Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrêta, frappé
d'étonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dorés, les divers
meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en
bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela était pour lui les contes
des _Mille et une Nuits_, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son
admiration, s'arrêta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger,
il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionné par l'aspect
de cette chambre; le demi-jour, ménagé à dessein, pour ne pas fatiguer
les yeux du petit malade, le silence qui y régnait, l'attitude accablée
mais résignée de Mme de Grignan, assise près du lit de son fils,
l'enfant lui-même, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, les
mains jointes, le visage légèrement animé par un doux sourire, tout
cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect,
d'attendrissement, que, sans penser à ce qui faisait, il se laissa
tomber à genoux près du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et
touché, voulut prendre de sa petite main décharnée celle de Kersac, mais
il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit
bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaça
ensuite sur sa tête, comme pour avoir une bénédiction.
Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer:
«Pauvre dame! dit-il. Pauvre mère!
--Mais heureuse de le voir souffrir si saintement», répondit Mme de
Grignan.
Kersac se releva.
ROGER.
Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous
aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.»
Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac:
«Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le
bon Dieu m'envoie, et je sais que bientôt le bon Dieu me prendra avec
lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus à mes
souffrances.»
Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put
articuler une parole; il se borna à regarder la mère et l'enfant avec
une respectueuse émotion. Enfin, oubliant la beauté des meubles, il
s'assit dans un fauteuil habituellement occupé par M. de Grignan, et
garda dans sa main la main de Roger.
Roger pressa légèrement, bien légèrement (car la force lui manquait) la
grosse main de Kersac; Jean se tenait près d'eux; il regardait tantôt
Roger, tantôt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son
regard, il eût fait un cinquième tableau de cette scène touchante, dont
l'âme, le héros, était un enfant de dix ans, bien près de la mort.
Le silence, l'immobilité, amenèrent chez Roger un calme, un bien-être
qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle
dégagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe
à ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis
elle fit de la main un signe amical à Kersac, qui sortit avec Jean.
Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une
parole; arrivé dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses
yeux du revers de sa main.
KERSAC.
Je ne me souviens pas d'avoir été émotionné comme je l'ai été chez ce
pauvre enfant. Je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme! Ce petit
être souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre
mère qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout ça si calme et
sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passés là.
J'y serais resté des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.»
Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha à le distraire en lui
racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des
aventures de café, puis le concert et le bal, égayés par M. Abel. Kersac
riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour déjeuner.
XXV
KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT
Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et
ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable; sa dernière
bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le
repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec
plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les
Champs-Élysées, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit
voir en passant l'hôtel _Meurice_, où demeurait son cher M. Abel, puis
l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le
café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils
arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque
pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était
pour lui nouveau et merveilleux.
Jean monta rapidement les deux étages de Simon: Kersac le suivit plus
modérément. Simon venait de finir son déjeuner-dîner et se préparait à
descendre au magasin.
«Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez
son frère.
SIMON.
Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage
pour moi!
KERSAC.
Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère.
JEAN.
Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera
mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas?
SIMON.
Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?
KERSAC.
Très vrai, mon ami; à mon retour.
SIMON.
Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac!»
Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait
pour Jean.
SIMON.
Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous!
KERSAC.
C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une
Parisienne, ta mère se serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce
beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille
de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de
ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une très grande
répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis
réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose
de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée,
et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre.
SIMON.
Ma mère ne le sait donc pas, comme ça?
KERSAC.
Elle n'en sait pas le premier mot.
SIMON.
Et si elle allait refuser?
KERSAC, _étonné_.
Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pensé
à cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien
chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour
moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable
d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité
jusqu'à mon retour là-bas.
SIMON, _souriant_.
Rassurez-vous, mon cher _père_! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi
refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et
qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre
_père_ à Jean et à moi.
KERSAC.
C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon, à quand ta
noce?
SIMON.
Après-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez
M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.
JEAN.
Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel _Meurice_ avant
neuf heures; passé neuf heures, on ne le trouve plus.
SIMON.
Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?
JEAN.
Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss.
KERSAC.
Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à
Sainte-Anne le matin de bonne heure.
JEAN.
Déjà, monsieur!
KERSAC.
Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se
rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.»
Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le
présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du
père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la mère à lui engourdir
les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main.
[Illustration: Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule.]
KERSAC.
Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée.»
Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur
les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée
pourtant, elle appela Simon à son secours.
«Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. Il n'y
a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où
se réunit-on?
M. AMÉDÉE.
C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord,
puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous,
et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui
donne à dîner et qui se charge du reste de la soirée.
--Très bien, dit Kersac; nous serons exacts.»
Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée; il dit qu'il avait des
emplettes à faire, et il partit avec Jean.
KERSAC.
Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise
avec eux.
JEAN.
Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est
la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis
que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout
d'être gêné.
KERSAC.
Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien,
commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un
campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit
pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera
finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère.
La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de
faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait
souffrir; j'en aurais été tout démonté!
JEAN.
Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant?
KERSAC.
Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon
présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé
l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi
comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas
à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça.»
Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait
acheter.
«Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille
mariée», ajouta-t-il en riant.
Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du café Métis, lorsqu'ils
se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des
deux côtés. Après le premier échange du bonjours, Jeannot les invita à
prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui
fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à
boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante.
«Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot!
--Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes
sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que
ça.
KERSAC.
Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là?
JEANNOT.
Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi....
KERSAC.
Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît.
JEANNOT.
Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne
me tutoie plus.
KERSAC.
Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position?
JEANNOT.
Peuh! Je ne suis pas bête, vous savez.
KERSAC.
Non, je ne savais pas.
JEANNOT.
Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'habileté de me faire
bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des
services.
[Illustration: «Tu es vêtu comme un grand seigneur.»]
KERSAC. Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage?
JEANNOT.
Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires
dans lesquelles il ne voulait pas paraître.
JEAN.
Des affaires! Quel genre d'affaires?
JEANNOT.
Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des
commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.
JEAN.
Comment peuvent-elles rapporter?
JEANNOT.
Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs,
je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets
trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui
a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M.
Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche
les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et
comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par
an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.»
Jean était indigné et il allait se récrier, mais Kersac le poussa du
coude et continua à faire boire et parler Jeannot.
KERSAC.
Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là
dedans quel bénéfice tu y trouves, toi?
JEANNOT.
Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix
francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai
fait les miennes aussi.
KERSAC.
Comment ça?
JEANNOT.
Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs
mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il y a le poids; et, alors,
au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais
toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste.
KERSAC.
Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit
se méfier de toi?
JEANNOT.
Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En
cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme
un voleur, et le maître est content: il croit M. Boissec un trésor de
probité.
KERSAC.
Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé. JEANNOT.
Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me
recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit
de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je
ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il
n'oserait pas.
KERSAC.
Quel mal pourrais-tu lui faire?
JEANNOT.
Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant
que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne
peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre
moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon
(moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries
qui le révoltent.»
Jean ne pouvait plus se contenir.
JEAN.
Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un
vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de
cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne
au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de
l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans
cette maison de voleurs.
JEANNOT.
Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux
être dans une maison riche, et elles sont toutes de même; les maîtres
ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne
s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au
théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre,
à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je
m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et
j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais
maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de
capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un
capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie.
JEAN.
Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRÈS, comme je te le disais un
jour, et que....
JEANNOT.
Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈS; je ne veux
pas que tu me cornes aux oreilles ton APRÈS, qui me revient déjà assez
souvent....
JEAN.
Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot.
JEANNOT.
Parbleu non! car j'envoie promener ton _après_ et toi-même avec. Tiens,
je n'aime pas à te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles
qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en
aie. «Garçon, la note.»
Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café,
eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une
pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses
compagnons.
Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.
«Quelle canaille! dit Kersac.
--Malheureux Jeannot! dit Jean.
KERSAC.
Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son
chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir
tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la
première tirade.
JEAN.
Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais
trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le coeur de ce
pauvre garçon.
KERSAC.
Ah! ouiche! Un gueux comme ça! Rien n'y fera; c'est un être sans coeur,
rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire
coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne
à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne
t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien
choisir.»
XXVI
EMPLETTES DE KERSAC
Kersac et Jean entrèrent chez un bijoutier, brave homme heureusement,
qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modérément de la
bonhomie de Kersac et de l'ignorance où étaient les deux acheteurs de
la valeur des bijoux. Après bien des hésitations, ils finirent par
fixer leur choix sur une chaîne d'or qu'ils payèrent cent dix francs. Le
bijoutier, voyant que Kersac mettait la chaîne sans étui dans sa poche,
eut la loyauté de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait
avec sa boîte; et, à la grande joie de Kersac, il plaça la chaîne
dans un joli étui de velours bleu doublé de satin blanc. Kersac paya,
remercia et demanda où il trouverait un châle; le bijoutier lui indiqua
le magnifique magasin du Louvre.
Kersac et Jean se dirigèrent du côté du Louvre. Kersac avait eu la
précaution de mettre la chaîne dans la poche de son gilet, de crainte
des voleurs. Quand ils entrèrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en
croire ses yeux; l'étendue, la magnificence du local, la profusion des
marchandises de toute espèce, l'éblouirent et le fixèrent sur le seuil
de la porte. Ce ne fut qu'après les demandes réitérées des commis: «Que
désirent ces messieurs?» que Kersac put articuler:
«Un châle, monsieur.»
UN COMMIS.
Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il?
KERSAC.
Une belle espèce, monsieur.
LE COMMIS, _souriant_.
Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou
français?
KERSAC, _vivement_.
Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et,
s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va
mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.»
Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure
avant d'arriver au quartier des châles.
«Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs.»
Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours;
Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit
bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitué au
velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de
précaution.
On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait
toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant
l'admiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage
ils destinaient ce châle.
KERSAC.
Parbleu! c'est pour le porter.
LE COMMIS.
Mais pour qui, monsieur?
KERSAC.
Pas pour moi, toujours.
LE COMMIS.
Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame?
KERSAC.
Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup
à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme.
LE COMMIS, _souriant_.
Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame;
je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous
présenter quelque chose de convenable.
KERSAC.
Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma
ménagère pour le moment.
LE COMMIS.
Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de
raison.
KERSAC.
Mais pas du tout; je veux du beau, moi.
LE COMMIS.
Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon marché.
KERSAC.
Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme
sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande.
LE COMMIS.
Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur.
Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français.
belle qualité.»
Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles
carrés, des châles de toutes les couleurs.
«En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge
vif.
KERSAC.
Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai,
moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première
jeunesse.
LE COMMIS.
Et celui-ci, monsieur? (_Montrant un fond vert._)
KERSAC.
Joli, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont
plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix,
monsieur?
[Illustration: «En voilà un bien beau, monsieur.»]
LE COMMIS.
Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.
KERSAC.
Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez
vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le châle; et
faites-moi voir les robes de laine.
LE COMMIS.
Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie n°
91, je vais vous faire voir des étoffes de laine.
KERSAC.
Et mon châle?
LE COMMIS.
Il vous suit, monsieur.»
Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils
arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile
encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, la
disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour
un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna
l'aunage qu'il voulut.
«Plutôt trop que pas assez», avait dit Kersac.
Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui
proposa de lui envover le paquet.
KERSAC.
Pourquoi ça, me l'envoyer?
LE COMMIS.
Si monsieur est à pied, ça le chargera trop.
KERSAC.
Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous
me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La
bonne farce!»
Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même
les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque.
Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de
Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue
Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on y
voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa
d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss.
BARCUSS.
Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu
n'as pas besoin de t'inquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu
peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance;
elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta
principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer
chez lui le temps qui te reste.
JEAN.
Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que
vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles
choses de Paris.
BARCUSS.
Où le mèneras-tu?
JEAN.
A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de
Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit
qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis,
nous nous promènerons un peu partout.
BARCUSS.
C'est très bien, mon ami; ton choix est excellent.
JEAN.
Monsieur, je reviendrai pour servir le dîner.
BARCUSS.
Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre
couverts. Je servirai bien tout seul.
JEAN.
Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne
pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel;
j'ai à lui parler.
BARCUSS.
Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors.»
Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même
état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais
plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon
sommeil.
Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le
moment Mme de Grignan.
«Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M.
Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu
lui demander de venir chez moi?
[Illustration: Les commis riaient aussi.]