M. Abel se tut. Jeannot était consterné; il tremblait de tous ses

membres. Jean le regardait avec surprise et chagrin. Indigné d'une

si basse supercherie, il avait peine à y croire. Simon s'efforçait de

maîtriser sa colère; il aimait tendrement son frère, et il ne pouvait

supporter que l'on se jouât de sa bonté, de sa générosité. Personne ne

parlait.

M. ABEL.

Hors d'ici, vil imposteur! Va-t'en, et ne te trouve plus sur mon

chemin.»

[Illustration: Il le mit dehors d'un coup de pied.]

Jeannot hésitait; M. Abel le saisit par l'oreille, le traîna jusqu'à la

porte, et le mit dehors d'un coup de pied.

«Effronté coquin! misérable!» dit M. Abel en rentrant tout ému et en se

mettant à table.

XVI

M. LE PEINTRE EST DÉCOUVERT

Cette fois-ci, ce ne fut ni Jean ni Simon qui lui servirent son

déjeuner. Simon était atterré de la hardiesse, de l'effronterie et de

la fourberie de son cousin; Jean en était fort affligé, et, pour la

première fois, il pleura. M. Abel regardait les deux frères, Jean

surtout, avec une compassion et un intérêt visibles. Quand son déjeuner

fut fini et desservi, il appela Simon.

M. ABEL.

Viens, mon pauvre Simon, j'ai quelque chose à te dire.»

Simon s'approcha.

«Simon, tâche de distraire Jean du chagrin que lui donne l'indigne

conduite de Jeannot, et toi-même, mon brave garçon, j'ai une bonne

nouvelle à t'apprendre. Tu plais beaucoup à M. et à Mme Amédée, et

beaucoup aussi à Mlle Aimée.

SIMON.

Oh! monsieur, c'est impossible! Un pauvre garçon comme moi!

M. ABEL.

C'est pourtant vrai. Hier, toute la soirée, je me suis occupé de toi, et

ce que je te dis est positif. Les parents vous trouvent tous les deux un

peu jeunes pour vous marier tout de suite, mais ils m'ont dit qu'ils te

verraient avec plaisir venir chez eux le plus souvent possible.

SIMON.

Monsieur, je ne puis croire à un pareil bonheur! Moi qui n'ai rien....

M. ABEL, _souriant_.

Quant à la fortune, mon ami, on ne sait pas ce qui peut arriver; tu

peux avoir tes gages augmentés; tu peux arriver à être premier garçon ou

surveillant, associé même.

SIMON.

Il faudrait pour cela, monsieur, que je fusse dans la maison depuis dix

ans pour le moins.

M. ABEL.

On ne sait pas,... on ne sait pas les idées qui passent par la tête

d'un maître de café. M. Métis n'est plus jeune; il t'aime beaucoup; il

a grande confiance en toi; on aime à avoir un associé intelligent,

honnête.

SIMON.

Mais ça ne suffit pas, monsieur; il faut avoir de l'argent, de quoi

faire un cautionnement.

M. ABEL.

Qu'à cela ne tienne, mon ami; je suis là pour t'épauler, pour te servir

de caution, et je ne craindrai pas de perdre mon argent.

SIMON.

Oh! monsieur, serait-il possible?»

Simon resta les mains jointes devant M. Abel, ne sachant comment le

remercier, n'osant pas se laisser aller à toute sa reconnaissance et à

son bonheur. Le café était encore vide, à cause de l'heure matinale; la

dame du comptoir même n'était pas encore descendue; M. Abel, d'ailleurs,

mangeait dans un cabinet réservé aux privilégiés.

Jean avait écouté et tout entendu; il regardait M. Abel avec une

expression toute particulière. Tout à coup il s'avança vers lui, tombant

à ses genoux, les lui baisa avec ardeur et s'écria:

«C'est vous, c'est vous qui êtes monsieur le Peintre; c'est vous qui

êtes notre bienfaiteur, le coeur d'or qu'aimait le mien. Je vous devine.

J'en suis sûr, c'est vous; oui, c'est vous! Oh! laissez-moi baiser vos

mains et vos genoux, vous dire que je vous aime, combien je vous aime,

combien je vous respecte, avec quelle tendresse je songe à vous, avec

quel bonheur je vous retrouve. Cher, cher monsieur Abel, dites-moi

votre vrai nom, que je le grave dans mon coeur, dans mon esprit. Cher

bienfaiteur! Simon sera heureux par vous! Que le bon Dieu vous bénisse!

Que le bon Dieu vous protège! Que le bon Dieu vous récompense!»

Et le pauvre Jean éclata en sanglots.

M. Abel, fort ému lui-même, le releva, le serra dans ses bras, baisa son

front, ses joues baignées de larmes, et tendit la main à Simon, qui la

serra dans les siennes, et, cédant à un attrait irrésistible, la baisa

en s'inclinant profondément.

M. ABEL.

Allons, je suis découvert! Pas moyen de résister à la pénétration de mon

bon petit Jean. Cher enfant, et toi, mon bon Simon, vous m'avez

donné plus de bonheur que je ne pourrai jamais vous en rendre, en

me découvrant les trésors de deux belles âmes bien chrétiennes, bien

honnêtes. Depuis plus d'un an que je vous connais, j'ai passé quelques

heures bien heureuses, dont je conserverai le souvenir. J'ai toujours

vécu seul; orphelin dès mon enfance, élevé ou plutôt tyrannisé par une

tante méchante, sans foi et sans coeur; sachant par expérience combien

les coeurs dévoué sont rares, ayant fait moi-même ma fortune avec le

talent de peintre que le bon Dieu m'a donné, j'ai éprouvé à ma première

rencontre avec toi, Jean, une impression qui ne s'est pas effacée; tu

étais bon, reconnaissant, affectionné, je désirais te revoir; j'avais,

d'ailleurs, à expier la frayeur et la peine que je t'avais causées en te

dépouillant. Ta joie en me revoyant m'a touché, m'a attiré; Simon, que

j'ai reconnu de suite à sa ressemblance avec toi, m'a paru digne d'être

ton frère; je me suis de plus en plus attaché à vous, j'ai voulu vous

faire du bien sans me découvrir; votre reconnaissance à propos des

habits neufs m'a extrêmement touché et a augmenté mon amitié pour vous.

Je n'ai pas de parents; je n'ai ni femme ni enfants; je suis seul dans

ce monde; je puis donc, sans faire de tort à personne, me donner le

plaisir de vous faire du bien. Mais... voici du monde qui arrive;

lève-toi, mon petit Jean, mon cher enfant. Nous nous voyons tous les

jours.... Simon, tu me tiendras au courant de _tes affaires_, ajouta

M. Abel en souriant et en lui serrant la main. Et si on te parle de ta

fortune, sache que tu as déjà trois mille francs placés en obligations

de chemin de l'Est.

SIMON.

Oh! monsieur!

M. ABEL.

Chut! il y a du monde.... A demain, mes enfants. Adieu, mon petit Jean;

c'est bien toi qui as un coeur d'or.... Silence! A demain, de bonne

heure.»

M. Abel sortit, presque aussi heureux que ses deux protégés.

Quand la journée fut finie, Simon et Jean montèrent chez eux pour écrire

à leur mère, mais non sans s'être bien embrassés et félicités. Ils

prièrent ensemble le bon Dieu; ils le remercièrent et lui demandèrent de

bénir leur bienfaiteur, et de lui faire rencontrer un coeur qui l'aimât

pour qu'il fût bien heureux. Puis ils se mirent à écrire chacun de son

côté.

XVII

SECONDE VISITE A KÉRANTRÉ

Depuis plus de deux ans qu'Hélène Dutec s'était séparée de son enfant,

elle avait reçu bien régulièrement des nouvelles, tantôt de Jean, tantôt

de Simon. Elle se réjouissait de les voir heureux, et elle recevait

très souvent des sommes d'argent qui dépassaient ses espérances. C'était

tantôt Jean, tantôt Simon qui lui envoyaient vingt francs, quelquefois

même quarante francs. L'aisance, le bien-être régnaient dans son petit

ménage. Le bon Kersac y était toujours pour quelque chose; il se passait

rarement une quinzaine sans qu'il vînt lui faire une visite; chaque fois

il apportait _de quoi se contenter_, disait-il.

«Car, ma bonne dame Hélène, tel que vous me voyez, je suis diablement

égoïste; ainsi, l'autre jour, je vous ai apporté une couple de chaises;

aujourd'hui ne voilà-t-il pas qu'il me faut un fauteuil; j'en ai

apporté un dans la carriole.... Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas,

ajouta-t-il, de ce que je me soigne comme une petite-maîtresse. Je

deviens douillet en prenant des années; mais vous êtes bonne et vous

n'en penserez pas plus mal de moi, n'est-ce pas?

HÉLÈNE.

Mal? que je pense mal de vous? Comme si je ne voyais pas pourquoi vous

apportez tout cela? Cette table, c'est pour vous, n'est-ce pas?

KERSAC.

Certainement! Je déteste manger sur le pouce.

HÉLÈNE.

Et l'armoire? c'est pour vous encore?

KERSAC.

L'armoire, c'est pour serrer les petites provisions que je vous apporte

et que je viens manger chez vous; je n'aime pas les choses qui traînent:

ça me taquine, ça me gêne.

HÉLÈNE.

Et le lit de la petite?

KERSAC.

Le lit est pour savoir ma protégée bien couchée. Je n'aime pas à voir un

lit brisé, malpropre.

HÉLÈNE.

Et le linge? et la vaisselle? et le bois? et tant d'autres choses?

KERSAC.

Le linge, c'est pour avoir de quoi m'essuyer quand j'arrive chez vous

tout en transpiration. La vaisselle, c'est pour manger dedans; le bois,

c'est pour mettre une bûche au feu sans me gêner quand j'arrive transi

de froid. Enfin, écoutez donc, je suis comme ça, moi. J'aime mes aises.

Ce ne serait pas bien à vous de prendre mauvaise opinion de moi parce

que je suis un peu..., un peu..., allons, il faut s'exécuter et lâcher

le mot, un peu _égoïste_.»

Hélène sourit.

«Que le bon Dieu nous donne à tous des égoïstes de votre façon, monsieur

Kersac.

KERSAC.

Et quelles nouvelles des enfants?

HÉLÈNE.

Très bonnes, merci bien. Jean me parle de vous dans toutes ses lettres;

il dit toujours, en me parlant de ce bon M. Abel qui le fit penser à

vous, qu'il est bon comme vous, obligeant et gai comme vous, et que,

comme vous, il ne peut souffrir le pauvre Jeannot.

KERSAC.

Ha! ha! ha! C'est bon, ça! Eh bien, cela me donne bonne opinion de ce M.

Abel. Ce Jeannot me déplaît plus que je ne puis le dire. Je parie qu'il

finira par filouter et par se faire pincer.

HÉLÈNE.

Oh! monsieur Kersac. Ne dites pas ça. Ce serait terrible! Pensez donc!

l'enfant de ma soeur!

KERSAC.

Oui, mais le père était un gueux, un gredin! Excusez, ma bonne dame

Hélène, je ne voulais pas vous peiner; seulement, pour vous dire mon

impression, ce garçon est jaloux de Jean; il est envieux, ingrat,

paresseux; il n'aime personne. Pas comme notre petit Jean! Celui-là

est tout l'opposé. Mais, ajouta-t-il en se levant, j'oublie que j'ai

quelques provisions dans ma carriole; si nous dînions! J'ai l'estomac

creux, il me semble que j'avalerais un pain de six livres.»

[Illustration: Chaque fois il apportait de quoi se contenter,

disait-il.]

Kersac et Hélène sortirent et allèrent sous le hangar, où étaient le

cheval et la carriole. Kersac donna à boire au cheval, qui finissait son

avoine, lui arrangea sa litière; Hélène lui apporta une botte de foin;

après quoi Kersac se mit à décharger la carriole de ses provisions.

Hélène reçut un bon gigot tout cuit, trois livres de beurre, un kilo

de sucre, un kilo de café tout brûlé et moulu, un kilo de chandelle, un

gros fromage, une bouteille d'huile à manger et une autre de vinaigre,

un paquet d'épiceries de toutes sortes; et enfin il retira un paquet

qu'il semblait vouloir cacher.

«Ceci, dit-il, ce n'est pas pour vous, ma bonne dame Hélène, c'est pour

moi.

HÉLÈNE.

Ah! qu'est-ce que c'est, sans indiscrétion?

KERSAC.

Voilà! C'est qu'il faut encore m'accuser d'un vilain défaut, et ce n'est

pas agréable. Et pourtant il faut que je m'exécute, car tout de même

quand vous verriez la chose, vous devineriez bien mon défaut. Tel que

vous me voyez, Hélène, je suis un peu coquet; j'aime à être bien tenu,

bien peigné, bien attaché. Et chez vous il n'y a pas de glace. Cela

m'ennuie, parce qu'en arrivant, voyez-vous, le vent, la sueur, la

poussière, tout ça vous ébouriffe, vous dérange; avec ma glace, je

verrai de suite si je suis présentable. Vous n'êtes pas fâchée, n'est-ce

pas?

Hélène ne répondit qu'en lui serrant les mains dans les siennes; sa

bouche resta muette, mais ses yeux exprimèrent sa reconnaissance; elle

rentra et se mit à ranger les provisions dans l'armoire que lui avait

value l'_égoïsime_ de Kersac.

KERSAC.

Un clou, s'il vous plaît, Hélène, pour attacher la glace. Où faut-il

l'accrocher?

HÉLÈNE.

Elle sera bien partout où vous la mettrez, monsieur Kersac. Voici un

clou.»

En prenant le clou, Kersac s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de

larmes.

KERSAC.

Pourquoi pleurez-vous, Hélène?... Pourquoi?... Je veux que vous me le

disiez.

HÉLÈNE, _souriant_.

Je pleure sur votre _égoïsme_; je remercie le bon Dieu de vous avoir

donné un si beau défaut, et je le prie de vous en récompenser dans ce

monde et dans l'autre.

KERSAC.

Oh! dans ce monde, je n'y tiens guère; dans l'autre, je ne dis pas; et,

à mon tour, je prie le bon Dieu de vous y retrouver avec mon petit Jean

après ma mort.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur Kersac; c'est la meilleure prière que vous puissiez

faire pour moi.

KERSAC.

C'est qu'il y a longtemps que je vous connais.

HÉLÈNE.

Il y a plus de deux ans.

KERSAC.

Et la petite, où est-elle donc?

HÉLÈNE.

Elle n'est pas encore revenue de l'école; elle va venir dîner avec nous

tout à l'heure.

KERSAC.

Elle est gentille, cette petite, je l'aime bien.

HÉLÈNE.

Elle vous aime bien aussi. Rien que d'entendre parler de vous, ses yeux

brillent, sa bouche sourit.

KERSAC.

Qui entend-elle parler de moi? personne ne me connaît ici.

HÉLÈNE.

Et moi donc? Est-ce que je puis oublier notre bienfaiteur et le

protecteur de mon petit Jean? Tout ce qui est ici vous rappelle à notre

souvenir, tout vient de votre charité, de votre bonté.

KERSAC.

Vous pouvez bien ajouter: et de mon amitié. Je me suis attaché à votre

petit Jean, que j'en suis quelquefois étonné. De Jean cet attachement a

passé à vous; et ça me fait plaisir de venir vous voir et de vous aider

un peu avec ce que j'ai de trop.

HÉLÈNE.

Je ne suis pas une ingrate, monsieur Kersac, croyez-le bien.

KERSAC.

Je le sais bien; je le vois bien; et ça repose le coeur, voyez-vous,

quand on n'a personne à aimer dans ce monde: je veux dire des créatures

humaines, car on a toujours le bon Dieu à aimer. Je dis donc que ça

repose le coeur quand on voit une bonne et honnête femme qui vous

remercie du peu qu'on a fait pour elle, qui en est reconnaissante comme

si c'était une belle et grande chose, et qui prie pour vous, qui pense à

vous, qui vous aime. C'est une grande récompense, ma bonne Hélène, trop

grande pour ce que je vaux. Et que vous écrit Jean dans sa dernière

lettre? ajouta-t-il après quelques instants.

HÉLÈNE.

Ils m'écrivent tous deux, monsieur Kersac. M. Abel a été bien bon pour

eux; en voilà encore un qui est un vrai coeur d'or, comme dit mon petit

Jean.»

Et Hélène raconta à Kersac tout ce que M. Abel avait fait et promis, et

comment il avait assuré à Simon un excellent mariage.

KERSAC.

Peste! il n'y va pas de main morte, ce bon Abel! Plaise à Dieu qu'il

n'ait pas son Caïn. Il va falloir que vous alliez à la noce d'ici à un

an ou deux.

HÉLÈNE.

Moi, monsieur! A une noce à Paris! Qu'y ferai-je, mon Dieu! et quelle

figure y apporterais-je?

KERSAC.

Il faudra bien que vous y alliez. La mère doit être présente de par la

loi.

HÉLÈNE.

La mère, mais pas la belle-mère, monsieur.

KERSAC.

Comment, la belle-mère?

HÉLÈNE.

Oui, monsieur; je n'ai d'enfant que mon petit Jean. Quand j'ai épousé

mon mari, Simon avait déjà près de neuf ans.

KERSAC.

En voilà-t-il une belle découverte! Quel âge avez-vous donc?

HÉLÈNE.

J'ai trente-trois ans, monsieur. Jean a seize ans et demi: je me suis

mariée à dix-sept ans.

KERSAC.

C'est donc ça que je me disais toujours: Cette femme est diantrement

bien conservée! Qui croirait qu'elle a un grand garçon de vingt-quatre

ans! Ah! mais ce que vous me dites là me fait plaisir; voici pourquoi.

Je suis garçon, vous savez. J'ai besoin d'une femme à la ferme, une

femme qui fasse marcher le ménage, qui fasse la cuisine, qui fasse enfin

ce que fait une fermière. J'ai eu du malheur jusqu'ici. Je ne peux

pas tomber sur une femme honnête, active, intelligente, qui prenne mes

intérêts, qui sache mener une ferme. J'avais bien pensé à vous, mais je

me disais: «Elle a un grand garçon de vingt-quatre ans; elle a pour

le moins quarante et un à quarante-deux ans. C'est trop âgé pour

commencer.» Et voilà que vous en avez trente-trois! Mais c'est superbe!

Tiens! c'est le bon Dieu qui exauce votre prière; vous lui demandez de

me donner du bonheur! Suis-je donc heureux! Je ne vais plus avoir à me

méfier, à surveiller, à gronder. Tout ira comme sur des roulettes; quand

je serai malade vous me soignerez; quand je serai absent, vous prendrez

la direction de tout.

--Mais, monsieur, dit Hélène en riant, vous arrangez tout ça sans savoir

si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si

je sais traire une vache, élever des volailles. Une femme de ferme doit

savoir tout cela à fond.»

Kersac s'arrêta consterné.

«C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite,

ajouta-t-il avec vivacité, voyant qu'elle hésitait.

HÉLÈNE.

Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaillé à

la ferme depuis que je me souviens de moi-même; je n'ai quitté qu'à la

mort de mon père et de mon mari.

KERSAC.

Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si

vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre

service, vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Quand faut-il vous envoyer

une charrette pour déménager?

HÉLÈNE.

Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pensé

juste, en étant si sûr de mon consentement; tout ce que je pourrai

faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de

m'offrir les moyens de vous témoigner ma reconnaissance.

KERSAC.

La semaine prochaine alors; nous sommes à jeudi aujourd'hui; lundi

prochain vous déménagez.

HÉLÈNE.

Je serai prête, monsieur.

KERSAC.

Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages;

il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en

pourriez dépenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous

voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas

que vous en preniez trop.

HÉLÈNE.

Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous?

KERSAC.

Marie viendra avec vous.

HÉLÈNE.

Ce sera peut-être un embarras pour vous, monsieur?

KERSAC.

Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je

l'adopterai et je la marierai à mon petit Jean. J'ai déjà fait mon plan,

allez. Vous savez, je suis égoïste. J'arrange ma vie pour moi-même.

HÉLÈNE.

Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et

bon d'être égoïste au point où vous l'êtes!

KERSAC.

Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des

amis.

HÉLÈNE.

Bien dévoués et bien reconnaissants, monsieur.

KERSAC, _souriant_.

Toujours! Les amis sont toujours dévoués et reconnaissants; sans cela

ce ne sont plus des amis.... Et le dîner que nous oublions! Marie

va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose à mettre dans mon pauvre

estomac, je la mange à la croque au sel.»

Hélène remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de

quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les

oeufs furent battus et prêts à mettre sur le feu, Kersac lui offrit de

tenir la poêle pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientôt fait,

et, au moment où Hélène versait l'omelette dans une assiette, la petite

Marie arriva rouge et joyeuse.

Elle courut à Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit

ses baisers en disant:

«J'ai été bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi êtes-vous

resté si longtemps sans venir?

KERSAC.

Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans

ces moments-là, hommes et chevaux ont bien à faire.

MARIE.

Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas?

KERSAC.

Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se

reposent, je vais voir de tous côtés si chacun est à son affaire, si

l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier levé et le dernier

couché.

MARIE.

Mais c'est très fatigant, cela!

KERSAC.

Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut

se fatiguer pour faire son devoir.

MARIE.

Et si l'on ne veut pas se fatiguer?

KERSAC.

Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce

qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans

ce monde et dans l'autre monde.

MARIE.

Comment est-on puni?

KERSAC.

Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous;

on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde,

le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous

rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.

[Illustration: «Le diable qui est très méchant et qui vous rend

malheureux.»]

MARIE.

Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de

vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il

ne vous envoie pas à ce méchant diable.

KERSAC.

Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.

HÉLÈNE.

Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour

contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.

KERSAC.

Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer

le bon Dieu.

MARIE.

Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas

l'aimer comme ceux que je connais.

KERSAC.

Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui

te donne tout ce que tu as.

MARIE.

Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas

comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je

vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.

KERSAC.

Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne

soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui

comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.

HÉLÈNE.

Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne

t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le

bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde

et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse

toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.

MARIE.

C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je

vous le promets.

KERSAC, _riant_.

Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux?

MARIE.

Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai

toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le

monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous

ne ferez jamais rien de vilain.»

Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de

la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de

faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi.

Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était

excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais,

le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était

particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et

intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une

société et une distraction agréables.

Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se

posséda plus de joie.

«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite,

répétait-elle avec instance.

HÉLÈNE.

C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses

que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de

ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac,

j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous

m'avez donné, monsieur Kersac.

KERSAC.

Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma

plus grande charrette.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de

loyer à payer de cette façon.»

Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval;

Hélène l'accompagna et il partit en répétant:

«A lundi!»

XVIII

M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 7 / 15 段