ne pensait plus ni au café ni à son service; dominé tout entier par
sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son
attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection.
«Tu es un bon garçon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnaître ce
qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la
main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon café bien chaud.»
Jean alla chercher le café.
«Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce
tailleur, le nom de notre généreux bienfaiteur? je serais si heureux de
pouvoir le remercier!
M. ABEL.
Peut-être pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir
chez M. Amédée; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car
j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire
particulièrement bienveillant.
--Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime,
pensa-t-il; je l'aime beaucoup.»
La journée se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout
augmentait à mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Métis leur donna
congé de bonne heure; ils dînèrent à la hâte et grimpèrent leurs cinq
étages, lestes et légers comme des écureuils. Ils se débarbouillèrent et
se peignèrent avec soin. Puis commença la grande toilette; linge, habits
furent encore examinés, retournés, admirés; Jean embrassait toutes les
pièces dont il se revêtait. Ils étaient convenus de ne se faire voir
l'un à l'autre que lorsque la toilette serait complètement achevée.
«As-tu fini? demanda Jean le premier.
SIMON.
Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.»
A un signal convenu, les deux frères se retournèrent et poussèrent une
exclamation joyeuse.
JEAN.
Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur.
SIMON.
Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux.
JEAN.
Comme tes cheveux sont lissés et bien arrangés!
SIMON.
Et quelle jolie tournure tu as!
JEAN.
Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille paraît
élégante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je
ne pourrais m'empêcher de l'embrasser.
SIMON.
Et moi, je lui serrerais les mains à lui briser les os!
JEAN, _riant_.
Pour ça non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce
serait une jolie manière de lui prouver notre reconnaissance!
SIMON, _riant._
C'est une manière de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer
combien je suis heureux et reconnaissant!
JEAN.
Mlle Aimée va te trouver joliment beau!
SIMON.
Oui; elle ne m'a jamais vu bien habillé; tout juste, ça me chiffonnait
de paraître à son bal en habits étriqués et usés.
JEAN.
Et grâce à notre cher bienfaiteur, nous allons être superbes.
SIMON.
Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos
chapeaux!
JEAN.
Et nos brodequins! et nos cravates!
SIMON.
Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!...
JEAN.
Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent.
SIMON.
Oui, j'y ai déjà pensé; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait
nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et
nous essuyer le front. Je l'ai vu faire à M. Abel, l'autre soir, chez M.
Pontois.
JEAN.
Comment fait-on? Tu me feras voir.
SIMON.
Oui, je te préviendrai et tu me regarderas faire.
JEAN.
Tu choisiras le moment où Mlle Aimée te regarde.
SIMON.
Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau
mouchoir.
XIV
L'ENLÈVEMENT DES SABINES
Il était temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon
et Jean eurent soin de traverser le café pour se faire voir avec leurs
beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une
exclamation de surprise, et les garçons de café entourèrent les deux
frères.
PREMIER GARÇON.
Eh bien! excusez un peu! On ne se gêne pas! Habillés comme des princes!
DEUXIÈME GARÇON.
Et rien n'y manque, ma foi! De la tête aux pieds tout est neuf, tout est
du premier grand genre.
TROISIÈME GARÇON.
Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On
dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur.
QUATRIÈME GARÇON.
Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tête
couronnée.»
Jean tira son mouchoir d'un air triomphant.
PREMIER GARÇON.
Et le mouchoir! la plus fine toile.
DEUXIÈME GARÇON.
Vous n'êtes pas gênés, mes amis, de vous faire habiller par de pareils
fournisseurs!
TROISIÈME GARÇON.
Et combien que ça vous coûte, tout ça? Une année de gages, pour le
moins?
SIMON.
Bien moins que ça! Rien du tout.
PREMIER GARÇON.
Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes?
JEAN.
Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout
donné.
QUATRIÈME GARÇON.
Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas
des Rothschild.
SIMON.
Ils sont mieux que ça! Ils sont les amis de ceux qui souffrent.
PREMIER GARÇON.
Ce n'est pas ça qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de
reste pour des vêtements comme les vôtres.
JEAN.
Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur.
[Illustration: Toutes les industries y étaient représentées.]
PREMIER GARÇON.
Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin?
JEAN.
Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous
savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon
Dieu.
PREMIER GARÇON.
C'est bien ça, Jean! C'est bon d'être reconnaissant; il y a tant
d'ingrats de par le monde!
JEAN.
Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons,
nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons.
SIMON.
Avec tout ça, il faut partir, Jean; puisque M. Métis a eu la bonté de
nous donner congé, ce serait bête de ne pas en profiter. Au revoir,
camarades; à demain!
TOUS LES GARÇONS, _riant et saluant profondément_.
Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent
danser, daignent manger, etc.
SIMON.
Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne
serons les derniers pour rien.»
Simon et Jean sortirent pleins de joie.
JEAN.
D'après l'effet produit au café, juge de celui que nous produirons chez
M. Amédée. Mlle Aimée va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer!
SIMON.
Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas
désagréable, tant s'en faut.»
Ils arrivèrent, et ils firent leur entrée avec tout le succès désiré;
il y avait déjà beaucoup de monde. Le petit commerce était arrivé: les
épiciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce
et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna
pour voir les deux frères, qu'un chuchotement général du côté des
demoiselles signala à l'attention des messieurs. Simon et Jean saluèrent
M. et Mme Amédée, puis ils s'avancèrent vers le groupe des demoiselles,
qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, témoignant ainsi leur
admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation.
Simon salua et resalua particulièrement Mlle Aimée, qui fit révérence
sur révérence, qui se détacha du groupe et s'avança vers Simon et Jean.
«Vous arrivez bien à propos, monsieur Simon; on va commencer à danser;
les messieurs vont faire leurs invitations.
SIMON.
Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la première
contredanse?
MADEMOISELLE AIMÉE.
Très volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur
Yvone.
JEAN.
Très volontiers, mademoiselle.»
Il courut à Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habillé;
toutes les demoiselles envièrent le bonheur des deux soeurs.
«Aimée et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille
rousse qui dansait peu en général, et qui avait une robe en crêpe rose
fanée, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe.
--C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe
de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqué au bas de la
pointe, qui la gênait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les
invite.
--C'est plutôt parce qu'elles sont bonnes et aimables», dit une
troisième, petite blonde de dix ans.
Les salons se remplissaient; toutes les industries y étaient
représentées: fumistes, bouchers, serruriers, épiciers, fleurs
artificielles, papetiers, modistes, lingères, cordonniers, etc. Les
toilettes étaient, les unes simples et jolies, les autres recherchées,
fanées, prétentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs,
des étoffes fanées, riches, des couleurs éclatantes, tranchaient sur des
visages jeunes, frais ou vieux, ridés et plus fanés que leurs robes
et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses
commencèrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux
rafraîchissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive
satisfaction l'abondance des gâteaux, des sirops, des fruits glacés.
Jean avait bien dit; c'était, croyait-il, genre haut commerce, grand
genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un
piano. M. Abel arriva à dix heures, comme il l'avait annoncé; Simon le
présenta à M. et à Mme Amédée et aux jeunes personnes. Patronné par
un aussi élégant danseur, M. Abel eut le plus grand succès. Ses habits
étaient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le même modèle; il
semblait qu'ils fussent de la même fabrique. Simon recommanda M. Abel
aux soins tout particuliers de Mlle Aimée et de Mlle Yvone. Abel dansa
avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aimée, à laquelle il
fit un éloge éloquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aimée trouva
que M. Abel était un homme charmant.
[Illustration: Jeannot l'engagea.]
«Et puis si bien habillé! Tout semblable à Simon; ce qui indique,
dit-elle à ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon goût.»
M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amédée, qui l'écoutaient avec un
intérêt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait.
M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa
d'animer la soirée.
Mais comment? Personne ne trouvait le moyen.
«Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour
que ce soit vraiment amusant.
--Qu'est-ce donc? dirent les danseurs.
M. ABEL.
D'abord, il faut nous réunir tous danseurs; personne autre ne doit être
dans le secret.
--Et nous, et nous? s'écrièrent les demoiselles.
M. ABEL, _riant_.
Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement
d'hommes.»
M. Abel passa dans la salle à côté, suivi de plusieurs jeunes gens.
M. ABEL.
Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'après l'exécution
de mon divertissement.
--Nous le promettons, nous le jurons, répondirent les jeunes gens en
étendant leurs mains.
M. ABEL.
C'est bon. Nous allons exécuter l'_Enlèvement des Sabines_, figure très
à la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la
contredanse commence; vous faites comme si de rien n'était; au dernier
chassé-croisé, je fais _Hop_. Chacun de nous saisit immédiatement une
des danseuses et lui fait faire, de gré ou de force, un tour de valse.
Le dernier arrivé à sa place paye un punch aux autres danseurs.
UN DANSEUR.
Mais si la demoiselle ne sait pas valser?
M. ABEL.
Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que
mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et
soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie,
qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir
droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch.»
On rentra au salon; chacun des jeunes gens espérait prendre part au
punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations.
Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les
laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes
les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse;
Jeannot l'engagea.
«Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des
demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui
aura la force de la faire tourner.»
On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la
contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose
d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent
sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer.
«Hop!» fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses
qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées; les
demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les
demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la
mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des
demoiselles comprennent à demi et si résignent; l'ordre commence à se
rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue
à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot,
personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard
partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop
heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire
tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait
à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il
parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les
coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant
deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait
sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis
de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait
mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un
mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour
accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le
laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle
Clorinde chercha secours et protection.
[Illustration: Il parvint à l'enlever, à la faire tourner, malgré sa
résistance.]
Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel:
«Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le
monsieur Peintre ne soit pas ici!»
M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de
lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de
Jeannot, lui dit tout bas: «Pour payer le punch», et disparut. Son nom
commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que
le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur
lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit.
Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta
un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les
événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et
de Jeannot.
[Illustration: Il voyait des regards irrités se porter sur lui.]
JEANNOT.
Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit.
M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire
heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le
malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres,
qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.
JEAN.
Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié.
JEANNOT.
Je veux bien; combien cela coûtera-t-il?
JEAN.
Dix francs à peu près, pour tant de monde.
JEANNOT.
Comment faire pour l'avoir?
JEAN.
Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander?
JEANNOT.
Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible;
je suis pauvre, moi.
JEAN.
Sois tranquille, je ferai pour le mieux.»
Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer avec un énorme bol de
punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était
près d'eux, caché par l'obscurité.
JEANNOT.
Eh bien, Jean, combien coûte le punch?
JEAN.
Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.
JEANNOT.
Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié.
JEAN.
Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.»
Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit
quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité;
M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son
avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot
sans qu'il le sentît, occupé qu'il était par le punch, et en retira la
pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.
Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en
disant:
«Je n'ai plus rien à faire ici; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait
de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère;
j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés...
et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite
est gentille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut qu'elle
soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin.
Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais donné
vingt. Coquin!...»
En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel
hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel _Meurice_.
XV
FRIPONNERIE DE JEANNOT
Tous les matins M. Abel quittait l'hôtel, faisait une promenade à son
atelier tout près de là, déjeunait au café Métis, retournait à son
atelier, y restait jusqu'à la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis,
dînait en ville et allait à un cercle ou dans le monde; jamais il ne
rentrait plus tard que minuit. Il travaillait à quatre tableaux de
chevalet qui devaient figurer à l'Exposition; l'un devait être au livret
sous le titre d'_une Soirée d'épicier_; l'autre, _la Leçon de danse_; le
troisième, _les Habits neufs_; le quatrième, _une Contredanse_. Ses amis
admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'était fini, mais
tous étaient en train et assez avancés.
Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mêmes figures
principales. Un jeune homme à belle figure, yeux noirs, physionomie
intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance
si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent
frères; dans _les Habits neufs_, le plus jeune était admirablement
beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la
reconnaissance.
«Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Caïn à
la soirée de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la
réputation d'un peintre?
ABEL.
Elle est belle, en effet; elle a surtout le mérite de la ressemblance.
CAÏN.
Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus
charmantes choses qui auront été faites en peinture.
ABEL.
Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille.
CAÏN.
Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille
francs!
ABEL.
On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas.
Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire
de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donné cette suite de
bonnes actions que m'a inspirées mon bon petit Jean. Excellent enfant!
Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement
rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beauté et le succès.
CAÏN.
Quarante mille francs ne sont pas à dédaigner.
ABEL.
Que me font quarante mille francs ajoutés à tout ce que j'ai déjà gagné
et à ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui
ai à peine vingt-huit ans.
CAÏN.
Tu as raison; mais c'est dommage!»
Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter
l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher,
il ne trouva pas la pièce d'or que lui avait donnée l'inconnu; son
désespoir fut violent; il avait compté sur ces vingt francs pour acheter
à Simon les habits qu'il lui avait prêtés et dont il avait besoin. Il
pleura, il se tapa la tête de ses poings, mais ce grand désespoir ne lui
rendit pas ses vingt francs.
Après avoir réfléchi sur ce qu'il devait faire, il résolut d'aller le
lendemain raconter l'affaire à Jean, pour chercher à l'apitoyer et à se
faire rendre les quatre francs de punch qu'il avait payés. Cet espoir le
calma et il s'endormit paisiblement.
Le lendemain de bonne heure, Jeannot profita d'une course que son maître
lui fit faire pour entrer au café Métis et pour parler à Jean.
Simon était avec son frère, ce qui contraria Jeannot: il craignait que
Simon ne se laissât pas prendre comme Jean à ses pleurnicheries et à ses
supplications. Après avoir vainement attendu quelques minutes que Simon
le laissât seul avec Jean, il se décida à parler.
«Je suis malheureux, mon bon Jean, commença-t-il; j'ai fait hier une
bien grande perte.
JEAN.
Une perte? toi? Qu'as-tu donc perdu?
JEANNOT.
Je voulais acheter à Simon les habits qu'il m'a prêtés hier soir, et
j'avais mis dans ma poche une pièce de vingt francs pour les payer, et
lorsqu'en rentrant, j'ai voulu la retirer, elle n'y était plus.»
Simon fit un geste comme pour se lever de dessus sa chaise, mais il se
rassit et ne dit rien. C'était M. Abel qui venait d'entrer et qui lui
faisait signe de se rasseoir et de laisser parler Jean et Jeannot; ils
lui tournaient le dos et ne pouvaient pas le voir.
JEAN.
Vingt francs! tu as perdu vingt francs? Pauvre Jeannot! je te plains de
tout mon coeur.»
Ce n'était pas ce que voulait Jeannot; il espérait mieux que cela du bon
coeur de Jean. Il continua:
JEANNOT.
Et encore, si je n'avais pas été obligé de payer ce punch maudit,
j'aurais pu vous donner, ce mois-ci, la moitié du prix des habits et
achever de les payer le mois qui vient.... Je suis bien malheureux,
Jean!
JEAN.
Mon pauvre Jeannot, je suis bien triste pour toi; mais ne t'afflige pas
tant. Tu sais que Simon est très bon; je suis bien sûr qu'il te prêtera
ses habits chaque fois que tu en auras besoin.
JEANNOT.
Mais ce punch que j'ai dû payer! Tu sais que c'est huit francs.
JEAN.
Comment, huit francs? J'en ai payé la moitié, ce n'est que quatre
francs.
JEANNOT, _embarrassé_.
C'est vrai! Je n'y pensais plus.... Quatre francs, qui sont peu pour
toi, sont beaucoup pour moi. Je gagne si peu!
JEAN.
Écoute, pauvre Jeannot; si tu as réellement besoin d'argent, Simon me
permettra bien de te donner encore ces quatre francs.
--Jean, je te le défends», dit M. Abel d'un ton décidé.
Son apparition fit sauter Jeannot; il avait peur de M. Abel, et il
n'aimait pas à le rencontrer.
«Je ne veux pas que tu donnes un sou à ce mauvais garnement, continua M.
Abel avec une sévérité que Jean ne lui avait jamais vue. Il te trompe;
il ment, il n'a rien perdu; et s'il n'a plus d'argent, tant mieux, il
l'emploie trop mal.»
Jeannot avait eu le temps de reprendre courage; il essaya de tenir tête
à M Abel.
JEANNOT.
Pourquoi me dites-vous des injures, monsieur? Je ne vous ai rien fait,
et vous m'accusez sans savoir si ce que je dis est vrai ou non.
M. ABEL.
Je dis que tu mens parce que je sais que tu mens. Je t'empêche de
tromper Jean, parce que je sais que tu l'as déjà trompé.
JEANNOT.
Non, monsieur, je ne l'ai pas trompé.
M. ABEL.
Silence, menteur! Hier soir, tu as extorqué quatre francs à Jean pour
payer la moitié du punch; et tu venais de recevoir vingt francs pour le
payer.
JEANNOT.
Moi, vingt francs! Jamais, monsieur! Vous voulez tromper Simon et Jean
pour les empêcher de me venir en aide. Qui aurait pu me donner vingt
francs? Je ne connaissais personne à ce bal.
M. ABEL.
Mais quelqu'un te connaissait; ce quelqu'un a eu pitié de toi et n'a pas
voulu que tu souffrisses de la farce inventée par moi; ce quelqu'un t'a
glissé vingt francs dans la main pour payer ton punch et te faire passer
ton chagrin.
JEANNOT.
Non, monsieur, personne n'a eu pitié de moi et personne ne m'a rien
donné. D'ailleurs, vous n'étiez pas là dans ce moment, et vous n'avez
rien pu voir, par conséquent.
M. ABEL.
Puisque tu m'obliges à parler, je dis que j'étais si bien près de toi,
que c'est moi qui ai glissé cette pièce d'or dans ta main en te disant
tout bas: «Pour payer le punch»; et si tu n'as plus retrouvé ces vingt
francs, c'est que je les avais moi même retirés de ta poche quand tu as
eu l'indignité de faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, auquel tu
as fait accroire que tu n'avais pas assez d'argent. J'étais dans un coin
obscur, au bas de l'escalier, et j'ai tout entendu.»
[Illustration: Son apparition fit sauter Jeannot.]