roger voulait, de

son côté, voir Kersac avant son départ.

Quand ils entrèrent dans sa chambre, Kersac fut frappé de l'altération

des traits de l'enfant; la pâleur du visage, la difficulté de la

respiration annonçaient une aggravation sérieuse dans son état.

«Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupée;

venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous....

Adieu,... adieu.... Bientôt... je serai... près du bon Dieu.... Je suis

heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me récompensera!»

Kersac s'agenouilla près du lit.

«Cher petit ange du bon Dieu, bénissez-moi une dernière-fois, dit-il en

posant sur sa tête la petite main de Roger crispée par la souffrance.

--Que le bon Dieu... vous bénisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!»

Le pauvre petit recommença une crise; Mme de Grignan pria Kersac de

sortir; Jean demanda à Mme de Grignan s'il pouvait lui être utile; sur

sa réponse négative, il accompagna Kersac.

Le dîner de l'office fut triste; chacun s'attendait à la fin prochaine

du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous étaient

attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de

table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son

obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient

contribué à lui rendre agréable son séjour chez eux. Il chargea Barcuss

de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et

partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M.

Abel; fatigué de sa journée de la veille, il était chez lui en robe de

chambre.

M. ABEL.

Te voilà, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon

ami?

JEAN.

Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien près

de sa fin; son visage est si altéré, sa voix si affaiblie depuis sa

dernière crise! Je suis venu vous prévenir, monsieur.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le

croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquiète, et j'aime trop cette

excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.»

M. Abel sonna. Un valet de chambre entra.

M. ABEL.

Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste.

BAPTISTE.

Monsieur veut-il que je dise à Julien d'atteler?

M. ABEL.

Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la première venue.»

Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait.

«Jean, aide-moi à passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient.

--La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant.

M. ABEL.

Viens, Jean, je t'emmène. Dépêchons-nous.»

Dix minutes plus tard ils étaient à l'hôtel de M. de Grignan.

«Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant

précipitamment.

--Mal, monsieur, très mal, répondit le concierge. Le docteur sort

d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le curé de la

Madeleine.»

Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte

de Roger était ouverte; l'enfant était inondé de sueur; ses yeux

entr'ouverts, son regard voilé par les approches de la mort, sa bouche

contractée par les souffrances de l'agonie, ses mains crispées et

agitées de mouvements convulsifs, annonçaient une fin prochaine. M. et

Mme de Grignan, à genoux près du lit, contemplaient avec une douloureuse

résignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter

contre la douleur, à genoux près de sa mère, sanglotait, le visage caché

dans ses mains. Abel se mit entre la mère et la fille, pria avec eux et

commença à réciter les prières des agonisants; un léger sourire parut

sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, après quelques

efforts, il articula faiblement:

«Abel.... Merci!»

M. et Mme de Grignan complétèrent le remerciement de l'enfant par un

regard plein de reconnaissance. Le curé entra, s'approcha du mourant, se

hâta de lui donner une dernière fois la bénédiction, lui administra le

sacrement de l'extrême-onction, et se joignit à M. Abel pour réciter la

prière des agonisants.

Au moment où il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: _Partez,

âme chrétienne!_ un léger tressaillement agita les membres de l'enfant;

puis survint l'immobilité complète, et la respiration, déjà si

difficile, s'arrêta. Le curé se pencha sur l'enfant, bénit ce corps sans

vie, et se releva en récitant le _Laudate Dominum_. M. de Grignan voulut

emmener sa femme; elle se dégagea doucement de ses bras, appuya sa joue

sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa

ensuite emmener par son mari.

Suzanne restait à genoux, sanglotant près du corps de son frère, dont

elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant

oubliée dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha

à la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le

bonheur dont jouissait certainement son frère, et la vie cruelle qu'il

avait menée depuis si longtemps.

«Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'était mon frère,

mon ami, malgré sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a

encouragée, aidée, consolée!... Et à présent!...»

Suzanne recommença à sangloter avec une violence qui effraya M. Abel.

Il l'arracha d'auprès du lit de Roger, et, malgré sa résistance, il

l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible

aux témoignages d'affection qu'il lui donnait.

«Ma chère enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que

vous avez perdu, mais je puis être pour vous un ami, un frère, un

confident même, si vous voulez répondre à l'amitié que je vous offre, et

payer par la confiance le dévouement le plus absolu.»

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 13 / 15 段