Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je
souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai près du bon Dieu, près de
la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et
toi aussi, Jean. Je t'aime déjà un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu!
je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre!
Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!»
Sa tête retomba sur l'oreiller; des gémissements contenus s'échappaient
de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de
Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la
sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient
respirer du vinaigre.
Quand la crise fut calmée, Roger parut inquiet.
«Maman, dit-il d'une voix éteinte, je crains de m'être plaint trop
vivement; croyez-vous que j'aie offensé le bon Dieu?
MADAME DE GRIGNAN.
Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accepté avec la résignation
d'un bon petit chrétien. Sois bien tranquille; repose-toi.»
Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait à son cou.
ROGER.
Je suis bien fatigué, maman; dites à Jean de revenir demain; il me
soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour
moi.... Mon bon monsieur Abel, restez près de moi pour laisser maman
se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime
tant à vous entendre causer!
ABEL.
Je resterai près de toi, mon enfant. Chère madame, voulez-vous présenter
mon ami Jean à Barcuss, votre maître d'hôtel. Je le remets entre vos
mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne
que tu auras à faire. A demain, au café, pour la dernière fois.»
Avant de sortir, Jean baisa la petite main décharnée du pauvre enfant
qui l'avait si profondément impressionné et attendri. Roger lui sourit,
mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger.
Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en
larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler.
«Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de
Grignan.
JEAN.
Oh! madame, c'est une maison de bénédiction pour moi.»
Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se
levant:
«Venez, Jean, je vais vous mener à notre bon Barcuss; un bien excellent
être celui-là.»
Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.
MADAME DE GRIGNAN.
Mettez ce bon garçon un peu au courant de la vie qu'il mènera chez
nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleuré près du lit de notre
pauvre petit enfant, et il a prié près de lui.»
Barcuss serra la main de Jean et l'emmena.
«M. Abel m'a beaucoup et souvent parlé de vous, Jean. Que savez-vous
faire?
JEAN.
Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais été que dans un café.
BARCUSS, _souriant_.
Eh! c'est déjà quelque chose! Et, en tout cas, vous êtes modeste, ce qui
est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire.
JEAN.
Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je
vous obéirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que
vous m'aurez commandé.
BARCUSS.
Bien, mon ami, très bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement à la
messe?
JEAN.
Au café, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin;
et puis, Simon et moi, nous allions à vêpres chacun à notre tour.
BARCUSS.
Et faites-vous vos prières matin et soir?
JEAN.
Oh! monsieur! Comment les aurais-je manquées! Simon et moi, nous les
faisions toujours ensemble, côte à côte. Et puis Simon me bénissait au
nom de maman, et je l'embrassais. C'était toujours le commencement et la
fin de nos journées.
BARCUSS.
Qui est Simon?
JEAN.
C'est mon frère aîné, monsieur! Un bien bon frère! Et M. Abel a été si
bon pour lui! C'est lui qui a arrangé son mariage, qui lui a fait une
fortune.
BARCUSS.
Vous aimez M. Abel?
JEAN.
Si je l'aime, monsieur!»
Et les yeux de Jean étincelèrent.
JEAN.
Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui!
Et le jour où je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera
le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses
bontés pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait
pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous,
monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amitié pour moi? Oui, monsieur; moi,
pauvre garçon, qui ne suis bon à rien, qui ne puis et ne pourrai jamais
rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bonté de
m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je
pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le
coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut;
et puis, je n'ose pas.»
Barcuss était de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque
Jean fut parti, Barcuss alla raconter à Mme de Grignan toutes les
paroles que lui avait dites le protégé de M. Abel; elle en fut touchée
et les redit à son tour à Abel.
ABEL.
En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais;
si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait
eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les
met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.
MADAME DU GRIGNAN.
Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous
attend au passage pour vous remercier.»
En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer
chez lui, Barcuss le guettait au passage.
«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez
fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il
vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et
de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa
reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire
comme il le voudrait!
[Illustration: Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.]
ABEL.
Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de
l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera
de devenir un saint, et un serviteur _comme on n'en voit guère, comme on
n'en voit pas_.»
Abel partit en riant.
«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas _Jean qui rit_; il
quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera
plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi,
je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est
singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à
petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais
non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même
serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!...
A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr....
Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.»
Le matin, lorsque Abel arriva au café, il trouva Simon et Jean qui
l'attendaient; ils s'empressèrent de le servir pour la dernière fois.
Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent
bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamné à mort; soit
qu'il regardât M. Abel, soit qu'il considérât Simon, il était également
affligé. Abel avait l'air grave, presque triste.
Le déjeuner ne fut pas long.
«Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi,
Simon, je serai un de tes témoins pour ton mariage; je te donne d'avance
mon présent de noces, il t'aidera à faire la corbeille d'Aimée.»
Il lui mit un portefeuille dans la main.
«Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant
les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui même.
Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car
c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.»
Il lui serra les mains; Jean y répondit en baisant celles de M. Abel,
qui salua du geste et du sourire et sortit.
XXI
SÉPARATION DES DEUX FRÈRES
Simon et Jean montèrent pour la dernière fois dans leur chambre.
Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le
portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille
francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille
francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon
l'usage, donner à sa femme.
«Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon.
JEAN.
Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.
SIMON.
Certainement, mon ami: tu m'aideras à m'arranger. Ce ne sera pas long,
je pense.
--Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible.»
Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun
une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent congé de leurs
camarades, qui les voyaient partir avec regret.
En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie.
«Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir
pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et
j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant
servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli
mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant;
rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos
meubles sont charmants; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée
est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche.»
Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa
future belle-mère.
SIMON.
«Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien
acheté. Je ne sais ce que cela veut dire.
JEAN.
Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit, à moi, que c'est
M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans _tes_ deux
chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée.»
Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean
trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les
meubles étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la
chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine
de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles.
MADAME AMÉDÉE.
On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est
elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos
effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez
mieux ranger vos affaires vous-même.
SIMON.
Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans
le paquet que j'ai apporté.
JEAN.
Encore M. Abel, notre chère providence!»
Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits,
de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa
condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore.
Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.
«C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur
montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a
donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je
gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces
pour Aimée, ma mère: achetez ce que vous croirez lui être utile et
agréable.»
M. et Mme Amédée étaient enchantés; il leur importait peu de qui
venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se
hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M.
Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur.
MADAME AMÉDÉE.
Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter
de l'avenir de tes enfants.
AIMÉE.
J'espère bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours à
la générosité de son bienfaiteur après tout ce qu'il lui a donné.
MADAME AMÉDÉE.
Je ne dis pas que tu demandes jamais rien à M. Abel; je veux dire
seulement que sa générosité prévoit tout et pense à tout.»
Aimée n'était pas contente de l'explication de sa mère; mais elle ne dit
rien. C'était sa mère!
Simon et Jean, restés seuls, s'embrassèrent tendrement et longuement;
tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait,
mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance.
«Rangeons tes effets, dit Jean après quelques instants de silence; et
puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hélas!
mon bon et cher frère, c'est là le chagrin; chacun chez soi: nous ne
serons plus ensemble. Toujours, toujours séparés à l'avenir!
--Mais pas séparés de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux années que
nous avons passées ensemble si étroitement unis, sont de beaux moments
de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir.
Je n'ai jamais été si heureux que dans notre pauvre chambrette du
cinquième, où nous manquions de tout et où nous avions tout ce qui fait
le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle.
Nous les avons toujours, ces deux éléments de bonheur. Nous nous verrons
moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un
à l'autre. Et à présent mettons-nous à l'ouvrage.»
Jean embrassa encore une fois Simon et commença avec lui à tout placer
dans la commode et dans l'armoire, et à accrocher les habits aux
porte-manteaux.
Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite
statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira
deux jolis livres, les _Évangiles_ et l'_Imitation_; ensuite une petite
boîte contenant une belle montre d'homme avec sa chaîne d'or.
JEAN.
Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un
homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est
impossible!»
La malle était vidée. Simon se trouvait monté de tout pour des années;
jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait été
oublié.
Il commençait à se faire tard; il était temps que Jean se rendit
chez ses nouveaux maîtres. Les deux frères s'embrassèrent à plusieurs
reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu troublée par des
larmes qui remplissaient ses yeux, malgré ses efforts; et Simon, partagé
entre le regret de quitter son frère et le bonheur de sa situation
actuelle et à venir.
[Illustration: «C'est trop, dit-il. C'est trop bon.»]
Les frères se séparèrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra
dans le magasin, où il trouva Aimée, qu'il n'avait pas encore vue,
à laquelle il avait tant de choses à dire, et dont la sympathie et
l'affection dissipèrent promptement le nuage de tristesse que lui avait
laissé le départ de Jean.
Celui-ci marchait vite et cherchait à se distraire; en passant devant
l'épicerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait.
JEAN.
«Ah! où vas-tu si précipitamment, Jeannot?
JEANNOT.
Je vais entrer chez M. le comte de Pufières; une fameuse place, va;
des gens très riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer;
habillé comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien à faire, et
puis des profits.
JEAN.
Quels profits peux-tu avoir?
JEANNOT.
M. Boissec, l'intendant, me les a expliqués; je les aurai si je me
conduis bien. Je te dirai ça quand j'y serai et que je saurai bien au
juste ce que c'est. Et toi, où vas-tu si bien habillé?
JEAN.
J'entre aussi, moi, dans une maison où m'a placé notre cher bienfaiteur
M. Abel.
JEANNOT.
Et quel genre de maison est-ce?
JEAN.
Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garçon de dix ans bien
malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si résignés et
si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon!
JEANNOT, _d'un air moqueur_.
Ce sera amusant! un joli présent que t'a fait ton _cher_ bienfaiteur!
JEAN.
Oui, c'est un beau présent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir
trouvé digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends
plus cela, toi!
JEANNOT.
Laisse-moi donc avec ta pitié! Tes _pauvre Jeannot_! m'ennuient à la
fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbécile, je
m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai.
JEAN.
Et après?
JEANNOT.
Après? Eh bien,... après,... je recommencerai.
JEAN.
Et après?
JEANNOT.
Après,... après,... Je continuerai.
JEAN.
Et après?
JEANNOT.
Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton après.
JEAN.
C'est qu'après tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y
aura encore un après et un toujours!»
Jeannot lança à Jean un regard de colère et de mépris, et passa de
l'autre côté de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue
Castiglione, Jeannot tourna à droite, Jean continua tout droit et dit un
dernier adieu au _pauvre Jeannot_, qui se croyait très heureux et qui ne
daigna ni répondre ni tourner la tête.
«Quel dommage qu'il ait quitté le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!»
Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reçut.
«Ah! te voilà donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous,
et nous allons nous mettre à l'ouvrage tout de suite; M. Abel dîne ici;
tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je préparerai le
dessert et le vin.
JEAN.
Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il passé une bonne nuit?
BARCUSS.
Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il
souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le père et
la mère sont sur les dents.»
Un coup de sonnette se fit entendre.
BARCUSS.
Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je
l'abandonne.»
Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan.
«C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous étiez
arrivé; mon pauvre Roger vous demande; il désire beaucoup vous voir; lui
qui ne demande jamais rien et qui semble de rien désirer, il a demandé
qu'on vous envoyât chez lui aussitôt que vous seriez arrivé. Allez-y,
mon ami!
--Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prévenir M. Barcuss?
--Oui, Jean, allez; c'est très bien à vous d'être déférent pour M.
Barcuss.»
Jean revint un instant après et il entra dans la chambre de Roger.
Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il
ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer
son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main.
Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si
souffrant, si contracté du pauvre enfant.
Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement.
«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas
malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le
bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux,
tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre
monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon
Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.»
Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa
faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever,
mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main
qu'il tenait.
«Prions, dit-il très bas.
JEAN.
Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé.
ROGER.
Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de
moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content
aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman
pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis
tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup,
Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime
pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et
puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont
toujours l'air d'aimer.»
Roger s'arrêta; son visage se contracta.
«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre,
je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte
Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!»
Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de
la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le
médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent
et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après.
Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire
rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux
devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette
position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse
et de dévouement.
M. ABEL.
Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de
ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait
croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être
ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh
bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean?
BARCUSS.
Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.»
Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle?
M. ABEL.
Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans
ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été
portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.»
Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et
un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne
me trahis pas, tais-toi».
BARCUSS.
Je vais voir si madame est dans le salon.
--Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls.
M. ABEL.
Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que
ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon
ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant.
A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune
personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie,
si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en
faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier
l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il
ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet
excita le rire bienveillant des cinq convives.
XXII
JEAN SE FORME
Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs.
Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui
avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever
l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières
qu'il n'avait pas eues jusque-là.
Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de
Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue
de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de
courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible
de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa
constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il
comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna
plus de respect, de déférence.
Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En
prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses
sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à
contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou
inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus
les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins
affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même
ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux,
entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait
autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est
la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour
aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les
deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner
à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il
désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou
voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres.