Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en

donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils

descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très

joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises

de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon

alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un

morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin

dans les trois verres.

«Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la

besogne; il faut tout nettoyer et ranger.»

IX

DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT

Ils mangèrent et burent; le déjeuner mit Jeannot en belle humeur, et il

se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service

chez l'épicier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes après il entrait

dans le magasin.

SIMON.

Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garçon que vous attendiez; arrivé

de ce matin, il est tout prêt à se mettre à la besogne.

PONTOIS.

Bien, bien; approche, mon garçon, approche. Prends-moi ce bocal de

cornichons, et va le poser près du comptoir, là-bas.

JEANNOT.

Où ce que c'est, m'sieur?

PONTOIS, _riant_.

Bien parlé, mon ami. Le français le plus pur! _Où ce que c'est?_ Là-bas,

sur le comptoir.

JEANNOT.

Où ce que c'est, le comptoir?

PONTOIS.

En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est là, qui écrit.»

Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir,

butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de

cornichons.

«Maladroit! crie Pontois.

--Maladroit! répète la dame du comptoir.

--Maladroit! s'écrient les garçons épiciers.

--Malheureux! s'écrie Simon.

--Pauvre Jeannot!» s'écrie Jean en courant à lui.

Jeannot s'était relevé, irrité et confus. Il avait eu du bonheur, le

bocal ne s'était brisé que du haut, la moitié des cornichons étaient par

terre, mais les garçons se précipitèrent pour les ramasser, et il n'y en

eut guère que le quart de perdu.

PONTOIS.

Dis donc, petit drôle, pour la première fois, passe; mais une seconde

fois, tu payes. J'ai promis à Simon que tu aurais dix francs par mois,

nourri, vêtu, logé, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent

à payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais début! Ça promet de

l'agrément.

SIMON.

Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidité. Il ne fallait pas lui

faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi,

avec mon débutant.

[Illustration: «Maladroit!» s'écrièrent les garçons épiciers.]

PONTOIS.

Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer?

Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci.

SIMON.

Non, non, Pontois, gardons chacun le nôtre; celui-ci est mon frère,

Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment ça

va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.»

Jeannot ne répondit pas; il était mécontent de la différence que faisait

Simon entre le frère et le cousin. Pontois le mit de suite à l'ouvrage;

il lui fit porter un paquet d'épicerie à l'hôtel _Meurice_, qui se

trouvait à quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un

des garçons.

Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions

et des courses avec les garçons qu'on envoyait dans tous les quartiers

de Paris, de sorte qu'il commençait à connaître les rues et aussi les

habitudes du commerce.

Jean faisait de son côté l'apprentissage de garçon de café; son

intelligence, sa gaieté, sa bonne volonté, sa prévenance le mirent

promptement dans les bonnes grâces des habitués du café; on aimait à le

faire jaser, à se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros

pourboires, qu'il remettait fidèlement à Simon. Celui-ci était fier du

succès de son frère; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite

chambre, remerciaient Dieu de les avoir réunis. Jean était heureux. Ses

seuls moments de tristesse étaient ceux où le souvenir de sa mère venait

le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait

bien vite cette pensée, et il retrouvait son courage en regardant son

frère si heureux de sa présence.

Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le café.

«Une nouvelle pratique», dit la dame du comptoir à Simon, qui se

trouvait près d'elle.

Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure

élégante, qui examinait le café, les garçons, les habitués. Ses yeux

s'arrêtèrent sur Simon avec un léger mouvement de surprise. Il s'assit à

une petite table et appela:

«Garçon!»

Un garçon s'empressa d'accourir.

«Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux être servi par

Simon.»

Le garçon s'éloigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le

demandait.

SIMON.

Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur?

L'ÉTRANGER.

Oui, Simon, c'est vous que j'ai demandé; apportez-moi deux côtelettes

aux épinards et un oeuf frais.»

Simon partit et revint un instant après, apportant les côtelettes

demandées.

SIMON.

Monsieur me connaît donc?

L'ÉTRANGER.

Très bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hélène Dutec.

SIMON, _surpris_.

Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur.

L'ÉTRANGER.

Rien d'étonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez

jamais vu.

SIMON.

Mais alors... comment ai-je l'honneur d'être connu de monsieur?

L'ÉTRANGER.

Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Kérantré. _(Simon

fait un geste de surprise.)_ J'ai vu la bonne Hélène, et je veux voir

mon petit ami Jean.

SIMON.

Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....»

Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais à un

habitué.

L'ÉTRANGER.

Le voilà, ma foi, le voilà! Sac à papier! comme il est déluré! Joli

garçon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amène-le de mon

côté, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bière.»

Simon, fort intrigué, donna à Jean l'ordre d'apporter de la bière à la

table n° 6.

Jean apporta la bière, la posa sur la table, regarda le monsieur et

poussa un cri.

[Illustration: «Je suis un voleur, mais un voleur pour rire.»]

«Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voilà!»

A ce cri, les garçons se retournèrent, la dame du comptoir répéta le cri

de Jean, les habitués se levèrent, le plus résolu courut à la porte pour

la garder; Simon resta stupéfait, et Jean saisit la main du voleur, qui

se leva en riant aux éclats.

«Très bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs,

je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire,

ajouta-t-il en voyant les garçons et les habitués s'avancer vers lui

avec des visages et des poings menaçants. J'ai fait le voleur pour

donner de la prudence à ces enfants, qui comptaient leur argent sur la

grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, où est donc le pleurard

que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot?

JEAN.

Chez un épicier ici à côté, monsieur, dans la rue de Rivoli.

L'ÉTRANGER.

Un épicier! quelle chance! Moi, tout juste, qui déteste les épiciers! Eh

bien, Simon, me connais-tu maintenant?

SIMON.

Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a

tout conté, et je suis bien content de vous voir, monsieur.»

Les habitués s'étaient remis à manger et les garçons à servir; tous

riaient plus ou moins de leur méprise. La dame du comptoir comptait son

argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun

déficit. Rassurée sur ce point, elle écouta avec intérêt la conversation

de Jean et de l'étranger.

«Comment as-tu fait pour arriver si tôt? demanda M. Abel. Vous deviez

être un mois en route.

JEAN.

Oui, monsieur; mais nous avons rencontré un excellent M. Kersac, fermier

près de Sainte-Anne; il nous a menés en carriole jusqu'à Vannes, puis

jusqu'à Malansac, puis il nous a payé nos places au chemin de fer

jusqu'à Paris, de sorte que nous y étions avant vous, monsieur.

L'ÉTRANGER, _souriant_.

Et ce brave Kersac avait-il pris goût pour Jeannot?

JEAN, _souriant_.

Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continué à se lamenter de son

guignon.

L'ÉTRANGER.

Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est étonnant comme ce

pleurard me déplaît.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom à Simon?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas, monsieur.

L'ÉTRANGER.

Comment! je l'avais écrit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse.

JEAN.

Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion

d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitté. Mais que je suis donc

content de vous revoir, monsieur! Et où logez-vous donc?

L'ÉTRANGER.

A l'hôtel _Meurice_, à deux pas d'ici.

JEAN.

Tant mieux! nous nous verrons souvent.

L'ÉTRANGER.

Tous les matins je viendrai déjeuner ici.»

L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de

vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse:

M. Abel, hôtel _Meurice_, et sortit.

Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût

aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut

Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son

chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air

raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux

légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile.

PONTOIS.

Monsieur veut quelque chose?

M. ABEL, _avec un accent anglais très prononcé et très solennel._

Hôtel... _Meurice_?

PONTOIS.

Hôtel _Meurice_, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades.

M. ABEL, _même accent._

Hôtel... _Meurice_?

PONTOIS.

Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte.

M. ABEL, _de même._

Hôtel... _Meurice_?

PONTOIS.

Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous

voyez bien! là! là! devant vous!

[Illustration: «Hôtel... _Meurice_?»]

M. ABEL.

Hôtel... _Meurice_?

PONTOIS.

Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même

pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel _Meurice_; ce

sera plus tôt fait.»

Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit;

aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme:

«Hôtel..._Meurice_?»

Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit

devant lui.

Jeannot courut après lui.

JEANNOT.

Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé.

M. ABEL.

Hôtel... _Meurice_?

JEANNOT.

C'est ici votre hôtel _Meurice_. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes

en face, en plein! Là! sous votre nez!

M. ABEL, _reprenant sa voix naturelle_.

Merci, épicier!»

En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de

sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se

fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna

à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant.

Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de

lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux

et mal partagé.

«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme

sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi,

personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et

fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!»

[Illustration: «Merci, épicier!»]

Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient

beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il

faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des

rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite

il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était

pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait

obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être

trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir

Jeannot.

Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la

messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre;

il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva

que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix

heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en

moins Simon et Jean.

Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire

le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant,

Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère,

qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait

une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque

imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du

café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon,

ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut

confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes

et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens.

En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux

allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait,

sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme

il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont

l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui

le questionnaient.

X

SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL

De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le

plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui

était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière

et largement payée.

Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.

«Est-il content chez son épicier? dit-il.

JEAN.

Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre

un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était

pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons

se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné,

il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot

leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a

tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec

du pain sec pour souper.

M. ABEL.

Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais?

JEAN.

Non, monsieur; personne ne le connaît.

M. ABEL.

Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.

JEAN.

Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal

à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se

fâcher.

M. ABEL.

Tu n'en veux donc pas à ce farceur?

JEAN.

Oh! pour ça non, monsieur!

M. ABEL.

Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme

Jeannot, qui rage pour un rien.»

Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot;

il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa

redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à

carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main.

Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et

demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît?

UN GARÇON.

Pour combien, monsieur?

L'AUVERGNAT.

De quoi remplir la marmite, mon garchon.

[Illustration: «Du raichiné, ch'il vous plaît.»]

LE GARÇON.

Voilà, m'sieur; un franc cinquante.

L'AUVERGNAT.

Marchi! Voichi l'argent.»

Le garçon alla au comptoir et tournait le dos à la porte. Jeannot

bâillait à l'entrée.

L'AUVERGNAT.

Vlan! ch'est pour toi, cha.»

Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisiné coule sur

la figure, le dos, les épaules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps

de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes

il s'était débarrassé de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il

avait mis son chapeau sur sa tête; il avait roulé sa blouse et le reste,

et avait jeté le tout dans une allée au tournant de la rue. Il fit

quelques pas encore, retourna du côté de l'épicier, s'arrêta devant

la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y

voyait.

UN BADAUD.

C'est un mauvais garnement qui a coiffé un des garçons d'une terrine

de raisiné, monsieur; le pauvre garçon est dans un état terrible; tout

poissé et aveuglé, les cheveux collés, les habits abîmés!

--Oh! oh! c'est grave, ça!» dit M. Abel en entrant.

Les garçons, le maître, la dame du comptoir entouraient le malheureux

Jeannot, le débarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'épongeaient.

Les garçons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros

yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intérêts et gardait l'entrée, afin

que quelque filou ne pût se glisser dans l'épicerie.

M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua

ce qui s'était passé.

MADAME PONTOIS.

Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vêtements du pauvre garçon

ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour

les remplacer.

[Illustration: «Vlan! ch'est pour toi, cha.»]

M. ABEL.

En vérité! Ses gages sont donc bien misérables?

MADAME PONTOIS.

Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet âge, ça ne

sait rien, ça brise tout.»

Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec

une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur

son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot,

disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix

lui avait déjà fait deviner à moitié.

«Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.

[Illustration: «Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.]

L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le

café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent

les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia

près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et

resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M.

Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air

moqueur et triomphant.

Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se

firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M.

Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents

de ville se mirent en devoir d'arrêter le _voleur_. Jeannot se pavanait

dans son triomphe.

M. ABEL.

Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le

voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement

nommé Jeannot?

M. PONTOIS.

Comment, vous connaissez Jeannot?

M. ABEL.

Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je lui ai donné un bon

déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette

plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot.

Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet

et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour

Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent

je me retire.

--Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous

laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un

voleur, ne dit rien, et....

M. ABEL.

Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.»

M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon

de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces

enfants de son nom.

«Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie

jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu.»

Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses,

mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son

entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui,

en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des

explications.

M. ABEL, _riant_.

Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me

prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a crié _au voleur_,

comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper.

SIMON.

Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier?

Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de

moi-même.

M. ABEL.

Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me

mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents

de ville, vous allez accepter un café.»

Et, sans attendre leur réponse:

«Trois cafés et un flacon de cognac!» cria-t-il.

Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec

les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de

l'aventure: ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière

goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et

leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient

abandonné pour affaires de service.

XI

LE CONCERT

Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume.

M. ABEL.

Il paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater

d'un accès de bonheur.

JEAN.

Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de

Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi,

et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller.

M. ABEL.

Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?

JEAN.

Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui

sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien

faire un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille.

M. ABEL, _riant_.

Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon

dans un baquet.

JEAN.

Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à

l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc!

moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements! moi qui

n'en ai jamais bu. Et des échaudés! des macarons! du vin chaud!

M. ABEL, _souriant_.

Écoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la

bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire

inviter avec un de mes amis, M. Caïn?

JEAN.

Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc,

Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M. Pontois?

SIMON.

Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort

honoré d'avoir M. Abel.

JEAN.

C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn.

SIMON.

M. Caïn?»

Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de

Simon; mais, reprenant son sérieux:

M. ABEL.

Oui, Simon, mon ami Caïn; cela te paraît drôle que Caïn soit ami d'Abel?

C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un

grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.

SIMON.

Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à

deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.»

M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean

sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc.

Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se

trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Caïn, et que, s'il

voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque

chose.

«Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abel d'un air assez

indifférent. Peut-être, si je suis en voix.»

Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demi-promesse, qu'il

communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois.

La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures,

l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé _a giorno_; il se

composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres

donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient

les rafraîchissements; deux lampes Carcel éclairaient le côté de la

cheminée; quatre bougies illuminaient le côté opposé; un quinquet de

chacun des côtés restants complétait l'éclairage.

Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de

bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de

pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse

et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 4 / 15 段