Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il
s'appuya sur son pied comme avant l'accident.
«C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du
tout; du malaise seulement, pas autre chose.»
[Illustration: «A présent, Monsieur, vous pouvez marcher.»]
Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra à l'écurie et, à
sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait
eu la bonne pensée de lui donner de l'avoine pour l'occuper agréablement
pendant le pansement.
KERSAC.
Comment! mais c'est très bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas à te
voir si empressé. Continue, mon garçon. Jean m'a si bien guéri avec
son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de
Sainte-Anne.»
Puis, se retournant vers Jean, il continua:
«Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garçon, de ne pas
t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton côté,
n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, près de Vannes. Si
jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou
n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amitié pour toi, qu'il te
veut du bien, et qu'il sera très content de pouvoir te le témoigner. Je
vais parler à l'aubergiste pour mon marché de porcs, et je reviens.»
Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise
était trop chère; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui
restait de petits cochons à vendre à Kermadio. Il revint trouver Jean et
Jeannot.
«Voilà mon cheval fini de panser, dit-il; déjeunons pendant qu'il
achève son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une
demi-heure après.»
Kersac commanda trois cafés au lait, et il rentra dans sa chambre avec
Jean; tous deux étaient sérieux.
KERSAC.
Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean?
JEAN.
Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers
comme Jeannot, je pleurerais.
KERSAC.
Pourquoi cela?
JEAN.
Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez été bien
bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est ça ce qui
me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.»
Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le
front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le café,
le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir changé d'humeur avec
son cousin; son visage était souriant, tandis que celui de Jean était
triste. Ils se mirent à table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le
déjeuner fut achevé, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais
Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatiguât son pied
encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit à causer
avec Kersac.
«Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Kérantré, vous
ferez donner de nos nouvelles à maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien
plaisir.
KERSAC.
Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai
lui en porter moi-même.
JEAN.
Vous-même? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle
sera contente! Vous demanderez la femme Hélène Dutec, on vous y mènera;
c'est sur la route, une petite maison isolée, entourée de lierre. Et
puis, monsieur, voulez-vous dire à maman qu'elle m'écrive et qu'elle me
donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.»
Il était temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernière fois; au moment
de se séparer, Kersac dit aux deux cousins:
«J'ai une idée: montez dans ma voiture; je vais vous mener à la gare du
chemin de fer, cela vous abrégera votre voyage.
JEAN.
Comment cela, monsieur?
KERSAC.
Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.»
Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole:
«Voilà ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne
affaire de petits cochons à Vannes. Je vais prendre sur mon gain la
petite somme nécessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'à
Paris: de cette façon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean,
à te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long
voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est exposé à
rencontrer. Un pauvre enfant, ça n'a pas de défense.
Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait,
mais devinant que c'en était un fort important. Kersac leur expliqua les
temps d'arrêt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait éviter;
il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de
Kérantré et d'Auray, et que leurs bourses étaient suffisamment garnies.
Ils arrivèrent à la gare; Kersac donna son cheval à garder à un des
garçons de l'auberge; il prit des billets de troisième pour Jean et
Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les
payer une seconde fois. Il connaissait les employés; il recommanda Jean
et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la
main à Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne
pas les oublier en route et à leur arrivée.
Jean, surpris et occupé de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins
au départ de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en
marche.
VII
VISITE A KÉRANTRÉ
Pendant que Jean et Jeannot avançaient avec une vitesse dont ils
n'avaient eu jusque-là aucune idée, Kersac roulait vers son domicile
aussi vite que son cheval pouvait le traîner; il arriva à Vannes et s'y
arrêta deux heures pour régler la livraison de ses petits cochons; il
en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le
reste le lendemain.
«Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu'à Kermadio; je ferai affaire pour
le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Kérantré pour
voir la mère de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de
ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura été bien employé de toutes
manières.»
Kersac fit comme il l'avait dit, malgré l'enflure et la douleur au pied
qui étaient un peu revenues et qui gênaient ses mouvements. Il fit des
marchés avantageux à Kermadio; le propriétaire était large en affaires
et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le
chemin de Kérantré, et ne tarda pas à y arriver et à trouver la maison
d'Hélène, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'après la description
que Jean lui en avait faite.
Voyant au bord de la route, près d'un bouquet d'arbres, une maisonnette
entourée de lierre, il arrêta son cheval et, s'adressant à une jolie
petite fille de cinq à six ans qui jouait devant la maison:
«N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hélène Dutec?»
La petite fille se releva, le regarda en souriant et répondit:
«Je ne sais pas, monsieur.
KERSAC.
Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici?
LA PETITE.
Oui, monsieur, je suis très contente, je ne pense plus à maman.
KERSAC.
Sais-tu où est la maison du petit Jean?
LA PETITE.
Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean
qui l'a dit.
KERSAC.
Mais c'est donc la femme Hélène Dutec qui demeure ici?
LA PETITE.
Je ne sais pas, monsieur.
KERSAC.
C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit
de ton frère?
LA PETITE.
Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frère.
KERSAC.
Diantre de petite fille! on ne comprend rien à ce qu'elle dit. Ce doit
être la maison de Jean; j'aurai plus tôt fait de descendre et d'y voir
moi-même.»
Kersac descendit, alla attacher son cheval à un des arbres qui se
trouvaient près de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une
porte de derrière qui donnait sur un petit jardin. Il aperçut une femme
qui sarclait une planche de choux.
KERSAC.
«Ma bonne dame, savez-vous où demeure la femme Hélène Dutec?»
La femme se releva vivement.
HÉLÈNE.
C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille?
KERSAC.
Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier à mon bon
petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles.
HÉLÈNE.
Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur.
Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.»
Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait
entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir.
HÉLÈNE.
Excusez, monsieur, si je vous reçois si mal; je n'ai pas mieux que ce
méchant escabeau à vous offrir.
KERSAC.
J'y suis très bien, ma bonne dame; j'ai quitté Jean et Jeannot hier
matin à Malansac, à quinze lieues d'ici; ils allaient à merveille.
--Quinze lieues! s'écria Hélène. Comment ont-ils pu faire tant de chemin
dans leur journée? J'ai vu hier un monsieur qui les a quittés à Auray à
dix heures du matin.
KERSAC.
Je les ai un peu aidés, pour dire vrai. J'ai une ferme près de
Sainte-Anne; j'allais à Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole.
De Vannes j'allais à Malansac; cela les a encore avancés de six lieues.
Nous y avons couché; je les ai embarqués en chemin de fer; ils sont
arrivés ce matin vers quatre heures à Paris.
HÉLÈNE.
Déjà! Arrivés à Paris! Comment c'est-il possible?
KERSAC.
Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hélène.
«Ils sont avec Simon à l'heure qu'il est.»
Kersac lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui, Jean et Jeannot,
sans rien omettre, rien oublier. Hélène écoutait avec avidité et
attendrissement le récit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean
avec une chaleur, une amitié qui touchèrent profondément sa mère et la
firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva à la fin de son récit
et qu'il expliqua comment il avait payé leurs places en chemin de fer
jusqu'à Paris, Hélène n'y tint pas. Émue et reconnaissante, elle saisit
la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur.
HÉLÈNE.
Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que
vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot!
KERSAC.
Oh! quant à celui-là, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements à
m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charité que je l'ai traité
comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir à Jean. C'est un brave
enfant que vous avez là, madame Hélène, et j'ai bien envie de vous le
demander.
HÉLÈNE.
Pour quoi faire, monsieur?
KERSAC.
Pour le garder chez moi, à ma ferme.
HÉLÈNE.
Il est encore bien jeune, monsieur; son frère Simon l'a demandé pour un
service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus
fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur.
[Illustration: «J'étais bien désolée, Monsieur, quand je me suis vue
cette petite fille sur les bras.»]
KERSAC.
S'il ne se plaît pas à Paris et qu'il préfère la campagne, vous
m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'idée qu'il a de l'amitié pour
moi et qu'il n'aurait pas de répugnance à entrer à mon service.
HÉLÈNE.
Cela ne m'étonnerait pas, monsieur; et si son frère Simon n'avait pas
compté sur lui et ne lui avait par avance assuré une place, je me serais
trouvée bien heureuse de le savoir chez vous et si près de moi.
--Maman Hélène, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait.
KERSAC.
Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parlé.
HÉLÈNE.
Il ne la connaît pour ainsi dire pas, monsieur.»
Hélène donna un morceau de pain à l'enfant, et raconta à Kersac sa
rencontre avec la petite fille, la veille du départ de Jean.
«J'étais bien désolée, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille
sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit
Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'à
travailler, mais, dans nos pays, il n'y a guère d'ouvrage pour les
enfants. Quand je rentrai chez moi après avoir quitté mon petit Jean
et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir à mon secours. La petite
s'éveillait, elle demandait à manger; je remis sur le feu le reste du
lait de Jean; il n'avait guère mangé, pauvre enfant, quoiqu'il eût l'air
résolu et riant. Je voyais bien de temps à autre une larme qui roulait
sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et
que je n'en versais pas moi-même.»
Hélène cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter.
«Voyons, ma bonne dame Hélène, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est
pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide.
HÉLÈNE.
En vous envoyant près de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et
puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en pitié; ce
bon monsieur est venu me voir; il m'a apporté vingt francs de la part
de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa
bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur.
KERSAC.
Jean m'a raconté cette rencontre du prétendu voleur.
HÉLÈNE.
Les vingt francs sont venus bien à propos, monsieur; pas pour moi, car
j'ai l'habitude de vivre de peu....
KERSAC, _ému_.
Pauvre femme.
HÉLÈNE.
Mais c'était pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de
quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut espérer que les parents
viendront la réclamer avant que les vingt francs soient mangés.
KERSAC.
Ne vous inquiétez pas de la petite fille, ma bonne dame Hélène: j'y
pourvoirai.
HÉLÈNE.
Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire....
KERSAC.
Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous
avoir vue, et à présent je vous connais comme si nous étions de vieux
amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins
de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du
temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de
vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.»
Kersac fit un salut amical à Hélène, caressa la pauvre petite fille
abandonnée, à laquelle il s'intéressait déjà, et alla détacher son
cheval. Il monta dans sa carriole et s'éloigna rapidement.
Hélène le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva
les yeux au ciel.
«Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous
m'avez envoyé un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette
malheureuse enfant!»
Et elle se remit à son rouet.
VIII
RÉUNION DES FRÈRES
Kersac pressait le pas de son cheval; il était tard.
«Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je
voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean
auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant
faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver
à Paris, où tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai
la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je
donnerai de ses nouvelles à.... Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai
oublié de demander à Jean son adresse! C'est-il bête! Où le trouver
dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui
demanderai quand je la verrai.»
Rassuré par cette pensée, il songea à ses affaires, et calcula dans sa
tête le gain de sa journée; il était considérable.
Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient
arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés.
Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit.
Le chef de train, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des
bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils
allaient.
JEAN.
Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne
nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.
LE CHEF DE TRAIN.
Savez-vous où il demeure?
JEAN.
Oui, monsieur: rue Saint-Honoré, nº 263.
LE CHEF DE TRAIN.
Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alors chez Simon.
Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici
trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous
ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu
de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes
pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A présent,
j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi là.»
Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à
regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intéressait à
tout. Jeannot bâillait et soupirait.
JEANNOT.
Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne
trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous?
JEAN.
Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue
Saint-Honoré, nº 263.
JEANNOT.
Mais si nous ne le trouvons pas?
JEAN.
Alors nous le chercherons.
JEANNOT.
Où le chercherons-nous? A qui le demander?
JEAN.
Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver.
D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu.
Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de
l'argent....
JEANNOT.
A toi, pas à moi.
JEAN.
Ce n'est-il pas la même chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu
en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer
cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon
Dieu.
JEANNOT.
Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet.
JEAN.
Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore.
JEANNOT.
Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi?
JEAN.
Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est
arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues
en carriole!
JEANNOT.
Parce que ça l'amusait de causer.
JEAN.
Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait
souper avec lui, déjeuner avec lui; il paye notre coucher.
JEANNOT.
Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie.
JEAN.
Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye
notre voyage. Il nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au
lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire!
JEANNOT.
Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne
chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon?
JEAN.
Allons! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà
dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.»
Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre,
lorsque le chef de train entra.
«Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé.»
Il sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas
des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent
à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train
les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les
mener rue Saint-Honoré, n° 263. Pour plus de précaution:
«Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure
aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare à vous!
LE COCHER.
Soyez tranquille, monsieur, je les débarquerai sans accident, j'espère
bien.... Vous dites....
LE CHEF DE TRAIN
Rue Saint-Honoré, n° 263.»
Le cocher remonta sur son siège.
«Adieu, monsieur, et merci», cria Jean au chef de train.
Le fiacre s'ébranla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec
admiration; tout leur paraissait magnifique malgré l'heure matinale, le
silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrêta devant
le n° 263 de la rue Saint-Honoré, ils croyaient être partis depuis
quelques minutes seulement.
«Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivés», dit le cocher en
ouvrant la portière.
Jean descendit, paya, comme le lui avait recommandé le chef de train, et
ils se trouvèrent devant une porte fermée, ne sachant comment faire pour
entrer. «Frappe à la porte», dit Jeannot.
Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas.
«Appelle, dit Jeannot.
--Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!»
Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas.
«Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'écria Jeannot prêt à pleurer.
JEAN.
Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra
bien qu'il s'éveille et qu'il nous ouvre.»
Après avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils
recommencèrent à taper et à appeler Simon.
Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme à cheveux gris passa la tête.
«Quel diantre de tapage faites-vous donc là, vous autres? Ça a-t-il
du bon sens d'éveiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que
voulez-vous?
JEAN.
Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous
déranger. Nous appelions mon frère Simon qui demeure ici.
LE PORTIER.
Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au
cinquième?
JEAN.
Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons
si vous voulez, monsieur.
LE PORTIER.
A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous
attendiez. Entrez et montez.»
Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.
«Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième», grommela le
portier.
Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.
Jean avait le coeur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la
cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était
consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur
avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de
l'escalier, ils virent trois portes devant eux: à droite, à gauche, en
face.
«Frappe donc, dit Jeannot.
JEAN.
Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à
une autre porte qu'à celle de Simon.
JEANNOT.
Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son
ton larmoyant.
JEAN.
Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!...» appela-t-il
à mi-voix.
Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra.
«Simon!» s'écria Jean.
Et il se jeta à son cou.
SIMON.
C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de
revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que
je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que
vous seriez ici dans un mois.
JEAN.
Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé
comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça.»
Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie.
Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et
s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui
racontèrent toutes leurs aventures.
SIMON, _riant_.
Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien
que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert
et serviable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le
pays, tout le monde t'aimait.
Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus
de dix fois, Jean demanda:
«Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder à rien
faire, je pense?
SIMON.
Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance: toi, Jean, tu
entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot,
tu vas entrer de suite chez un épicier.
JEANNOT.
Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean?
SIMON.
Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas
faire le même travail.
JEANNOT.
Serons-nous dans la même maison?
SIMON.
Non; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et
près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes
en service.
JEAN.
Quel service ferons-nous?
SIMON.
Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant.
JEAN.
En quoi fatigant?
SIMON.
Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne
rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi.
JEANNOT.
Je l'aurais bien faite aussi.
SIMON.
Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer
au bout de huit jours.»
Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur.
SIMON.
Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! Ça ferait bon effet dans un café.
Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!»
Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en
riant.
«Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut
descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton
maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être
gai et farceur par état.»