que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.»
Jean sortit.
«Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous
demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son
papa, M. le comte de Grignan.
KERSAC.
J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement.»
Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les
yeux de dessus la porte, sourit et dit:
«Papa, voici M. Kersac.»
Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.
«Vous me faites bien de l'honneur», lui dit Kersac.
M. DE GRIGNAN.
Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé
depuis deux mois, répondit M. de Grignan.
ROGER.
Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie.»
Kersac s'approcha.
ROGER.
Asseyez-vous comme ce matin.»
Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant.
«C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez
la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de
tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose
quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?
KERSAC.
C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur
Roger, et ça chasse le mal.
ROGER.
Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise
allait venir; peut-être la ferez-vous passer.
KERSAC.
Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans
en bouger!»
Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta
un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants
après, il dormait.
Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un
quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de
Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel
comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis
il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. Il avait
fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi près d'une demi-heure.
Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel.
«Mon bon ami, embrassez-moi», lui dit-il.
Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers
Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée.
«Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu.
M. DE GRIGNAN, _avec effusion_.
Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous
avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que
votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.»
Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de
monde près du malade et ne voulut y laisser que le père et la mère; les
autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter
ce qu'ils avaient appris de Jeannot.
«Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions,
sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison où il est; il s'y
perdra.
M. ABEL.
Il est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y
entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat?
JEAN.
Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons
camarades!
ABEL.
Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et
malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent
qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches,
non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et
le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront
une terrible punition pour avoir si mal usé de leurs richesses et pour
avoir négligé la moralité de leurs serviteurs. Quant au malheureux
Jeannot, je ne puis rien pour lui.»
M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il
lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie
Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois:
il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres,
reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants;
puis il lui prit la main et lui dit amicalement:
«Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention: de
parler peu et modérément quand ton coeur est plein, et de me laisser
voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et
dévoué.
JEAN.
C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais
dix-sept ans.»
M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable
sourire qui lui gagnait tous les coeurs.
«Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi, à l'hôtel
_Meurice_», dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla
attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger.
XXVII
LA NOCE
Le lendemain, à huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour
recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangèrent toute la journée du
lendemain.
«Tu n'as à l'occuper de rien, Simon; une berline sera à ta porte pour
Monsieur, Mme Amédée et ta future; c'est moi qui mène M. Kersac. Il
y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Après la
cérémonie, nous déjeunons chez M. Amédée; à quatre heures, toute la noce
se réunit à la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets,
dîner, plaisirs, danse, retour, personne n'a à s'occuper de rien. Simon,
voici les présents qu'il est d'usage de faire à sa femme, à sa soeur et
à son frère. Toi, Jean, voici les présents que tu feras à Simon et à ta
belle-soeur.
JEAN.
Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir?
M. ABEL.
Certainement, mes enfants; regardez.»
Les présents de Simon à sa femme et à sa belle-soeur étaient de fort
jolies montres avec leurs chaînes. A Jean il donna une boîte. En
l'ouvrant, les deux frères poussèrent un cri de joie; c'étaient deux
grandes miniatures à l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel
N...; l'une représentait Simon, l'autre M. Abel lui-même. Pour le coup,
Jean n'y tint pas; après avoir poussé son cri de joie, il se précipita
vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement.
Après le premier moment de joie, Jean courut aux présents qu'il devait
donner; celui de Simon était le portrait frappant de Jean; celui d'Aimée
était un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir.
Jean ne se possédait pas de joie; avoir chez lui, à lui appartenant,
les portraits des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et ces
portraits, faits par une main si chère, étaient pour lui le beau idéal;
il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre
satisfaction s'effaçait devant celle-là. Il fallut pourtant se retirer
et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son déjeuner était
déjà passée.
«Au revoir, mes amis; demain, chez la mariée. Toi, Jean, je te verrai
encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dînerai comme d'habitude.»
Il leur donna des poignées de main et sortit en chantonnant. Les trois
amis descendirent aussi, emportant leurs trésors. Il fut convenu qu'ils
iraient tout de suite porter leurs présents à Aimée. Ils la trouvèrent
faisant, avec sa mère, les apprêts du déjeuner du lendemain. Simon
offrit le premier ses présents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aimée
ni Simon ne s'attendaient à ce dernier cadeau; Kersac fut comblé de
remerciements et de compliments sur son bon goût. Mme Amédée essaya
l'effet de la chaîne au cou et au corsage d'Aimée. Kersac et Jean se
retirèrent peu d'instants après; ils firent une tournée immense qui
inspira à Kersac une grande admiration pour les beautés de Paris.
«Sais-tu, dit-il à Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est
qu'on doit être bien aise d'en être parti. Il y a du monde partout et on
est seul partout. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe;
c'est plus vrai à Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez
absents, je ne trouve plus rien à Paris.... Je serais bien fâché d'y
vivre!... Nous voici arrivés chez nous, ou plutôt chez M. le comte de
Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude.
--Et nous ne déjeunerons qu'après les maîtres, dit Jean. Pourrez-vous
attendre encore une demi-heure environ?
KERSAC, _riant_.
Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que
de fois il m'est arrivé de ne rien prendre avant la fin du jour!»
La journée se passa à peu près comme la précédente, entre le service des
repas, les visites au petit Roger et les grandes tournées dans Paris. Le
lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans
les effets donnés par M. Abel, un habillement complet pour la noce.
Kersac avait une redingote toute neuve, le reste très convenable. Avant
de partir pour la noce, ils demandèrent à se montrer à Roger, qui les
vit avec joie arriver dans leur grande tenue.
JEAN.
Monsieur Roger, je viens vous demander de penser à mon frère Simon, et
de prier pour son bonheur.
--Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu
que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves
gens et de bons chrétiens.
ROGER.
Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai à vous
et à Jean. Le bon Dieu vous bénira; je voudrais que vous fussiez bien
heureux.»
Kersac et Jean baisèrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se
retirèrent.
«Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque
aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur à tous les trois un
souvenir de moi, un des livres que j'aime.»
La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre
d'exécuter le désir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec
angoisse; il sentait arriver une crise.
Kersac et Jean furent les premiers arrivés chez Simon. Les témoins
d'Aimée et les filles de noces les suivirent de près; M. Abel arriva
exactement, mais au dernier moment. Les autres invités devaient se
trouver à la mairie ou à l'église.
Une berline attelée de deux chevaux attendait la mariée et ses parents;
ils y montèrent avec joie et avec orgueil.
La voiture de Simon était un joli coupé attelé d'un fort joli cheval;
Jean s'y plaça près de Simon; tous deux mettaient la tête aux glaces
ouvertes pour être vus dans cet élégant équipage. Celui de M. Abel
attirait tous les regards: coupé du faiseur le plus à la mode, cheval de
grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna
autour, admirant et caressant le cheval.
«Belle bête! disait-il. Le bel animal!
--Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons être en
retard.
KERSAC.
En retard avec cette bête-là? Je gage qu'elle devancerait les équipages
les mieux attelés!
M. ABEL.
C'est possible! Mais montez toujours; à Paris, un trotteur ne se déploie
pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrêtent à
chaque pas.»
Kersac monta à regret: à chaque instant il mettait la tête hors de la
portière pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour
répéter:
«Belle bête! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller,
cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!»
M. Abel riait, mais il eût préféré moins d'admiration pour son cheval et
une tenue plus calme. On ne tarda pas à arriver; la noce descendait de
voiture. Le maire, prévenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel;
il vint à sa rencontre, et commença immédiatement la lecture des actes.
Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualités des
témoins, arriva à M. Abel-Charles N..., officier de la Légion d'honneur,
grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de
Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc.
Faire partie d'une noce assistée par un pareil témoin était un honneur
rare, un bonheur sans égal. Quand on eut fini à la mairie, on retourna
aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les
voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du
cheval.
«Belle robe! commença-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail
bien développé!
M. ABEL.
Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons
en retard. Notre entrée à l'église serait manquée; songez donc que je
donne le bras à Mme Amédée.»
Kersac monta, mais ne détacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entrée
fut belle et majestueuse; la mariée était jolie; le marié était beau;
les parents étaient bien conservés; les témoins étaient resplendissants.
M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.
[Illustration: Chacun se rengorgea quand le maire lut les noms.]
La cérémonie ne fut pas trop longue; à la sacristie, on se complimenta,
on s'embrassa; M. Abel eut à subir les éloges les plus exaltés, les
plus crus; un autre en eût été embarrassé; M. Abel riait de tout, avait
réponse à tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, était mal à
l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en
famille, il eût voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha à se couler
hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage;
enfin il passa et disparut.
Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les
recherches dans l'intérieur de l'église, ni les appels réitérés au
dehors ne le ramenèrent près de M. Abel.
Les mariés étaient partis; les invités se pressaient d'arriver chez les
Amédée pour prendre leur part du déjeuner; M. Abel, accompagné de Jean,
continuait à chercher sa voiture et Kersac.
M. ABEL.
Il sera parti sans nous attendre.
JEAN.
Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas
consenti.
M. ABEL.
Je ne sais que croire, en vérité; le plus clair de l'affaire, c'est que
nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons à pied,
malgré notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.»
Au moment où ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand
trot: Kersac était sur le siège, près du cocher.
M. ABEL.
Où diantre avez-vous été? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien?
JULIEN.
Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre
monsieur.
KERSAC.
Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que
vous faisiez vos saluts et vos compliments....
--Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.
KERSAC.
Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on
s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments
que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre
belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire
trotter: j'en mourais d'envie.
«--Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là où elle pourrait
trotter bien à l'aise?
«--Monsieur n'a qu'à sortir, me dit vôtre cocher, et ne pas me
trouver, je serais en faute; il est bon maître: j'ai regret quand je le
mécontente.
«--Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de
là. En en une demi-heure on va loin avec une bête comme la vôtre.
«Le cocher était visiblement flatté; il voyait que sa bête était passée
en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y
tenant pas, je montai sur le siège et nous voilà partis. Nous prîmes
par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument
filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Élysées, je lui
lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes
trouvés au haut de l'avenue; votre cocher commençait à s'inquiéter;
je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en
étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la
sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et
à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le
trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans
les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses
allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je
la soignerais autrement que ça.... Sapristi! quel meurtre!
M. ABEL, _riant_.
Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir,
je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut
qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de
déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.
--Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim!
--Et moi donc!» répéta Jean intérieurement.
Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air
contrarié.
[Illustration: M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.]
M. ABEL.
Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous
que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien
soignée; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement; qu'elle
ne souffre pas.
LE COCHER.
Quant à ça, monsieur peut être tranquille; mais c'est une vraie pitié ce
que monsieur fait là.
M. ABEL.
La bête ne s'en portera que mieux, je vous en réponds.»
Et M. Abel entra chez les Amédée.
XXVIII
ABEL, CAÏN ET SETH
Le déjeuner se passa bien; un silence complet régna au commencement;
quelques paroles furent prononcées après le troisième plat; au
cinquième, la conversation devint générale et bruyante; on servit le
champagne après le huitième plat, et chacun proposa un toast.
M. Abel, le premier, porta un toast aux mariés; Simon répondit en
portant un toast qui fut acclamé à l'unanimité:
«A M. Abel N..., mon très aimé et très honoré bienfaiteur!
--A notre excellent ami Kersac! dit Jean.
--A la mère absente!» riposta Kersac.
Chacun continua ainsi. Les fortes têtes, bien résistantes au vin,
vidaient leur verre à chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme
M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lèvres.
Kersac, se réservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit
qu'une gorgée à chaque toast; mais les gorgées devenaient de plus en
plus fortes; les dernières ne laissèrent que peu de gouttes dans le
verre.
Le déjeuner était excellent; la gaieté était grande; on resta longtemps
à table. A deux heures on s'aperçut qu'il était tard; chacun partit pour
faire ses affaires ou sa toilette, qui devait être simple afin de ne pas
être gênante à la campagne. On se donna rendez-vous à la gare à quatre
heures. M. Abel, Jean et Kersac montèrent un instant chez Simon; ils
trouvèrent Mme Amédée et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement,
et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ôta son bel habit
de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider.
«Adieu, Jean et Kersac; au revoir; à quatre heures à la gare, dit M.
Abel en descendant.
JEAN.
Au revoir, monsieur; nous serons exacts.»
Ils sortirent ensemble et marchèrent ensemble.
«Où allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagné par ses
deux amis.
JEAN.
A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un
coup de main à M. Barcuss.
M. ABEL.
J'y vais aussi, moi; c'est drôle que nous ayons eu la même pensée.
Seulement je vais entrer chez moi, à l'hôtel _Meurice_, pour changer
d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.»
[Illustration: On servit le champagne après le huitième plat.]
Kersac et Jean continuèrent sans M. Abel et ne tardèrent pas à arriver.
Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut très content de voir
Jean et lui demanda quelques détails sur la noce. Il sourit au récit de
la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques
détails sur les toilettes, sur le déjeuner et sur ce qu'on ferait plus
tard.
«Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentré avec toi?
JEAN.
Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles.
ROGER.
Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de
venir me voir avant son départ; je ne voudrais pas qu'il quittât Paris
sans me voir.
JEAN.
Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur
Roger, il vous admire trop pour cela.
ROGER.
Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela,
Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voilà tout.
JEAN.
Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obéisse
en ça.
ROGER.
Pourquoi donc? Pourquoi?
JEAN.
Parce que ça ne dépend pas de lui, monsieur Roger. De même qu'on n'aime
pas au commandement, on ne peut pas s'empêcher d'admirer ce qui est
admirable.
ROGER.
Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal ça! Maman, je suis fatigué:
expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que
je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui
m'aide à souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigué;
parlez pour moi, maman.
MADAME DE GRIGNAN.
Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer à Jean ce que
tu me demandes.
ROGER.
Et à M. Kersac aussi!
MADAME DE GRIGNAN.
Oui, oui; à M. Kersac aussi!
--Merci, maman.»
Et Roger, fatigué, ferma les yeux. Il ne tarda pas à les rouvrir; il
souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait
le crucifix et la sainte Vierge qui étaient en face de son lit. Jean,
habitué aux soins à lui donner dans ses moments de crises douloureuses,
lui frotta doucement, tantôt le dos, tantôt les jambes; Mme de Grignan
lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer
de l'eau camphrée. La crise se calma, mais il ne put s'étendre dans son
lit: il resta la tête sur ses genoux et les jambes pliées sous lui.
Jean resta jusqu'au moment du départ; il baisa les petites mains de
son pauvre petit maître, et le quitta sans que Roger eût eu la force de
relever la tête ni de dire une parole.
Jean trouva Kersac endormi; il le réveilla, et tous deux se mirent en
route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivés encore que les
mariés et leurs parents, et avant eux était venu un valet de chambre de
M. Abel, chargé des billets, des compartiments réservés et de tout ce
qui pouvait être demandé par les invités de la noce.
Le valet de chambre remit à Kersac et à Jean les billets de leurs
places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employés
les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde
était placé; il ne restait plus de compartiments réservés. Kersac et
Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui
séparés de la noce.
M. ABEL.
Ne vous en inquiétez pas; j'aperçois deux de mes amis, et nous trois ça
fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.»
M. Abel alla chercher ses amis Caïn et Seth: c'étaient leurs noms de
guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais
noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent
encore et vivront longtemps; il pourrait leur être désagréable de voir
leurs noms livrés au public.
M. ABEL.
Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami
Jean.... Monsieur Kersac, je vous présente mes amis Caïn et Seth. Nous
ferons route ensemble. Je suis autorisé par M. Amédée à les inviter pour
être des nôtres et faire partie de la noce.
--Tout l'Ancien Testament réuni, dit Kersac en riant de son bon rire
franc. Monsieur Caïn, vous n'allez pas nous traiter en frères, n'est-ce
pas?
CAÏN.
Si fait, si fait. Mais en Caïn régénéré, en Caïn du Nouveau Testament.»
Ils étaient montés dans un compartiment vide, et on allait fermer
les portières, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pincée, mijaurée,
élégante, portant une cage de trois mètres d'envergure et de neuf mètres
de tour, s'élança dans le wagon, cherchant une place. Il en restait
trois, mais pas ensemble.
«Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empêcher de fumer.
--Il faut la faire partir, dit Caïn.
M. ABEL.
Comment? de quelle manière?
CAÏN.
Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.»
Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre;
les wagons s'ébranlèrent.
La grosse petite dame s'était à peine casée en face de Caïn, que
celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un léger cri. Un
deuxième bond plus prononcé lui fit prendre une expression d'effroi qui
devint de la terreur quand elle vit Abel d'un côté et Seth de l'autre
chercher à retenir et à calmer Caïn.
[Illustration: Une petite grosse dame s'élança dans le wagon.]
ABEL.
Là, là, mon ami! Là! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te
fait pas de mal. Là, là!
LA PETITE DAME.
Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs?
ABEL.