Jean eut beau dire, Jeannot alla s'étendre dans un coin de l'écurie sur

un tas de paille, et il laissa son cousin s'occuper tout seul du cheval

qui les avait menés si bon train, et qui devait leur faire faire six

lieues encore. Quand il eut fini, il alla s'asseoir près de Jeannot.

JEAN.

Dis donc, Jeannot, est-ce que tu ne te sens pas besoin de manger?

JEANNOT.

Manger et boire aussi.

JEAN.

Si nous entamions nos provisions?

JEANNOT.

Ce ne serait pas moi qui m'y refuserais.

[Illustration: La femme donna une bouteille de cidre à Jean.]

JEAN.

Par quel paquet allons-nous commencer? Celui de maman ou celui de M.

Abel?

JEANNOT.

Comme tu voudras.

JEAN.

Prenons celui de maman. Pauvre maman, elle nous croit bien près de

Kérantré encore, et ce soir nous en serons à quatorze lieues pour le

moins.»

Jean défit le petit paquet que lui avait donné sa mère; il en tira une

cuisse de lapin et un morceau de pain.

«La galette sera pour ce soir», dit-il.

Il partagea le lapin avec Jeannot, lui donna une tranche de pain, en

garda une, et ils commencèrent leur modeste repas. Mais quand ils eurent

mangé, ils eurent soif. Jean se chargea de demander de l'eau. Il entra

dans la salle de l'auberge, y trouva une femme qui mettait le couvert,

ôta sa casquette, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir de l'eau

pour lui et son camarade.

LA FEMME.

Pour quoi faire, mon ami?

JEAN.

C'est pour boire, madame. Nous avons mangé, et nous voudrions bien avoir

un verre d'eau, s'il vous plaît.

LA FEMME.

Je vais vous donner une bouteille de cidre, mon ami; c'est plus sain que

l'eau quand on a beaucoup marché.

JEAN.

Merci bien, madame; nous n'avons pas marché; c'est M. Kersac qui a bien

voulu nous prendre dans sa carriole; ainsi je vous remercie bien de

votre bonté, madame; mais..., mais.... pour dire vrai, nous n'avons pas

les moyens de payer du cidre dès la première journée de route.

LA FEMME.

Je ne comptais pas te le faire payer, mon ami; et tu l'auras tout de

même, car tu me parais un bon et honnête garçon.»

La femme prit sur la table une bouteille de cidre et la donna à Jean

avec un verre. Jean remercia beaucoup et courut faire voir à Jeannot ce

qu'on lui avait donné. Ils se régalèrent de leur mieux et s'étendirent

sur la paille en attendant Kersac. Il revint à l'heure précise, attela

bien vite, fit monter Jean dans la carriole, et appela Jeannot, qui ne

répondit pas.

«Tant pis pour lui; partons», dit Kersac.

JEAN.

Pas sans Jeannot, monsieur; vous voudrez bien l'attendre; je vais courir

le chercher.

KERSAC.

Ma foi non, je suis pressé; en route.»

Jean sauta à bas de la carriole.

JEAN.

Adieu, monsieur, et bien des remerciements pour toutes vos bontés.

KERSAC.

Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc? Puisque je t'emmène.

JEAN.

Pardon, monsieur, je ne peux pas partir sans Jeannot. Je ne laisserai

pas Jeannot tout seul.

KERSAC.

Ah bah! ne t'inquiète donc pas de ce garçon; il te rejoindra quelque

part.

JEAN.

Non, monsieur, il aurait trop peur; il en mourrait.»

Jean salua Kersac et allait partir pour aller à la recherche de Jeannot,

lorsque Kersac le rappela.

«Jean! viens donc! Diable de garçon! Je ne partirais pas sans toi, c'est

convenu. Va vite chercher ton protégé, je t'attendrai.

--Merci, monsieur», cria Jeannot d'un air joyeux.

Et il partit pour chercher Jeannot, qu'il trouva endormi sur la paille

dans l'écurie.

«Jeannot, vite, lève-toi; partons, M. Kersac t'attend.»

Jeannot se frottait les yeux, dormait encore à moitié. Jean parvint à le

réveiller et à l'entraîner dans la cour où attendait Kersac.

«Allons donc! cria Kersac. Avance, traînard. Tire-le, Jean; donne-lui

une poussée.»

Jeannot, tout à fait réveillé par ces cris, monta assez lestement

dans la carriole et s'y étendit pour se rendormir, pendant que Jean

s'établissait près de Kersac. Ils partirent au grand trot.

V

L'ACCIDENT

KERSAC.

Tu m'as porté bonheur, mon garçon; j'ai fait une affaire magnifique avec

mes petits cochons. De la plus belle espèce: ils viennent de Kermadio.

J'en ai eu quarante pour deux cent quarante francs! à six francs pièce;

ce que j'aurais payé partout ailleurs quatre à cinq cents francs pour le

moins. Si je fais aussi bien à Malansac, j'aurai fait une fière journée.

JEAN.

C'est le bon Dieu qui vous a récompensé, monsieur, de votre charité

envers nous.

KERSAC.

Et c'est pourquoi je dis que tu m'as porté bonheur.

JEAN.

Pas moi seul, monsieur, Jeannot est de moitié.

KERSAC.

Hem! hem! tu crois? Il n'a pas une mine à porter bonheur. Regarde-le

donc; il dort comme un loir, et, tout en dormant, il boude et il rage.»

Jean se retourna en souriant et trouva, en effet, une mine si irritée et

si maussade à son cousin Jeannot, qu'il ne put s'empêcher de rire tout

haut; sa gaieté gagna Kersac, que son marché de petits cochons avait

mis de bel humeur, et tous deux rirent si bruyamment que Jeannot se

réveilla. Il regarda autour de lui.

«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi riez-vous si fort?»

On riait trop pour pouvoir lui répondre, ce que Jeannot trouva mauvais;

il se recoucha, referma les yeux, et les rouvrit de temps en temps pour

leur lancer un regard irrité, qui ne faisait qu'exciter les rires de

Jean et de Kersac.

Le cheval trottait toujours; Kersac remarqua qu'il avait beau poil,

qu'il avait été bien bouchonné, bien soigné.

«Sais-tu, mon garçon, que tu me reviens beaucoup? dit-il à Jean. J'ai

bonne envie de te garder.

JEAN.

Oh! monsieur, c'est impossible!

KERSAC.

Pourquoi donc?

JEAN.

Et Jeannot?

KERSAC.

Tiens, c'est vrai! Ce diable de Jeannot? Je voudrais bien t'en voir

débarrassé.

JEAN.

Il ne m'embarrasse pas, monsieur, au contraire; je sais que je lui suis

utile.

KERSAC.

Il ne peut pas en dire autant pour toi.... Écoute, Jean, ajouta-t-il

après quelques instants de réflexion, veux-tu faire une chose? Ne va pas

à Paris, reste avec moi; je te serai un bon maître; j'aurai soin de ta

mère. Et je ramènerai ton Jeannot chez lui.

JEAN.

Vous êtes bien bon, monsieur, je suis très reconnaissant, mais je ne

peux pas, monsieur.

KERSAC.

Pourquoi ça?

JEAN.

Parce que maman m'a fait partir pour m'envoyer à Paris; mon frère Simon

nous attend tous deux, Jeannot et moi. Il faut que j'obéisse à maman;

je ne sais pas quelles sont ses raisons pour nous envoyer à Simon;

peut-être serait-elle mécontente si j'entrais chez vous sans l'avoir

consultée. Et puis, le pauvre Jeannot, que deviendrait-il sans moi?

KERSAC.

Il resterait au pays! Pas plus malheureux que ça.

JEAN.

Mais, monsieur, ma tante n'a pas de quoi le nourrir, ni maman non plus.

Il faut qu'il travaille; et chez nous, nous ne trouvons pas d'ouvrage.

KERSAC.

Alors n'en parlons plus. Peut-être te retrouverai-je plus tard, et sans

Jeannot, pour le coup. Il dort toujours, le paresseux!»

Jeannot ne dormait pas, il avait tout entendu; la générosité de Jean le

toucha: il se promit de lui venir en aide à l'avenir et de ne plus être

maussade comme il l'avait été.

La route s'acheva gaiement pour Jean, qui questionnait Kersac sur le

pays qu'ils parcouraient. Celui-ci lui répondait amicalement et revenait

sans cesse sur son désir de l'avoir à son service. Jean le remerciait et

répétait son refrain:

«Et Jeannot?»

Si bien qu'en arrivant à Malansac, Kersac ne pouvait plus souffrir

Jeannot, qui le lui rendait bien.

«Pourquoi ce méchant homme veut-il absolument forcer Jean à

m'abandonner? se demandait Jeannot. Il n'est pas possible qu'il tienne

beaucoup à Jean, qu'il ne connaît pas; c'est donc pour le plaisir de

me faire du mal, pour me jeter tout seul sur la grande route! Que je

déteste cet homme! Si jamais je le rencontre quand je serai grand et

fort je lui jouerai un tour, un mauvais tour, si je le puis.»

Ils arrivèrent à Malansac. Jean offrit à Kersac de soigner son cheval

encore cette fois; Kersac accepta.

Il était près de huit heures, mais il faisait grand jour encore. Lorsque

Kersac, aidé de Jean, eut fini d'arranger son cheval, il lui proposa de

faire une promenade hors de la ville.

«J'ai les jambes engourdies d'avoir été assis toute la journée; si tu

veux venir avec moi, nous irons dans la campagne voir les environs; on

dit que le pays est joli.»

Jean accepta avec joie; il eut bien envie de dire:

«Et Jeannot?»

Mais il n'osa pas; il voyait l'antipathie de Kersac pour son cousin.

Ils partirent donc, laissant à l'auberge Jeannot, qui, cherchant à se

rendre utile comme Jean, s'offrit pour faire boire le cheval quand il

aurait mangé son avoine. Kersac fut surpris de l'obligeance de Jeannot,

mais il accepta d'après un regard et un geste suppliant de Jean.

«Au fait, dit-il, nous aurons plus de temps pour nous promener, n'ayant

plus à nous inquiéter du cheval.»

Et ils se dirigèrent hors de la ville. Il faisait un temps magnifique;

le soleil se couchait; la chaleur était passée; le pays était joli; ils

marchèrent assez longtemps, causant de choses et d'autres; il amusait

et intéressait Kersac par mille petits récits de son enfance et de sa

famille. Plus Jean se faisait connaître à Kersac, plus celui-ci s'y

attachait et désirait l'attacher à son service.

«Il y a si longtemps, dit-il, que je cherche un garçon tout jeune à

former, et je le cherche intelligent, serviable, actif comme toi.

JEAN.

Vous vous faites illusion, monsieur; je n'ai pas les qualités que vous

me croyez.

KERSAC.

Si fait, si fait, je m'y connais; j'en ai eu plus de dix à mon service;

je ne me trompe plus maintenant.»

Ils retournaient sur leurs pas et reprenaient la grande route de

Malansac, lorsqu'ils entendirent le galop précipité d'un cheval. Quand

il approcha, Kersac reconnut le sien qui arrivait ventre à terre. Il se

jeta sur la route pour lui couper le chemin, saisit la bride, mais le

cheval était lancé; Kersac, malgré sa force, ne put l'arrêter sur

le coup, et il se trouva jeté par terre, traîné et en danger d'être

piétiné. Jean, voyant l'imminence du péril, se jeta au-devant du cheval

et se suspendit à ses naseaux, ce qui le fit arrêter, à moitié calmé,

immédiatement.

Kersac voulut se relever, mais il retomba; il avait un pied foulé.

Jean commença par attacher à un arbre l'animal essoufflé et tremblant,

et courut à Kersac, qui était pâle et prêt à défaillir. Jean aperçut une

fontaine près de la route; il y courut, trempa son mouchoir dans cette

eau fraîche et limpide, et revint en courant pour bassiner le front et

les tempes de Kersac. Deux fois encore il retourna à la fontaine; ce

ne fut qu'à la troisième fois que Kersac rouvrit les yeux et reprit

connaissance.

Il serra la main de Jean et essaya de se lever; ce fut avec une grande

difficulté et après plusieurs essais qu'il put y parvenir; il se tint

debout, appuyé sur son bâton, mais il ne pouvait marcher.

«N'essayez pas, n'essayez pas, monsieur, dit Jean; je vais calmer votre

cheval; je l'approcherai tout près de vous, et si vous pouvez monter

dessus, nous sommes sauvés.»

Kersac était au bord du fossé qui bordait la route. Jean détacha le

cheval, le caressa, le flatta, lui présenta une poignée d'herbe, et,

pendant que l'animal mangeait, il le fit descendre dans le fossé,

l'arrêta en face de Kersac, et le maintint par la bride pendant que

Kersac cherchait à le monter. Il n'y parvenait pas, parce qu'il ne

pouvait s'appuyer sur son pied foulé.

JEAN.

Couchez-vous en travers sur le cheval, monsieur, et quand vous y serez,

passez votre jambe blessée.»

Kersac suivit le conseil de Jean et se trouva solidement placé sur le

dos du cheval. Jean lui fit remonter le fossé avec précaution et le mena

par la bride. Ils arrivèrent à _Malansac_ à la nuit; le premier objet

que vit Kersac fut Jeannot se tenant à moitié caché derrière la porte de

l'écurie.

«Viens ici, polisson!» lui cria Kersac.

Jeannot aurait bien voulu se sauver; mais par où passer? et que

deviendrait-il ensuite? Il faudrait bien qu'il finît par se retrouver en

face de Kersac. Il prit donc le parti d'obéir; il avança jusqu'à la tête

du cheval.

KERSAC.

Pourquoi et comment as-tu laissé échapper mon cheval?

JEANNOT, _tremblant_.

Monsieur, ce n'est pas ma faute.

KERSAC.

Ce n'est pas ta faute? Menteur! Réponds: Comment le cheval s'est-il

échappé?

[Illustration: «Viens ici, polisson!»]

JEANNOT.

Monsieur, je l'ai mené boire; il ne voulait pas sortir de l'abreuvoir;

je l'ai tiré, puis je l'ai un peu fouetté; alors il a sauté et rué;

alors j'ai fouetté plus fort pour le corriger; alors il s'est cabré;

alors j'ai eu peur qu'il ne cassât la longe que je tenais, alors je

l'ai fouetté sous le ventre; alors il a cassé la longe, comme je le

craignais, et alors il est parti comme un enragé qu'il est.

KERSAC.

Petit gredin! petit drôle! Avise-toi de toucher mon cheval du fouet et

je te donnerai une correction dont tu te souviendras longtemps. Si je

n'avais le pied foulé, grâce à toi, animal, imbécile, je te donnerais

une raclée qui te ferait danser jusqu'à demain. Va-t'en, et ne te

présente plus devant moi, oiseau de malheur!»

Jeannot ne se le fit pas répéter; il avait hâte aussi d'échapper aux

regards courroucés de Kersac, et ne quitta le coin le plus obscur de

l'écurie que lorsque son ennemi eut lui-même disparu.

Jean avait appelé du monde pour aider Kersac à descendre du cheval; il

était grand et fort, on eut de la peine à y arriver et à l'établir dans

une chambre du rez-de-chaussée qui se trouvait heureusement libre.

Quand il y fut installé, Jean s'assit sur une chaise.

KERSAC.

Eh bien? que fais-tu, mon ami? Tu ne vas pas rester là, je pense?

JEAN.

Pardon, monsieur; à moins que vous ne me chassiez, je resterai près de

vous pour vous servir, jusqu'à ce que vous soyez en état de monter en

carriole pour retournez chez vous.

KERSAC.

Mais, mon ami, tu vas t'ennuyer comme un mort. Rester là, à quoi faire?

JEAN.

A vous servir, monsieur. Les gens de l'auberge sont bien assez occupés,

ils vous négligeraient, non par mauvaise volonté, mais parce qu'ils ne

pourraient pas faire autrement; et c'est triste d'être hors de chez soi

sans pouvoir mettre un pied l'un devant l'autre, et personne pour vous

donner ce qui vous manque et pour vous aider à passer le temps.

KERSAC.

Et ton voyage à Paris? et ton frère Simon?

JEAN.

Mon voyage durera quelques jours de plus, monsieur, voilà tout. Et mon

frère sait bien que lorsqu'on fait la route à pied, on n'arrive pas à

jour fixe; il nous attend à un mois près. Et ainsi, monsieur, si je ne

vous suis pas désagréable, si vous voulez bien accepter mes services, je

serai bien heureux de vous être utile.

KERSAC.

Quant à m'être désagréable, mon ami, tu m'es, au contraire, fort

agréable; j'accepte tes services et je t'en remercie d'avance. Et je

commence par te demander un verre d'eau, car je meurs de soif.»

Jean alla chercher de l'eau; on lui donna un cruchon plein et un verre.

Quand Kersac eut bu ses deux verres d'eau, il songea à dîner.

KERSAC.

«Tu me demanderas quelque chose de léger, à cause de ma chute. Une soupe

aux choux et au lard, et un fricot à l'ail.»

Jean allait sortir; Kersac le rappela.

«Et toi donc, mon garçon, tu n'as pas dîné? Demande pour deux; nous

mangerons ensemble.

JEAN.

Merci bien, monsieur; j'ai dîné avec Jeannot avant de quitter Vannes.

KERSAC.

Dîné? où donc? avec quoi?

JEAN.

Nous avons dîné à l'écurie, monsieur; nous avions de quoi. Maman nous

avait donné les restes du lapin, qui nous avait déjà fait un fameux

souper hier soir. Il nous en reste encore une cuisse, et puis du pain et

de la galette.

KERSAC.

Et tu crois que je vais m'empâter de bonnes choses, et que je te

laisserai manger un vieux morceau de lapin et boire de l'eau?

JEAN.

Il n'est pas vieux, monsieur, il est d'hier; et, quant à l'eau, nous

y sommes habitués, Jeannot et moi. Et puis, à Vannes, la bonne dame de

l'hôtel m'a donné une bouteille de cidre qui était fièrement bon.

KERSAC.

Je te dis que ce ne sera pas comme ça; tu mangeras avec moi; les

bouchées que j'avalerais me resteraient dans le gosier si je me donnais

un bon dîner pendant que tu grignoterais des os et du pain dur. Demande

deux couverts,... entends-tu? Deux couverts!»

Jean restait immobile; il semblait vouloir parler et ne pas oser.

KERSAC.

Voyons, Jean, as-tu quelque chose qui ne veut pas sortir. Qu'est-ce que

c'est? Parle.

JEAN.

Monsieur.... C'est que je crains....

KERSAC.

N'aie pas peur, je te dis. Parle.... Parle donc!

JEAN, _souriant_.

Puisque vous l'ordonner, monsieur.... Et Jeannot?

--Encore! s'écria Kersac, s'agitant sur sa chaise. Toujours ce pendard

que tu me jettes au nez! Je ne veux pas de ton Jeannot; et je ne veux

pas en entendre parler.

JEAN.

C'est parce qu'il vous a offensé, monsieur, que vous ne l'aimez pas.

Mais Notre Seigneur nous pardonne bien quand nous l'offensons, et il

nous aime tout de même, et il nous fait du bien. Et il nous ordonne de

faire comme lui.

KERSAC.

Ah çà! vas-tu me prêcher comme notre curé? Ton Jeannot ne me va pas, et

je n'en veux pas.»

Jean soupira et sortit lentement.

Kersac le suivit des yeux et resta pensif.

«Il a tout de même raison, cet enfant.... Et de penser que c'est

un garçon de quatorze ans qui m'en remontre, à moi qui en ai

trente-cinq!... C'est qu'il a raison,... parfaitement raison.... Mais

comment faire pour revenir sur ce que j'ai dit!... Il se moquerait de

moi.... Et pourtant il a raison. Et c'est une brave garçon si jamais

il en fut.... Il faut absolument qu'il vienne chez moi.... Il a dans

la physionomie quelque chose..., je ne sais quoi,... qui fait plaisir à

regarder. Je l'entends qui vient.»

Jean arriva en effet; il apportait de quoi mettre le couvert,... un seul

couvert!

Kersac s'en aperçut.

KERSAC.

Jean, qu'est-ce que c'est que ça?

JEAN.

Quoi donc, monsieur?

KERSAC.

Un seul couvert? Pourquoi un seul?

JEAN.

Parce qu'il n'y a que vous, monsieur, qui n'ayez pas dîné.

KERSAC.

Et toi tu n'as pas soupé.... Jean, écoute-moi et regarde-moi bien en

face. Tu as raison et j'ai tort. Tu m'as fait la leçon, et tu as bien

fait, et je t'en remercie. Demande trois couverts et va chercher ton

Jeannot.»

Jean le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il s'approcha

tout près de lui. Son air étonné et joyeux fit sourire Kersac.

KERSAC.

Tu ne vas pas te moquer de moi, d'avoir bien fait?

JEAN.

Me moquer de vous? moi, monsieur? Rire de vous au moment où vous agissez

comme Notre Seigneur? au moment où je vous admire, où je vous aime? Oh!

monsieur!»

Jean saisit la main de Kersac et la baisa; Kersac prit la tête de Jean

dans ses mains et le baisa au front.

«Va, mon ami, dit-il d'une voix émue, va chercher deux couverts de

plus... et Jeannot», ajouta-t-il avec un soupir.

Jean sortit cette fois en courant et ne fut pas longtemps à revenir avec

les couverts et Jeannot. Ce dernier osait à peine entrer et lever les

yeux.

«N'aie pas peur, Jeannot, dit Kersac en riant; à tout péché miséricorde.

J'ai eu tort de te confier un cheval un peu vif, à toi qui n'y entends

rien. N'y pensons plus et mangeons bien et gaiement. C'est Jean qui nous

sert, je suis hors de combat, moi.»

Jeannot prit courage; Jean était radieux; il regardait Kersac avec

reconnaissance et affection. Kersac s'en aperçut, sourit et fut

satisfait d'avoir bien agi et d'avoir accepté, lui homme fait, les

observations d'un enfant. Il en savait bon gré à Jean, qu'il aimait

réellement de plus en plus.

JEAN.

Voici le couvert mis; viens m'aider, Jeannot, à apporter les plats.

Faut-il demander du cidre pour vous, monsieur?

KERSAC.

Certainement, et du bon. Mais pas pour moi seul; pour trois.»

Jean et Jeannot sortirent.

JEAN.

Eh bien! Jeannot, pas vrai qu'il est bon, M. Kersac? Tu vas être gentil

pour lui, j'espère?

JEANNOT.

Je ferai de mon mieux, Jean: mais tu sais que j'ai du malheur et qu'il

ne m'arrive jamais rien de bon.

JEAN.

Laisse donc! du malheur! pas plus que moi? Tu te figures toutes sortes

de choses; puis tu es triste, tu as l'air mécontent et maussade; c'est

ça qui repousse, vois-tu!

JEANNOT.

C'est pas ma faute; c'est mon caractère comme ça. Je ne peux pas

toujours rire, toujours prendre les choses gaiement, comme tu le fais,

toi. Tu es gai, je suis triste. Tu as confiance en tout le monde, moi je

me défie. Je ne peux pas faire autrement.

JEAN.

Défie-toi si tu veux, gémis tout bas, mais sois obligeant et agréable

aux autres.... Portons nos plats; les voici tout prêts sur le fourneau.»

Jean prit la soupe aux choux et le cidre; Jeannot prit le fricot; Kersac

les attendait avec impatience.

KERSAC.

Enfin! voilà notre souper; ne perdons pas de temps; j'ai une faim

d'enragé.»

Kersac prouva la vérité de ces paroles en mangeant comme un affamé,

Jean et Jeannot lui tinrent compagnie; quand le repas fut terminé, il ne

restait plus rien dans les plats, rien dans les carafes. Jean et Jeannot

desservirent la table et reportèrent le tout à la cuisine.

Lorsque Jean rentra, il dit à Kersac que Jeannot allait coucher à

l'écurie, sur de la paille qu'on allait lui donner.

«Et toi, Jean, avant d'aller te coucher, aide-moi à me dévêtir et à

gagner mon lit.»

Jean l'aida de son mieux, avec beaucoup d'adresse et de soin. Lorsque

Kersac fut couché, Jean s'assit sur une chaise.

KERSAC.

Eh bien! que fais-tu là? Tu ne vas pas te coucher, comme Jeannot?

JEAN.

Je vais coucher près de vous, monsieur, je dormirai très bien sur une

chaise.

KERSAC.

Es-tu fou? Passer une nuit sur une chaise? pour une foulure au pied? Va

te coucher, je te dis.

JEAN.

Mais, monsieur, vous ne pouvez pas vous lever ni vous faire entendre.

S'il vous prenait quelque chose la nuit?

KERSAC.

Que veux-tu qu'il me prenne? Je vais dormir jusqu'à demain. Bonsoir, et

va-t'en.»

Jean ne dit rien, souffla la chandelle et fit semblant de sortir. Mais

il rentra sans faire de bruit, s'étendit sur trois chaises, et ne tarda

pas à s'endormir.

VI

JEAN ESCULAPE

Vers le milieu de la nuit, Jean fut éveillé par l'agitation

extraordinaire de Kersac qui geignait, se retournait, soufflait comme un

buffle, et qui finit par dire à mi-voix:

«Je n'aurais pas dû renvoyer Jean; il m'eût soulagé peut-être.

--Me voici, monsieur, dit Jean en s'approchant du lit de Kersac.

Qu'avez-vous?

KERSAC.

Comment? toi ici? Depuis quand es-tu là?

JEAN.

Je n'en suis pas sorti, monsieur; j'ai seulement fait semblant. Mais

vous souffrez, monsieur; que puis-je faire pour vous soulager?

KERSAC.

Je souffre horriblement de mon pied foulé, mon pauvre Jean. Et que

faire, maintenant, au milieu de la nuit? Tout le monde est couché; il

faut attendre au jour.

JEAN.

En attendant le jour, qui sera long à venir, monsieur, je vais pouvoir

vous soulager, peut-être. Quand il y avait une foulure dans le village,

c'est à maman qu'on venait, et on était guéri en peu de temps. Vous

allez voir; je vais vous masser le pied foulé, comme faisait maman et

comme elle m'a montré à le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez

plus le mal.»

Malgré la résistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remède, Jean

s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurité, il

put employer le massage avec le plus grand succès, car, au bout de

trois quarts d'heure, le pied, dégonflé, n'occasionnait plus aucune

souffrance, et Kersac dormait profondément. Lorsque Jean vit l'heureux

effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec précaution le pied, presque

entièrement dégonflé, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si

bien, qu'il ne s'éveilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison.

Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six

heures. Jean sauta à terre et vit Kersac qui le regardait.

KERSAC.

J'avais hâte de te voir réveillé, mon ami, pour te remercier du bien que

tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as

enlevé mon mal!

JEAN.

Cela va-t-il réellement bien, monsieur?

[Illustration: Il employa le massage avec le plus grand succès.]

KERSAC.

Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprès de ce

que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux médecin?

JEAN.

Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans

quoi l'enflure reviendrait.

KERSAC.

Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta médecine.»

Jean reprit le pied malade et commença à le masser. Au bout d'un quart

d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout à fait

guéri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied,

entièrement désenflé, ne fut plus du tout douloureux.

Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hésitation;

mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean

lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait

tourner et l'enflure reparaître. Il alla demander une bande de toile

à la maîtresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean

banda habilement le pied de Kersac.

JEAN.

A présent, monsieur, vous pouvez marcher.

KERSAC.

Tu crois? Cela me semble fort.

JEAN.

Jean qui grogne et Jean qui rit · 第 2 / 15 段