l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce
que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne
vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et
je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa
charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi,
pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai
reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est
trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi,
j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que
je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai
fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de
gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un
bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux
bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions
pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que
le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je
pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là
qu'il faudra m'écrire.
Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux
encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui
écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.
«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman,
c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des
soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle
parler? En as-tu reçu une de M. Métis?
SIMON.
Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour
nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller
souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce
n'est pas son habitude.
JEAN.
Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça?
SIMON.
Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à
mesure.»
Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt
francs.
SIMON.
C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans
huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents?
Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements
et les chaussures.... Je n'y comprends rien!
JEAN.
Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être
lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il
a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites
sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je
l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour
lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je
le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains....
Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.
SIMON.
Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que
tu ne l'as fait jusqu'ici.
JEAN.
Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!»
Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui
trouva un air tout embarrassé.
«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et
riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété?
JEAN.
Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne.
M. ABEL.
Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la
gêne?
JEAN.
Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être
obligé de le garder pour moi.
M. ABEL.
Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?
JEAN.
Vous permettez, monsieur?
M. ABEL, _riant_.
Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous
nous disons tous nos secrets.
JEAN.
Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous
regarde.»
M. Abel le regarda avec surprise.
JEAN.
Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et,
ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour
vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez
soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire
l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis
plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs....
Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les
sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne
savent comment les exprimer.»
[Illustration: Simon regarda sur son livre.]
M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et
qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré
qu'il comprenait ses sentiments.
«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien;
et je suis très content de ce que j'y vois.
JEAN.
Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.
M. ABEL.
Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine
tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se
marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs
chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au
printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et
établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux
pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient
à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister;
tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me
causerait un vif chagrin.
JEAN.
Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude?
Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous
en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous
obéirai en tout.
M. ABEL.
Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici
et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très
bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien
élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique
riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second
domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas
la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire
le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est
couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne
se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et
attachant.
JEAN.
Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.»
M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean
et se leva de table.
M. ABEL.
Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.»
Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon
partagea la satisfaction de son frère.
«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en
sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.»
Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla
droit à Simon.
«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé.
SIMON.
Lequel? Que veux-tu?
JEANNOT.
Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie;
je veux me mettre en maison.
SIMON.
Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les
allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.
JEANNOT.
Demande à M. Métis de me prendre.
SIMON.
M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle.
JEANNOT.
Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.»
Simon ne répondit pas.
JEANNOT.
«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.
SIMON.
C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne
te connais plus, tu ne viens plus nous voir.
[Illustration: Jeannot se retira lentement.]
JEANNOT.
C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?
SIMON.
C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois,
il n'aurait pas tort.
JEANNOT.
Qu'est-ce qu'il t'a dit?
SIMON.
Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.
JEANNOT.
Je veux le savoir et tu me le diras.
SIMON.
Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.
JEANNOT.
Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal.
SIMON.
Fais ce que tu voudras et va-t'en.
JEANNOT.
Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le
passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas.
SIMON, _vivement_.
Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par
la police.
JEANNOT.
Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu
me recommander pour une place de domestique.
SIMON, _avec force_.
Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.»
Jeannot se retira lentement en menaçant du poing.
JEAN.
Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il
regrette déjà de t'avoir parlé si rudement.
SIMON.
Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise
conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui
dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.
JEAN.
Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une
bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon.
SIMON.
Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme
un garçon honnête et rangé.»
Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.
XIX
M. ABEL PLACE JEANNOT
Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il
l'aperçut, il courut à lui.
JEAN.
J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en
dites rien, c'est un secret.
M. ABEL.
Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce
que tu voudras.
JEAN.
Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous
chercher votre déjeuner.
--Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la
reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car
je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à
l'âme.»
Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à
point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.
JEAN.
«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous
raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand
service.
M. ABEL.
Parle, mon ami; je t'écoute.»
Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui
demander instamment de placer Jeannot.
M. ABEL.
«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon,
et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien.
JEAN.
Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que
ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui
approche.
M. ABEL.
C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne
voudrais pas pour moi-même?
JEAN.
Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que
si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste)
qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour
Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui,
pardonnez-lui, sauvez-le.
M. ABEL.
Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me
demandes, mais....
JEAN, _en joignant les mains._
Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que
vous dit mon coeur.
M. ABEL, _souriant_.
Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le
placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à
un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que
je vais te faire. Le crois-tu honnête?
JEAN, _hésitant et baissant les yeux._
Non, monsieur.
M. ABEL, _souriant_.
Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?
JEAN, _de même_.
Non, monsieur.
M. ABEL.
Et de deux! Le crois-tu religieux?
JEAN.
Non, monsieur.
M. ABEL.
Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?
JEAN.
Non, monsieur.
M. ABEL.
Quatre! Le crois-tu sincère, loyal?
JEAN.
Non, monsieur.
M. ABEL.
Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable?
JEAN.
Non, monsieur.
M. ABEL.
Le crois-tu propre, rangé, intelligent?
JEAN.
Non, monsieur.»
M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put
s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel
reprit:
«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?...
Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole....
Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son
service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon,
maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi
encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu
me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!»
M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il
sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté
de M. Abel.
«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en
voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce
pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je
le plains.
M. ABEL.
Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne
crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée....
Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien.
JEAN.
Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira!
M. ABEL, _riant_.
Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes
maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras
chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le
pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint,
celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère
aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et,
à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire
les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah!
ah!»
Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il
s'échappa riant encore.
Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et
ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon.
SIMON.
Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas
d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de
force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre
que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de
nous trouver deux bons remplaçants.
JEAN.
Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je
ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble,
et plus je serai satisfait.»
Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous
continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de
son ami.
CAÏN.
Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un
éclat de rire.
ABEL.
Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris
encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que,
cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,...
oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale,
paresseux, maussade, insolent, etc., etc.
CAÏN, _riant_.
Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur,
menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?
ABEL.
Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.
CAÏN.
Et à qui destines-tu ce trésor?
ABEL.
Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole.
CAÏN.
Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne
vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot.
ABEL.
Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre,
tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je
l'apporte demain à mon petit Jean.
CAÏN.
Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui
fera notre affaire.»
Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement.
«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.»
Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de
M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas
longtemps.
M. ABEL.
Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.
JEAN.
Déjà, monsieur!»
Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles.
JEAN.
Déjà! que vous êtes bon!»
Abel le regarda et sourit.
M. ABEL.
Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort
riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien
nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien.
JEAN.
Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité?
M. ABEL.
Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui.
JEAN.
Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?
M. ABEL.
Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village.
JEAN.
Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal?
M. ABEL.
Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur,
etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y
resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une
excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent
que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu
seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et,
à propos de ta position, que t'a dit Simon?
JEAN.
Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer.
M. ABEL.
Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le
trouverai-je chez lui en sortant d'ici?
JEAN.
Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.»
M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en
descendit au bout d'un quart d'heure.
M. ABEL.
Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs
maîtres; habille-toi proprement.
JEAN.
Oui, monsieur, je serai prêt.»
Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur
une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant
sérieux et immobile, il s'approcha de lui.
SIMON.
Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!
JEAN.
M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne
serai plus avec toi.
SIMON.
Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon
nouveau commerce me laissera plus de liberté.»
Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y
réussir.
M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot
seul dans la boutique, suçant du sucre candi.
[Illustration: M. Abel sortit, laissant M. Pontois stupéfait.]
M. ABEL.
Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé
une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu
iras demain à midi rue de _Penthièvre_, 28; tu monteras au premier, tu
demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières,
et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le
reste là-bas.
JEANNOT.
Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.
M. ABEL.
C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi,
c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.
JEANNOT, _humblement_.
Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur
croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de
monsieur....
M. ABEL, _vivement_.
Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!»
Jeannot s'empressa de sortir.
«Misérable! ingrat! dit Abel se parlant à lui-même. Au moment où Jean
lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser
de calomnie!... Si ce n'était ma promesse à Jean, j'irais défaire ce
qu'a fait Caïn. Le gueux! le gredin!»
Pontois entra; il reconnut M. Abel, _le chanteur_.
PONTOIS, _avec insolence_.
C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous?
M. ABEL, _sèchement_.
Je veux vous parler, monsieur l'épicier, au sujet du garçon que vous
appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas à vous; je vous en
débarrasse. Envoyez-le demain là où je lui ai dit d'aller. Il _faut_
qu'il y aille; entendez-vous? _il le faut_. Il vous devra une indemnité
pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.»
Il jeta sur le comptoir une pièce de vingt francs et sortit, laissant
Pontois stupéfait.
«Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle
hauteur!... Et comme il a jeté cette pièce d'or! comme on ferait d'un
sou.... Il me débarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drôle, et il me
paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?»
Il ramassa la pièce d'or, la mit dans son gousset, appela un garçon et
remonta dans son entresol.
XX
JEAN CHEZ LE PETIT ROGER
M. Abel vint déjeuner au café; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce
sourire était triste: il le regarda, mais ses yeux étaient humides.
M. ABEL.
Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton
frère. Mais tu restes près de lui, tu le verras souvent; et puis, il
eût bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-même, étant marié,
aura pris le commerce de son beau-père.
JEAN.
C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais...
j'aime Simon! Il est mon frère... et il a été si bon pour moi! Je le
verrai, mais ce ne sera pas la même chose, monsieur. Et vous! Je vous
verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas régulièrement
comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier
toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer à mon aise.
M. ABEL.
Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien?
JEAN.
Si je vous aime! si je vous aime! comme un père, comme un bienfaiteur.»
Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son déjeuner en silence. Il se
leva, chercha Simon des yeux.
«Amène-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose à lui dire.»
Jean l'amena tout de suite.
«Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amédée; j'ai obtenu de lui que ton
mariage aurait lieu vers le Carême, et qu'en attendant tu entrerais chez
lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reçoit
chez lui dès demain. M. Métis consent à ce brusque départ.... Je te
renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens
avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan.
JEAN.
Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; c'est ce
que je vous disais au café, monsieur.
M. ABEL.
Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de
même pour tous, partout et toujours. On se sépare sans cesse de ceux
qu'on aime.»
Tout en marchant et causant, ils arrivèrent devant un bel hôtel de
l'avenue Gabrielle.
M. ABEL.
Voilà ta maison, mon ami; montons, je te présenterai à tes maîtres.»
M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un
second, où se tenait la maîtresse de la maison. Elle était à son bureau;
elle écrivait.
«Vous voilà, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme
est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous
connaissons.... Vous avez l'air effrayé, mon pauvre garçon; M. Abel a dû
vous dire pourtant que nous chercherions à vous rendre heureux.
JEAN.
M. Abel m'a dit, madame, que vous étiez bien bonne, que vous étiez tous
bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui était
un petit saint.»
Mme de Grignan tendit la main à Abel.
«Merci, mon ami, d'avoir parlé ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien
envie de vous connaître, Jean; M. Abel lui a parlé de vous.
JEAN.
Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir.
MADAME DE GRIGNAN.
Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux
quand il vous voit!»
Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une
chambre où était Roger, couché dans son lit; son pauvre petit visage
était pâle et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et
les os. Il avait de la peine à tourner sa tête sur son oreiller, tant il
était affaibli par la souffrance.
Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce
visage souffrant.
«Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous êtes bon de
venir me voir!
ABEL.
Comment te trouves-tu, mon enfant?
ROGER.
Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre
pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.»
Jean, étonné, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger
l'aperçut, le regarda attentivement.
ROGER.
Qui est ce jeune homme? il a l'air bon.
ABEL.
C'est mon ami Jean dont je t'ai parlé, mon petit Roger; il est en effet
très bon.
ROGER.
Est-ce qu'il aime le bon Dieu?
ABEL.
Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon.
ROGER.
C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus près.»
Jean s'approcha et se mit à genoux près du lit du pauvre petit malade.
ROGER.
Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que
vous êtes un enfant du bon Dieu comme moi.»
Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait à genoux
près du lit et le regardait.
ROGER.