S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les

maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors

savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable.

La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du

bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection.

«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon

Dieu, lui disait-il souvent.

--Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix

défaillante.

Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup

dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était

généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître

pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges.

La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la

journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien;

elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand

Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour

lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et

se réjouissait de la pensée de l'adopter.

Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de

venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques

à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le

Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de

témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que

par sa vie exemplaire et son esprit charmant.

Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi

solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir,

et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant

d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour

raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants.

«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.»

Hélène la lut avec un vif intérêt.

«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?

--J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison

soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois

ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et

l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au

printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable

de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit

Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.»

Hélène devint rouge de joie.

«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.

KERSAC.

Et pourquoi ne le pourrais-je pas?

HÉLÈNE.

C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant

quand un domestique s'absente.

KERSAC.

Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de

domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas

quand l'un d'eux manque.

HÉLÈNE.

Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan,

où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une

vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean.

KERSAC.

C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que

vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on

vous le donne pour quelques jours.»

Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac

lui faisait espérer.

Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était

pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à

perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge

le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans

sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs.

Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien

épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son

paquet et la bourse.

KERSAC, _riant_.

Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous

donné pour m'amuser?

HÉLÈNE.

Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs!

KERSAC, _riant plus fort_.

Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller

et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE.

Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez

être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit

jours!

--Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas

arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent

de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est

presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac

est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que

j'emporte.»

Hélène le suivit en lui recommandant l'économie.

«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur.

Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous.

KERSAC, _riant_.

C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le

savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche.

HÉLÈNE, _souriant_.

Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur.

KERSAC.

Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que

celui qui a, donne à celui qui n'a pas.»

Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son

argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent

francs. HÉLÈNE.

Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous

emportez?

KERSAC.

J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas

risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un

accident, une maladie!

HÉLÈNE.

Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du

tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien.

KERSAC.

Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au

revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma

petite Marie, qui est à l'école.»

Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta

dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et

s'éloigna gaiement.

«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il

fut parti.

Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et

ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet

qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.

XXIII

KERSAC A PARIS

Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui

avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la

rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au

sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète,

revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de

service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit

heures quand il arriva.

«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.

KERSAC.

Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon

petit Jean?

LE CONCIERGE.

Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.

Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je

n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.»

Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.

LE CONCIERGE.

Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le

demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?

KERSAC.

Kersac, son ami Kersac.

LE CONCIERGE.

Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur.

KERSAC.

Très volontiers, mon ami.»

Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta.

KERSAC, _regardant de tous côtés_.

Mais... par où faut-il monter?

LE CONCIERGE.

Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.

KERSAC.

Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.

KERSAC.

Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche

là-dessus tous les jours?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.

KERSAC.

Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!»

Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du

velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines

excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!

[Illustration: Kersac le suivit pas à pas.]

Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le

beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe,

regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes

couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et

alla prévenir Barcuss.

«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac;

il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M.

Kersac, qui vient d'arriver.

JEAN.

M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?»

A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que

la tête de Kersac apparut.

«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui.

--Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et

en l'embrassant de tout son coeur.

--Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de

vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux

de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme

je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec

vous!

KERSAC.

Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te

voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau

garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel

âge donc?

JEAN.

Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.

KERSAC.

C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi!

--Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit

Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant.

[Illustration: Kersac passe la main sur le tapis.]

KERSAC.

Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant,

une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain

de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps.

On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.»

Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il

alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.

BARCUSS.

Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac,

l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?

M. DE GRIGNAN.

Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.

BARCUSS.

Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour

qu'il soit libre de promener son ami?

M. DE GRIGNAN.

Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en

souffrirez.

BARCUSS.

Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge

me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon

comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.

M. DE GRIGNAN.

A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?

BARCUSS.

D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit

pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à

assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air

d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je

lui propose de rester ici?

M. DE GRIGNAN.

Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que

pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean

le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail.

BARCUSS.

Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.»

Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans

l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation.

BARCUSS.

«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous

avons le logement et la table à vous offrir.»

Jean sauta de dessus sa chaise.

«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois

bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur.

KERSAC.

Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a

son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner

à l'hôtel.

JEAN.

Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon

M. Barcuss l'a demandé!

[Illustration: Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.]

BARCUSS.

Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de

logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?

KERSAC, _lui tapant dans la main_.

C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je

voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves

gens.

BARCUSS.

Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre

mettons-nous ton ami?

JEAN.

Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien

mieux.

KERSAC.

J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as

si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu

voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot?

JEAN.

Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.

KERSAC.

Pourquoi ça?

JEAN.

Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des

goûts que je n'ai pas.»

Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner.

Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac

pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques.

Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une

première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.

KERSAC.

Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à

toi?

JEAN.

Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge,

ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes,

le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que

c'est de M. Abel que je parle.

KERSAC.

Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?

JEAN.

Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et

comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons

conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche

le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé,

veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi!

KERSAC.

J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que

tu en parles avec tant d'amitié.

JEAN.

C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on

est seul, loin de sa famille.

KERSAC.

A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi

je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul.

JEAN.

Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?

KERSAC.

Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon.

JEAN.

Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus.

KERSAC.

Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans,

comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près.

JEAN.

Et où la trouverez-vous?

KERSAC.

Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère!

JEAN, _surpris d'abord et riant ensuite_.

Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose

comme trente-trois à trente-quatre ans.

KERSAC.

Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai

besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et

puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de

rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense.

Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui

viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela

dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait

rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te

déplaît-il, mon ami?

JEAN.

Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur,

un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse!

Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave,

excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous

serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même!

KERSAC.

Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à

Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si

bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta

mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma

femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un

sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois

mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui

a signé: _Un ami_, et qui me dit:

«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave,

l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean.

Vous n'aurez pas à vous en repentir.»

Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis

dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de

bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M.

Abel.

KERSAC.

Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien

que de t'en entendre parler.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je

vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M.

Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps.

KERSAC.

Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te

regarde déjà comme mon fils. Mais n'en parle à personne qu'à Simon; on

rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une volée de

coups de poing qui gâterait la noce.

JEAN.

Permettez-moi, monsieur, de le dire à M. Abel; j'ai l'habitude de lui

parler de tout ce qui m'intéresse.

KERSAC.

Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-même si je le voyais.»

XXIV

KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE

Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et

avec une telle force que Jean demanda merci; il étouffait; tous deux

descendirent en riant, Jean se mit à décrotter et cirer les chaussures;

Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant

d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel.

Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se

retourna.

KERSAC.

Tiens! qui est-ce qui vient nous déranger?»

Jean se retourna à son tour, jeta brosse et soulier, et s'avança

précipitamment vers M. Abel.

JEAN.

Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez

là; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce....

M. ABEL.

Qu'il épouse ta mère, parbleu! c'est clair.

JEAN, _étonné_.

Comment avez-vous deviné?

M. ABEL.

Tu sais que je devine tout ce qui te concerne.

JEAN.

C'est vrai, ça, monsieur! Nous nous entendons si bien!»

Kersac était resté la bouche ouverte, les yeux écarquillés, tenant une

brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avança

vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses

mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la

force d'un charretier herculéen. M. Abel, qui ne lui cédait en rien sous

ce rapport, serra à son tour, jusqu'à ce que Kersac eût jeté une espèce

de cri de douleur.

KERSAC.

Sac à papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous êtes de cette

trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc,

Jean, tu ne m'avais pas dit cela?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serré les mains

bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos

mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant.

M. ABEL, _riant aussi_.

C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais ciré mes bottes.

[Illustration: Tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de

l'autre.]

KERSAC.

Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pensé! C'est que nous

venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez.

--Je comprends, dit Abel en adressant à Jean un sourire affectueux. Et

puisque j'ai les mains noires comme les vôtres, je vais vous aider à

dépêcher votre ouvrage; nous allons décrotter tout cela, comme trois

bons amis.»

M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin

de Suzanne, et se mit à brosser et à cirer comme un vrai décrotteur.

Kersac le regardait avec un étonnement qui faisait rire M. Abel, déjà

enchanté du nouveau rôle qu'il s'était adjugé.

Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre à la cuisine pour

se savonner les mains; ils y allèrent tous les trois; le cuisinier,

accoutumé aux excentricités de M. Abel, lui présenta une terrine d'eau

tiède et un morceau de savon, sans demander d'où provenait ce cirage sur

les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavèrent dans un seau.

«Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entré

en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean,

sais-tu comment il va? Il était bien souffrant hier soir.

JEAN.

Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrivée de

M. Kersac m'a tout bouleversé. J'étais si content de le revoir!

M. ABEL.

Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dîner; préviens

Barcuss.

JEAN.

Oui, monsieur. Au revoir, monsieur.

M. ABEL.

Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous

sommes ensemble témoins de Simon?

KERSAC.

Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi.

M. ABEL.

Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un

honnête cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui

l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main

à Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poignée de main...

et sans nous briser les os», ajouta-t-il en riant.

Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement, à l'idée de

M. Abel.

«Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre.

--Et moi je lâche», dit Kersac en reculant d'un pas.

Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas à

revenir et dit à Jean en passant:

«Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui

amener notre ami Kersac dont je lui ai parlé. Au revoir, mes amis. Jean,

dis à Simon qu'il vienne me voir à l'hôtel _Meurice_; nous avons bien

des choses à régler pour la noce, et pas de temps à perdre; c'est pour

après-demain. Tâchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons

les heures, les moyens de transport, etc.»

M. Abel sortit.

JEAN.

Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le

pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant;

vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a

si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si

patient! un vrai petit ange.

KERSAC.

Je t'attends, mon ami, je t'attends.»

Lorsque Jean entra chez Roger, sa mère était près de lui. Celui-ci

tourna la tête avec effort.

«Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne

l'ennuie pas trop.

JEAN.

Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire

connaissance avec vous; il vous aime sans vous connaître.

ROGER.

Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien

fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne

fais rien pour personne.

JEAN.

Rien! vous appelez _rien_ de prier pour nous tous comme vous le faites,

cher monsieur Roger?

ROGER.

Quand je serai près du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai

mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux

ce jour-là!»

Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait.

Ensuite il dit à Jean:

«Mon bon Jean, amène-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-être mal

d'être si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis

un peu mieux.»

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 10 / 15 段