Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des

premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits

de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés

depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une

veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient

si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à

l'effet que produisaient leurs vêtements.

M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en

grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs,

vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques

dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent

quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient

et ne s'éloignaient pas de la table des rafraîchissements.

La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore

chanté.

«Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait

fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose.

M. ABEL, _avec hésitation_.

Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Caïn m'accompagne

toujours,... et... je dois vous prévenir que nous avons des voix si

puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les

fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser....

--Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres.

--Comment? Pourquoi?»

L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité

était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Caïn s'assit

pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes

préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit

entendre; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme

on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun

accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un

tonnerre d'accords:

«Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'égorge! Au

secours! Oh! là! là! Oh! là! là! Tu périras! Tu périras! Gredin!

Assassin! A la garde! A la garde! Oh! là! Oh! là! là!»

Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme

Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors

devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups

frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cri

des invités qui demandaient du silence, les hurlements obstinés des

chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison; ils se

joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M.

Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les

fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes,

de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le

désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Caïn en profitèrent

pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant

aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans

la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient

au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout

ce bruit.

«C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des

sergents de ville.

--N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en choeur Caïn et Abel.

Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe.

C'est à n'y pas tenir.»

Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès.

«Je déteste les épiciers, dit Abel.

CAÏN.

Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

ABEL.

Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance

et leur sans-gêne, leur esprit et leur langage épicé, tout cela

m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.

[Illustration: «Gredin! Assassin! A la garde!»]

CAÏN.

Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les

autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.

ABEL.

C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.»

L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.

XII

LA LEÇON DE DANSE

Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son

déjeuner:

«Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?

M. ABEL.

Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui?

JEAN.

Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir

comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre

là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser?

M. ABEL, _avec une feinte tristesse_.

Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?

JEAN.

Très volontiers, monsieur; mais où danserons-nous?

M. ABEL, _avec empressement_.

Ici, entre les tables. Il n'y a personne.

JEAN.

Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.

M. ABEL.

Et quand on nous verrait? Il n'est pas défendu de danser; quel mal y

a-t-il à danser?

JEAN.

Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu

drôle de nous voir danser tous les deux.

M. ABEL.

Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui

répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons,

commençons.»

M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean

se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses

pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche.

«Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!...

C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en

arrière,... Très bien.»

M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée,

finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants

s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient

obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt

qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des

entrechats, des pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des

pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter.

Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et

redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du

dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas,

cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte,

que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause.

«Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le

grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le

petit qui s'essaye; le pataud! Le voilà par terre! Ah! ah! ah!»

Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.

UN SERGENT.

Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames;

passez.

AUTRE SERGENT, _cherchant vainement à dissiper la foule_.

Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront là à faire leurs

gambades, nous ne viendrons pas à bout de la foule. Tiens, vois donc, en

voici qui reviennent, et en voilà d'autres qui s'arrêtent. Entre dans le

café, Scipion, et dis-leur de finir leurs évolutions.»

Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant à M.

Abel en souriant:

«Monsieur, bien fâché de vous déranger, mais je vous prie de vouloir

bien vous reposer, car la foule s'est amassée, comme vous voyez; elle

gêne la circulation, et nous sommes obligés de faire circuler, ce qui

est difficile tant que vous serez en représentation.

M. ABEL.

Très volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud

et soif.»

Et s'asseyant à une table:

«Garçon, deux cafés et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je

régale.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors.

M. ABEL.

Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de

poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et

revenez avec votre camarade prendre une tasse de café et un petit verre.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.

M. ABEL.

On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit

verre. Je vous attends.»

Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore

amenant son camarade.

Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux

autres tasses et du kirsch.

M. ABEL.

Allons, messieurs, en place; je régale.»

Le second sergent fit une exclamation de surprise.

[Illustration: M. Abel faisait des pas de Basque.]

«Comment, monsieur, encore vous?»

M. Abel le regarda.

«Tiens, c'est vous, sergent!»

Et, s'adressant au premier:

«Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au

collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai

régalé d'un café.

PREMIER SERGENT.

Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur?

M. ABEL.

C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade

est un brave des braves: il ne manquera jamais à son devoir; il

arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable!»

Les sergents rirent de bon coeur.

«Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout

de même prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas

qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au

poste.

M. ABEL.

Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je

lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant!

DEUXIÈME SERGENT.

Et la correctionnelle au bout de tout ça, monsieur?

«Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire.

M. ABEL.

Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais

jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est

plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale.»

Les sergents remercièrent et sortirent.

PREMIER SERGENT.

On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original!

DEUXIÈME SERGENT.

Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon

tout de même.

«Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert

chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui.

DEUXIÈME SERGENT.

Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.

PREMIER SERGENT.

Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée

mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie.

DEUXIÈME SERGENT.

Et assez drôle, tout de même. L'épicier était-il en colère! Et le petit

épicier qui pleurait comme un imbécile!

PREMIER SERGENT.

Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle _Jeannot_.»

Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean

une tasse de café, dans laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait

chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand

plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient.

M. ABEL.

Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal?

JEAN.

Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de

meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement

dans la rue Saint-Roch.

M. ABEL.

Beau quartier! Belle rue!

JEAN.

Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon à monsieur si

je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle,

moi.

M. ABEL.

C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y

trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de

main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on

y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les

appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont

des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans

Paris.»

Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant.

«Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.

M. ABEL, _souriant_.

De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale

rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle

notre richard qui nous fera danser dimanche?

JEAN.

M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui

a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne,

bien aimable.

M. ABEL.

Comment les connais-tu?

JEAN.

Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand

le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a

mené; c'est bien beau, monsieur!

M. ABEL.

Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite?

JEAN.

L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à

dix-sept.

M. ABEL.

L'aînée irait bien à Simon.

JEAN.

Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant

quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour

avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans

cela.

M. ABEL.

Combien lui faut-il?

JEAN.

Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à

soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite.

M. ABEL.

Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?

JEAN.

Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il

envoie à maman là-dessus.»

Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au

service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta

encore quelque temps au café; il regardait sans voir, et il n'entendait

pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout

pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa

tête l'avenir de Simon.

«Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit

Jean aussi.»

XIII

LES HABITS NEUFS

Le lendemain, quand M. Abel vint déjeuner au café, Jean courut tout

joyeux.

«Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive, à Simon et à

moi?

M. ABEL.

Non: comment veux-tu que je le sache?

JEAN.

Hier, dans l'après-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous

a demandé, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait

pas besoin de nous au café, c'est l'heure où il y a le moins de monde.

Nous y sommes allés; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous

prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refusé....

M. ABEL, _contrarié_.

Pourquoi cela? Il devait accepter.

JEAN.

Mais, monsieur, il ne voulait pas dépenser tant d'argent.

M. ABEL, _de même._

Mais puisqu'on les lui donnait.

JEAN.

Tiens! comment avez-vous deviné ça? Ce monsieur nous dit qu'il avait

ordre de nous habiller, qu'il était payé d'avance... et je ne sais quoi

encore.... Simon hésite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de

faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui

c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste,

un peintre, qui est très bon et très original; qu'il nous a vus un jour

mal vêtus, et qu'il veut que nous soyons bien habillés. Et il ajoute que

si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure

pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il

nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes

le jour du bal de M. Amédée. Il ne manquera qu'une chose, c'est la

chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit

que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler

la cravate. Ce sera très bien comme ça.

M. ABEL.

Cet imbécile de tailleur! comment n'a-t-il pas pensé au linge et aux

bottines!

JEAN.

Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa

faute; il a fait comme on lui a commandé.

M. ABEL.

Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbécile.

JEAN.

Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intérêt à nous sans nous

connaître, et qui fait une si grande charité et avec tant de bonté et de

grâce!

M. ABEL.

Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne

faut pas la faire à demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits

élégants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton à

carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pensé?

JEAN.

Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une

maison comme il faut, où l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et

moi. C'est si près! Avec ça qu'il fera nuit.

M. ABEL.

Et que la rue Saint-Roch n'est déjà pas si éclairée.»

M. Abel déjeuna vite ce jour-là. Il dit à Jean de servir promptement,

qu'il était pressé. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un

quart d'heure après, ce dernier était parti.

Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient

qu'il devait aller au bal de M. Amédée.

JEAN.

Pauvre Jeannot, il sera mal habillé, tandis que nous, nous serons si

beaux!

SIMON.

Ah bien, il s'amusera tout de même. Nous pourrions lui prêter mes

vieux habits que tu avais à la soirée de M. Pontois; ils sont très bien

encore.

JEAN.

Et ils lui iront bien, comme à moi, puisque nous sommes de la même

taille.... Si j'allais le lui dire?

SIMON.

Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du

monde encore, et il y en a déjà pas mal.

JEAN.

Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un

non.»

Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit

qu'on se disputait; et il ne tarda pas à voir que c'était M. Pontois qui

grondait Jeannot.

M. PONTOIS.

Je te dis que j'en suis sûr; ma femme t'a vu prendre une poignée de

dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais.

JEANNOT.

Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre à la montre.

--Menteur! voleur!» s'écria M. Pontois.

Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poignée de cheveux, lui

donna des claques et des coups de pied et, l'envoya à l'autre bout de la

chambre.

M. PONTOIS.

C'est la dixième, la centième fois que tu me voles, petit gueux. Que je

t'y prenne encore une fois, et je te mets à la porte comme un voleur.»

M. Pontois s'en alla sans avoir aperçu Jean, et laissa Jeannot pleurant

et se désolant.

Jean s'approcha de son cousin.

«Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je

viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de

te prêter, pour le bal de M. Amédée, les habits que j'avais à votre

soirée.»

Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux.

JEANNOT.

Je veux bien; je n'avais rien à mettre. Je te remercie bien et Simon

aussi. Mais toi-même, que mettras-tu?

JEAN.

Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrassé avec Simon.

JEANNOT.

Tu es bien heureux d'être avec Simon; tu es tranquille là-bas, et

toujours gai et content. Il n'en est pas de même pour moi. Je pleure

plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail

par-dessus la tête.

JEAN.

Il ne faut pas croire que nous n'avons rien à faire au café; je suis sur

pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins.

JEANNOT.

Jolis dimanches! C'est à qui ne m'emmènera pas. Je m'ennuie et je

pleure. Ça fait un beau dimanche!

JEAN.

Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons

chacun notre tour le dimanche; nous t'emmènerions.

JEANNOT.

Merci! Pour aller à vêpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction!

JEAN.

Ça fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'église,

chez lui, dans sa maison.

JEANNOT.

J'aime mieux me promener.

JEAN.

Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme ça au pays.

JEANNOT.

Au pays, j'étais un sot; mes camarades m'ont formé à Paris.

JEAN.

Déformé, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu

ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier.

JEANNOT.

Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des méchants

maîtres comme les miens?

JEAN.

Méchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils étaient bons

et qu'ils traitaient très doucement leurs garçons.

JEANNOT.

Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours!

JEAN.

Jeannot, Jeannot, prends garde d'être ingrat!

JEANNOT.

Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour ça que je ne vais

plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu

m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici,

je crois bien que je n'y resterai pas.

JEAN.

Où veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien

de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage!

JEANNOT.

Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.»

Jean soupira et s'en alla lentement en répétant:

«Pauvre Jeannot!»

Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la

scène dont il avait été témoin, alla lui-même porter les habits promis à

Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il était

soucieux, et, au premier moment où ils se trouvèrent seuls au café son

frère et lui, il dit à Jean:

«Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mécontent.

Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est

malheureux pour Jeannot; il aura de la peine à se replacer. M. Pontois

l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis,

c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met

pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car

c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un

pareil soupçon?

JEAN.

Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais à M. Abel? Il est si bon!

Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sûr.

SIMON.

Oui.... tu as raison, cela pourrait être utile à Jeannot. M. Abel

connaît tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.»

Peu de temps après, le tailleur vint leur apporter leurs habits,

auxquels il avait ajouté des chemises fines, des cravates blanches et

en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il était accompagné d'un

cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soirées à essayer,

et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean était dans une joie

folle; Simon contenait la sienne, mais elle était aussi vive que celle

de son frère. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui

chaussaient admirablement sans gêner le pied, des chapeaux qui allaient

on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon

et Jean ne voulurent pas avoir les mains serrées. Le tailleur avait

poussé l'attention jusqu'à mettre des mouchoirs dans les poches des

habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance;

ils chargèrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus

respectueux, pour le bienfaiteur inconnu.

Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience,

lui servit son déjeuner.

JEAN.

Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous

seriez bien fâché de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet

excellent monsieur Peintre a pensé à tout; nous avons tout ce qu'il nous

faut, Simon et moi, tout, jusqu'à des mouchoirs blancs et fins pour

nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien.

N'est-il pas d'une bonté à faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce

que je vous dis. Quand nous avons monté nos effets dans notre chambre,

nous nous sommes mis à genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de

bénir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleuré tous deux

dans les bras l'un de l'autre; pleuré de joie, de reconnaissance! Oh

oui! le bon Dieu le bénira, monsieur; ce qu'il a fait là n'est pas

une charité ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne

action que je ne puis pas définir, mais qui me va au coeur, qui me

touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la

femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si

bon, si attentif, si généreux pour deux pauvres garçons étrangers qu'il

a à peine aperçus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il

être pour sa famille, pour ses enfants?...»

Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait.

Après un instant de silence, Jean continua:

«Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir

lui témoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait

vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.»

M. Abel ne mangeait pas; il avait écouté avec un attendrissement visible

l'élan passionné de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitté

des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par

l'expression d'enthousiasme qui éclairait son regard. Il était surpris

du langage devenu presque éloquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu

de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne.

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 5 / 15 段