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[Illustration]
JEAN QUI GROGNE
ET
JEAN QUI RIT
PAR
Mme LA COMTESSE DE SÉGUR
NÉE ROSTOPCHINE
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 57 VIGNETTES
PAR H. CASTELLI
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1920
A MA PETITE-FILLE
MARIE-THERÈSE DE SÉGUR
_Chère petite, tu as longtemps attendu ton livre; c'est qu'il y avait
bien des frères, des cousins, des cousines, d'un âge plus respectable
que le tien. Mais enfin, voici ton tour._ JEAN QUI RIT _te fera rire, je
l'espère; je ne crains pas que_ JEAN QUI GROGNE _te fasse grogner.
Ta grand'mère qui t'aime bien,_
COMTESSE DE SÉGUR,
née ROSTOPCHINE
I
LE DÉPART
HÉLÈNE.
Voilà ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus à y
mettre que tes livres.
JEAN.
Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.»
La mère prend les livres que lui présente Jean et lit: _Manuel du
Chrétien; Conseils pratiques aux Enfants_.
HÉLÈNE.
Il n'y en a guère, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons.
JEAN.
Maman, quand je serai à Paris, je tâcherai de voir le bon prêtre qui a
fait ces livres.
HÉLÈNE.
Et tu feras bien, mon ami; il doit être bon, cela se voit dans ses
livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi.
JEAN.
Une fois arrivé à Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur.
HÉLÈNE.
Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui
te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin?
JEAN.
C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a
d'autres qui sont même mauvais.
HÉLÈNE.
Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras
été chercher ton pain et la fortune à Paris; il ne leur est pas arrivé
malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas là
pour te protéger?
JEAN.
Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a
des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vérité, ça?
HÉLÈNE.
Oui, oui, tout le monde la connaît, cette vérité. Mais tu ne veux pas
pleurer en partant, tout de même! Je ne veux pas que tu pleures.
JEAN.
Soyez tranquille, mère; je m'en irai bravement comme mon frère Simon,
qui est parti sans seulement tourner la tête pour nous regarder. Voilà
que j'ai bientôt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage,
allez. Je ferai comme Simon.
HÉLÈNE.
C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garçon! Et le cousin
Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin?
JEAN.
Je ne sais pas, maman; je ne l'ai guère vu ces trois derniers jours.
HÉLÈNE.
Va donc voir chez sa tante s'il est prêt pour partir demain de grand
matin.»
Jean partit lestement. Hélène resta à la porte et le regarda marcher:
quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste
de désespoir, tomba à genoux et s'écria d'une voix entrecoupée par ses
larmes:
«Mon enfant, mon petit Jean chéri? Lui aussi doit partir, me quitter!
Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon
cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour
ranimer son courage. Je dois paraître insensible à son absence, quand
mon coeur frémit d'inquiétude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La
misère m'oblige à l'envoyer à son frère. Dieu de bonté, protégez-le!
Marie, mère de miséricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!»
La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva,
lava ses yeux rougis par les larmes, et s'efforça de paraître calme et
tranquille pour le retour de Jean.
Jean avait marché lestement jusqu'au détour du chemin et tant que sa
mère pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il
s'arrêta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de
parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le
lendemain de grand matin, il passerait par les mêmes endroits, mais pour
ne plus les revoir; et lui aussi pleura.
«Pauvre mère! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle
n'a ni inquiétude ni chagrin. Ma tranquillité la rassure et soutient
son courage. Ce serait mal et cruel à moi de lui laisser voir combien
je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu,
donnez-moi du courage jusqu'à la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets
sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir
près de maman!»
Jean essuya ses yeux, chercha à se distraire par la pensée de son frère
qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement à la demeure de sa
tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrêta effrayé et surpris. Il
entendait des cris étouffés, des gémissements, des sanglots. Il poussa
vivement la porte; sa tante était seule et paraissait mécontente,
mais ce n'était certainement pas elle qui avait poussé les cris et les
gémissements qu'il venait d'entendre.
«Te voilà, petit Jean? dit-elle; que veux-tu?
JEAN.
Maman m'a envoyé savoir si Jeannot était prêt pour demain, ma tante,
et s'il allait venir à la maison ce soir ou demain de grand matin pour
partir ensemble.
LA TANTE.
Je ne peux pas venir à bout de ce garçon-là; il est là qui hurle depuis
une heure; il ne veut pas m'obéir; je lui ai dit plus de dix fois
d'aller te rejoindre chez ta mère. Il ne bouge pas plus qu'une pierre.
L'entends-tu gémir et pleurer?
JEAN.
Où est-il donc, ma tante?
LA TANTE.
Il est dehors, derrière la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et
vois si tu peux l'emmener.»
Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus
rien. Il appela:
«Jeannot!»
Mais Jeannot ne répondit pas.
Il rentra une seconde fois chez sa tante.
LA TANTE.
Eh bien, l'as-tu décide à te suivre? Il est calmé, car je n'entends plus
rien.
JEAN.
Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regardé de tous côtés, mais je ne l'ai
pas trouvé.
LA TANTE.
Tiens! où s'est-il donc caché?»
La tante sortit elle-même, fit le tour de la maison, appela et, comme
Jean, ne trouva personne.
«Se serait-il sauvé, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?»
Jean frémit un instant à la pensée de devoir faire seul un si long
voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait
écrit son frère, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule
journée. Mais il se rassura bien vite et résolut de le trouver, quand il
devrait chercher toute la nuit.
Lui et sa tante continuèrent leurs recherches sans plus de succès.
«Mauvais garçon! murmurait-elle. Détestable enfant!... Si tu pars sans
lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne après ton départ, je ne le
garderai pas, il peut en être sûr.
JEAN.
Où le mettriez-vous donc, ma tante?
LA TANTE.
Je le donnerais à ta mère.
JEAN.
Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son
enfant!
LA TANTE.
Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa
mère? Chacun son tour; voilà bientôt trois ans que je l'ai; il m'a assez
ennuyée. Au tour de ta mère, elle s'en fera obéir mieux que moi.»
Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'idée de
regarder dans une vieille niche à chien, et il vit Jeannot blotti tout
au fond.
«Le voilà, le voilà! s'écria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te
voilà trouvé.»
Jeannot ne bougeait pas.
«Attends, je vais l'aider à sortir de sa cachette», dit la tante
enchantée de la découverte de Jean.
Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu'à ce
qu'elle l'eût ramené au grand jour.
A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommença ses cris et ses
gémissements.
JEAN.
Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je
crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir, à quoi ça
sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et à Paris, nous
allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous
trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainéants, des
propres à rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la
moitié du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis
adieu à ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grégoire a donné à maman
une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et
puis Daniel nous a donné un lapin qu'il venait de tuer.»
Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de
son cousin en disant:
«Je veux bien venir avec toi, moi.»
La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit
paquet accroché au bout du bâton de voyage.
«Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te
ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà deux
de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour toi;
c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean.
JEAN.
Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons;
personne pour nous contrarier.
JEANNOT.
Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine!
Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content
de ne plus l'entendre gronder et crier après moi.
JEAN.
Écoute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est
méchante! Elle crie après toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais
aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obéissais pas.
JEANNOT.
Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber du
jour: j'avais peur!
JEAN.
Peur! d'aller à cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du
jardin chercher du bois!
JEANNOT.
Écoute donc! Moi, je n'aime pas à sortir seul à la nuit. C'est plus fort
que moi: j'ai peur!
JEAN.
Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure, puisque tu es content de t'en
aller? Et pourquoi t'étais-tu si bien caché, que c'est pas un pur hasard
si je t'ai trouvé?
JEANNOT.
Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce
grand Paris.
JEAN.
Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis
toi-même que tu étais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en
aller?
JEANNOT.
C'est égal, j'aime mieux être mal au pays et savoir comment et pourquoi
je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir où je
vais, et avec qui et comment je dois souffrir.
JEAN.
Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir à souffrir?
JEANNOT.
Parce que, quoi qu'on fasse, où qu'on aille, avec qui qu'on vive, on
souffre toujours! Je le sais bien, moi.
JEAN, _riant_.
Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis
plus souvent heureux que malheureux, content que mécontent, et je me
sens du courage pour la route et pour Paris.
JEANNOT.
Je crois bien! tu as une mère, toi! Je n'ai qu'une tante!
JEAN.
Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et que
ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu
grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que
pleurer.»
Jeannot ne répondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus
rien. Ils marchèrent en silence et ils arrivèrent à la porte d'Hélène;
en l'ouvrant, Jeannot se sentit surmonté par une forte odeur de lapin et
de galette.
HÉLÈNE.
Te voilà enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquiétais de ne pas
te voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramènes. Eh bien! eh bien!
quelle figure consternée, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as?
Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.»
Jeannot baisse la tête et pleure.
JEAN.
Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il
disait lui-même tout à l'heure que ça ne le chagrinait pas de quitter ma
tante! Alors, pourquoi qu'il pleure?
HÉLÈNE.
Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une
galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de ça,
et venez tous deux m'aider à préparer le souper; et un fameux souper!
JEANNOT, _soupirant_
Et le dernier que je ferai ici, ma tante!
HÉLÈNE.
Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et
des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit
Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure réjouie.... Tiens!
tu as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bête
entrée dans l'oeil?»
Jean regarda sa mère; ses yeux étaient remplis de larmes; il voulut
sourire et parler, mais le sourire était une grimace, et la voix ne
pouvait sortir du gosier. La mère se pencha vers lui, l'embrassa, se
détourna et sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand
elle rentra, sa bouche souriait, mais ses yeux avaient pleuré; ils
s'arrêtèrent un instant seulement, avec douleur et inquiétude, sur le
visage de son enfant.
Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se
rencontra; tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort
qu'ils faisaient pour la dissimuler, et la nécessité de se donner
mutuellement du courage.
«Le bon Dieu est bon, maman; il nous protégera! dit Jean avec émotion.
Et quel bonheur que vous m'ayez appris à écrire! Je vous écrirai toutes
les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre!
HÉLÈNE.
Et moi, mon petit Jean, M. le curé m'a promis un timbre-poste tous les
mois.... En attendant, voici notre lapin cuit à point, qui ne demande
qu'à être mangé.»
Les enfants ne se le firent pas répéter; ils s'assirent sur des
escabeaux; chacun prit un débris de plat ou de terrine, ouvrit son
couteau et attendit, en passant sa langue sur ses lèvres, qu'Hélène eût
coupé le lapin et eût donné à chacun sa part.
Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle
du festin que celui des mâchoires qui broyaient leur nourriture, des
couteaux qui glissaient sur les débris d'assiette, du cidre qui passait
du broc dans le verre unique servant à tour de rôle à la mère et aux
enfants.
Après le lapin vint la galette; mais les appétits devenaient plus
modérés; la conversation recommença, lente d'abord, puis animée ensuite.
«Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernière bouchée.
--Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant.
--Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hélène
en souriant.
JEAN.
Ce qui en reste? Comment, mère, il en reste?
HÉLÈNE.
Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une
pour chacun de vous.
JEAN.
Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mangé, maman?
HÉLÈNE.
Si fait, si fait, mon ami! Pas si bête que de ne pas goûter un pareil
morceau.»
Elle disait vrai, elle en avait réellement goûté, car elle s'était servi
la tête et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle
était la portion du lapin qu'elle avait mangée, mais elle l'interrompit.
«Assez mangé et assez parlé mangeaille, mes enfants; à présent, rangeons
tout et préparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot couchera
avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer notre nuit,
enfants, allons faire une petite prière dans notre chère église; nous
demanderons au bon Dieu et à notre bonne mère de bénir votre voyage.
JEAN.
Et puis nous irons dire adieu à M. le curé, maman!
HÉLÈNE.
Oui, mon ami; c'est une bonne idée que tu as là, et qui me fait
plaisir.»
Le jour commençait à baisser, mais ils n'avaient pas loin à aller;
l'église et le presbytère étaient à cent pas. Ils marchèrent tous les
trois en silence; la mère se sentait le coeur brisé du départ de son
enfant; Jean s'affligeait de la solitude de sa mère, et Jeannot songeait
avec effroi aux dangers du voyage et au tumulte de Paris.
Ils arrivèrent devant l'église; la porte était ouverte, Hélène entra
suivie des enfants, et tous trois se mirent à genoux devant l'autel de
la sainte Vierge. Hélène et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas,
en silence, afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et
demandait du pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrivée
chez Simon.
Pendant que la mère priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et
une voix enfantine lui dire tout bas:
«Assez, maman, assez: j'ai faim.»
Hélène se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurité
croissante l'empêcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle.
«Je ne suis pas ta maman, ma petite», lui dit-elle.
La petite fille recula avec frayeur et se mit à crier:
«Maman, maman, au secours!»
Jean et Jeannot se levèrent fort surpris, presque effrayés. Hélène prit
la petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'église.
HÉLÈNE.
Où est ta maman, ma chère petite? Je vais te ramener à elle.
LA PETITE FILLE.
Je ne sais pas; elle était là!
HÉLÈNE.
Sais-tu où elle est allée?
LA PETITE FILLE.
Je ne sais pas; elle m'a dit: «Attends moi». J'attendais.
HÉLÈNE.
Elle est peut-être chez M. le curé. Allons l'y chercher.»
La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M.
le curé, qui interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle amenait.
[Illustration: M. le curé interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle
amenait.]
HÉLÈNE.
Je ne sais pas qui elle est, monsieur le curé. Je viens de la trouver
dans l'église; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez
vous.
LE CURÉ.
Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de même. Comment t'appelle-tu,
ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite.
LA PETITE FILLE.
J'ai faim! Je voudrais manger.»
Le curé alla chercher du pain, du raisiné et un verre de cidre; la
petite mangea et but avec avidité.
Pendant qu'elle se rassasiait, Hélène expliquait au curé qu'elle était
venue lui demander une dernière bénédiction pour le voyage qu'allaient
entreprendre les enfants.
LE CURÉ.
«Quand donc partent-ils?
HÉLÈNE.
Demain matin de bonne heure, monsieur le curé.
LE CURÉ.
Demain, déjà! Je vous bénis de tout mon coeur et du fond du coeur, mes
enfants. N'oubliez pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge de vous
venir en aide dans tous vos embarras, dans vos privations, dans vos
dangers, dans vos peines. Ce sont vos plus sûrs et vos plus puissants
protecteurs.... Et quant à cette petite, mère Hélène, emmenez-la chez
vous jusqu'à ce que sa mère revienne la chercher. Je vous l'enverrai si
elle vient chez moi.
«Et vous, mes enfants, continua-t-il en ouvrant un tiroir, voici un
souvenir de moi qui vous sera une protection pendant votre voyage et
pendant votre vie.»
Il retira du tiroir deux cordons noirs avec des médailles de la sainte
Vierge et les passa au cou de Jean et de Jeannot, qui les reçurent à
genoux et baisèrent la main du bon curé.
La petite fille avait fini de manger; elle recommença à demander sa
maman. Hélène l'emmena après avoir pris congé de M. le curé; Jean et
Jeannot la suivirent. Hélène espérait trouver la mère de la petite aux
environs de l'église, devant laquelle ils devaient passez pour rentrer
chez eux; mais, ni dans l'église ni à l'entour de l'église, elle ne vit
personne qui réclamât l'enfant.
La petite pleurait; Hélène soupirait.
«Que vais-je faire de cette enfant? pensa-t-elle. Je n'ai pas les moyens
de la garder. Je ne me suis pas séparée de mon pauvre petit Jean
pour prendre la charge d'une étrangère. Mais je suis bien sotte de
m'inquiéter; le bon Dieu me l'a remise entre les mains, le bon Dieu me
donnera de quoi la nourrir, si sa mère ne vient pas la rechercher.»
Rassurée par cette pensée, Hélène ne s'en inquiéta plus; elle la coucha
au pied de son lit, la couvrit de quelques vieilles hardes; le printemps
était avancé, on était au mois de juin; il faisait beau et chaud. Les
petits garçons se couchèrent; Jeannot s'établit dans le lit de son
cousin, et Jean s'étendit près de lui.
«C'est notre dernière nuit heureuse, maman, dit Jean en l'embrassant
avant de se coucher.
--Non, mon enfant, pas la dernière; laissons marcher le temps, qui passe
bien vite, et nous nous retrouverons. Dors, mon petit Jean: il faudra se
lever de bonne heure demain.»
La petite fille dormait déjà, Jeannot s'endormait; Jean fut endormi peu
d'instants après; la mère seule veilla, pleura et pria.
II
LA RENCONTRE
Le lendemain au petit jour, Hélène se leva, fit deux petits paquets de
provisions, les enveloppa avec le linge et les vêtements des enfants, et
s'occupa de leur déjeuner; au lieu du pain sec, qui était leur déjeuner
accoutumé, elle y ajouta une tasse de lait chaud. Aussi, quand ils
furent éveillés, lavés et habillés, ce repas splendide dissipa la
tristesse de Jean et les inquiétudes de Jeannot. La petite fille dormait
encore.
Le moment de la séparation arriva: Hélène embrassa dix fois, cent fois
son cher petit Jean; elle embrassa Jeannot, les bénit tous deux, et fit
voir à Jean plusieurs pièces d'argent qui se trouvaient dans la poche de
sa veste.
«Ce sont les braves gens, nos bons amis de Kérantré, qui t'ont fait ce
petit magot, pour reconnaître les petits services que tu leur as rendus,
mon petit Jean. M. le curé y a mis aussi sa pièce.»
Jean voulut remercier, mais les paroles ne sortaient pas de son gosier;
il embrassa sa mère plus étroitement encore, sanglota un instant,
s'arracha de ses bras, essuya ses yeux, et se mit en route comme son
frère le sourire sur les lèvres, et sans tourner la tête pour jeter un
dernier regard sur sa mère et sur sa demeure.
«Je comprends, se dit-il, pourquoi Simon marchait si vite et ne se
retournait pas pour nous regarder et nous sourire. Il pleurait et il
voulait cacher ses larmes à maman. Pauvre mère! elle ne pleure pas; elle
croit que je ne pleure pas non plus, que j'ai du courage, que j'ai le
coeur joyeux, tout comme pour Simon. C'est mieux comme ça; le courage
des autres vous en donne: je serais triste et malheureux si je pensais
que maman eût du chagrin de mon départ. Elle croit que je serai heureux
loin d'elle.... Calme, gai même, c'est possible; mais heureux, non. Sa
tendresse et ses baisers me manqueront trop.»
Pendant que Jean marchait au pas accéléré, qu'il réfléchissait, qu'il
se donnait du courage et qu'il s'éloignait rapidement de tout ce que son
coeur aimait et regrettait, Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait,
appelait Jean qui ne l'entendait pas, tremblait de rester en arrière et
se désolait de quitter une famille qu'il n'aimait pas, une patrie qu'il
ne regrettait pas, pour aller dans une ville qu'il craignait, à cause
de son étendue, près d'un cousin qu'il connaissait peu et qu'il n'aimait
guère.
[Illustration: Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait.]
«Je suis sûr que Simon ne va pas vouloir s'occuper de moi, pensa-t-il;
il ne songera qu'à Jean, il ne se rendra utile qu'à Jean, et moi je
resterai dans un coin, sans que personne veuille bien se charger de me
placer.... Que je suis donc malheureux! Et j'ai toujours été malheureux?
A deux ans je perds papa en Algérie; à dix ans je perds maman. C'est
ma tante qui me prend chez elle, la plus grondeuse, la plus maussade de
toutes mes tantes. Et ne voilà-t-il pas, à présent, qu'elle m'envoie me
perdre à Paris, au lieu de me garder chez elle.
«Jean est bien plus heureux, lui; il est toujours gai, toujours content;
tout le monde l'aime; chacun lui dit un mot aimable. Et moi! personne
ne me regarde seulement; et quand par hasard on me parle, c'est pour
m'appeler _pleurard_, _maussade_, _ennuyeux_, et d'autres mots aussi peu
aimables.
«Et on veut que je sois gai? Il y a de quoi, vraiment! Ma bourse est
bien garnie! Deux francs que le curé m'a donnés! Et Jean qui ne sait
seulement pas son compte, tant il en a! Tout le monde y a mis quelque
chose, a dit ma tante.... Je suis bien malheureux! rien ne me réussit!»
Tout en réfléchissant et en s'affligeant, Jeannot avait ralenti le pas
sans y songer. Quand le souvenir de sa position lui revint, il leva les
yeux, regarda devant, derrière, à droite, à gauche; il ne vit plus
son cousin Jean. La frayeur qu'il ressentit fut si vive que ses jambes
tremblèrent sous lui; il fut obligé de s'arrêter, et il n'eut même pas
la force d'appeler.
Après quelques instants de cette grande émotion, il retrouva l'usage de
ses jambes, et il se mit à courir pour rattraper Jean. La route était
étroite, bordée de bois taillis: elle serpentait beaucoup dans le
bois; Jean pouvait donc ne pas être très éloigné sans que Jeannot pût
l'apercevoir. Dans un des tournants du chemin, il vit confusément une
petite chapelle, et il allait la dépasser, toujours courant, soufflant
et suant, lorsqu'il s'entendit appeler.
Il reconnut la voix de Jean, s'arrêta joyeux, mais surpris, car il ne le
voyait pas.
«Jeannot, répéta la voix de Jean, viens, je suis ici.
[Illustration: Il se mit à courir pour rattraper Jean.]
JEANNOT.
Où donc es-tu? Je ne te vois pas.
JEAN.
Dans la chapelle de _Notre-Dame consolatrice_.
--Tiens, dit Jeannot en entrant, que fais-tu donc là?
--Je prie,... répondit Jean. J'ai prié et je me sens consolé. Je sens
comme si Notre-Dame envoyait à maman des consolations et du bonheur....
Je vois des traces de larmes dans tes yeux, pauvre Jeannot; viens prier,
tu seras consolé et fortifié comme moi.
JEANNOT.
Pour qui veux-tu que je prie? je n'ai pas de mère.
JEAN.
Prie pour ta tante, qui t'a gardé trois ans.
JEANNOT.
Bah! ma tante! ce n'est pas la peine.
JEAN.
Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Jeannot. Prie alors pour toi-même,
si tu ne veux pas prier pour les autres.
JEANNOT.
Pour moi? c'est bien inutile. Je suis malheureux, et, quoi que je fasse,
je serai toujours malheureux. D'ailleurs tout m'est égal.
JEAN.
Tu n'es malheureux que parce que tu veux l'être. Excepté que j'ai maman
et que tu as ma tante, nous sommes absolument de même pour tout. Je me
trouve heureux, et toi tu te plains de tout.
JEANNOT.
Nous ne sommes pas de même; ainsi tu as je ne sais combien d'argent, et
moi je n'ai que deux francs.
JEAN.
Si ton malheur ne tient qu'à ça, je vais bien vite te le faire passer,
car je vais partager avec toi.
JEANNOT, _un peu honteux_.
Non, non, je ne dis pas cela; ce n'est pas ce que je te demande ni ce
que je voulais.
JEAN.
Mais, moi, c'est ce que je demande et c'est ce que je veux. Nous faisons
route ensemble; nous arriverons ensemble et nous resterons ensemble: il
est juste que nous profitions ensemble de la bonté de nos amis.»
Et, sans plus attendre, Jean tira de sa poche la vieille bourse en
cuir toute rapiécée qu'y avait mise sa mère, s'assit à la porte de la
chapelle, fit asseoir Jeannot près de lui, vida la bourse dans sa main
et commença le partage.
«Un franc pour toi, un franc pour moi.»
Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût versé dans les mains de Jeannot
la moitié de son trésor, qui montait à huit francs vingt-cinq centimes
pour chacun d'eux.
Jeannot remercia son cousin avec un peu de confusion; il prit l'argent,
le mit dans sa poche.
«J'ai deux francs de plus que toi, dit-il.
JEAN.
Comment cela? J'ai partagé bien exactement.
JEANNOT.
Parce que j'avais deux francs que m'a donnés le curé.
JEAN.
Ah! c'est vrai! Te voilà donc plus riche que moi. Tu vois bien que tu
n'es pas si malheureux que tu le disais.
JEANNOT.
Je n'en sais rien. J'ai du guignon. Un voleur viendra peut-être
m'enlever tout ce que j'ai.
--Tu ne croyais pas être si bon prophète», dit une grosse voix derrière
les enfants.
Les enfants se retournèrent et virent un homme jeune, de grande taille,
aux robustes épaules, à la barbe et aux favoris noirs et touffus; il les
examinait attentivement.
Jean sauta sur ses pieds et se trouva en face de l'étranger.
JEAN.
Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez le coeur de dépouiller deux
pauvres garçons obligés de quitter leur mère et leur pays pour aller
chercher du pain à Paris, parce que leurs parents n'en ont plus à leur
donner.»
L'étranger ne répondit pas; il continuait à examiner les enfants.
JEAN.
Au reste, monsieur, voici tout ce que j'ai: huit francs vingt-cinq
centimes que nos amis m'ont donnés pour mon voyage.»
L'étranger prit l'argent de la main de Jean.
L'ÉTRANGER.
Et avec quoi vivras-tu jusqu'à ton arrivée à Paris?
JEAN.
Le bon Dieu me donnera de quoi, monsieur, comme il a toujours fait.
--Et toi, dit l'étranger en se tournant vers Jeannot, qu'as-tu à me
donner?
JEANNOT, _tombant à genoux et pleurant_.
Je n'ai rien que ce qu'il me faut tout juste pour ne pas mourir de faim,
monsieur. Grâce pour mon pauvre argent! Grâce, au nom de Dieu!
L'ÉTRANGER.
Pas de grâce pour l'ingrat, le lâche, l'avide, le jaloux. J'ai tout
entendu. Donne vite.»
L'étranger mit sa main dans la poche de Jeannot, et enleva les dix
francs vingt-cinq centimes qui s'y trouvaient. Jeannot se jeta à terre
et pleura.
«Monsieur, dit Jean, touché des larmes de son cousin et un peu ému
lui-même de la perte de sa fortune, ayez pitié de lui; rendez-lui son
argent.
L'ÉTRANGER.
Pourquoi le rendrais-je à lui et pas à toi?
JEAN.
Parce que moi j'ai du courage, monsieur; et lui est faible. C'est le bon
Dieu qui nous a faits comme ça; ce n'est pas par orgueil que je le dis.
L'ÉTRANGER.
Tu es un bon et brave petit garçon, et nous en reparlerons tout à
l'heure. Où allez-vous?
JEAN.
A Paris, monsieur.
L'ÉTRANGER.
C'est donc bien décidé? Et comment y arriverez-vous sans argent?
--Oh! monsieur, je n'en suis pas inquiet. De même que nous avons eu le
malheur de vous rencontrer, de même nous pouvons rencontrer une bonne
âme charitable qui nous viendra en aide.»
L'étranger sourit et ne put s'empêcher de donner une petite tape amicale
sur la joue fraîche de Jean.
L'ÉTRANGER.
Ton camarade n'en dit pas autant, ce me semble.
JEAN.
C'est qu'il est terrifié, monsieur. Il a toujours peur, ce pauvre
Jeannot.
L'ÉTRANGER, _avec ironie_.
Ah! il s'appelle Jeannot! Beau nom! Bien porté! Et toi, quel est ton
nom?
JEAN.
C'est Jean, monsieur.
L'ÉTRANGER.
Vrai beau nom, celui-là? Et tu me fais l'effet de devoir faire honneur
à tes saints patrons. Allons, Jean et Jeannot, marchons; je vais vous
escorter, de peur d'accident. Tiens, mon brave petit Jean, voici tes
huit francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute vingt francs pour
payer ton voyage. Et toi, pleurard, poltron, voici tes dix francs
vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute la défense de rien recevoir
de Jean. Si j'apprends que tu as encore accepté un partage, tu auras
affaire à moi. Suivez-moi tous deux; je veux vous faire déjeuner à
Auray, dont nous ne sommes pas éloignés.
JEAN, _les yeux brillants de joie et de reconnaissance_.
Vous avez bien de la bonté, monsieur; je suis bien reconnaissant; je ne
sais comment vous remercier, monsieur.
L'ÉTRANGER.
En mangeant de bon appétit le déjeuner que je vais te donner, mon petit
Jean.
JEAN.
Tiens! vous dites comme maman: _petit Jean_.»
Et les yeux de _petit Jean_ se mouillèrent de larmes.
III
LE VOLEUR SE DÉVOILE
Les enfants suivirent l'étranger, Jean remerciant le bon Dieu et la
sainte Vierge de la rencontre d'un si bon, si riche et si généreux
voleur, et Jeannot déplorant son guignon et enviant le bonheur de Jean.
Pendant le trajet d'une lieue qui séparait la chapelle de la ville,
l'étranger chercha à faire causer les enfants, Jean surtout lui plaisait
singulièrement. Jeannot, mécontent de n'avoir pas eu, comme son cousin,
une gratification du voleur, répondait à peine et se plaignait de la
fatigue, de la chaleur, de la longueur de la route.
L'ÉTRANGER.
Je ne t'oblige pas à me suivre, pleurnicheur; reste en arrière si tu
veux.
JEANNOT.
Que je reste en arrière pour que les loups me mangent.
L'ÉTRANGER.
Les loups! au mois de juin, en plein soleil!
JEANNOT.
Il n'y a pas de soleil qui tienne! Les loups n'ont pas peur du soleil.
On en a vu deux à Kermadio il n'y a pas déjà si longtemps.
L'ÉTRANGER.
Tu as pris des chiens pour des loups!
JEANNOT.
C'est pas moi seul qui les ai vus! C'est bien d'autres! Un loup énorme,
noir, à tête grise, qui n'est pas farouche, et qui a regardé déjeuner
le garde, M. Daniel, à vingt pas de sa maison; et puis une grosse louve
grise qui vous regarde en face, qui vous barre le passage, et qui vous a
la mine d'une bête affamée, toute prête à vous dévorer.
L'ÉTRANGER.
C'est la peur qui t'a fait voir tout cela. Toi, Jean, as-tu vu ces
terribles bêtes?
JEAN.
Pas moi, monsieur, mais Jeannot dit vrai; bien des personnes les ont
vues. Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup et a couru
après. L'institutrice de Mademoiselle a vu la louve, qui l'a suivie
longtemps. Et puis Daniel, le garde de Monsieur, a rencontré le loup,
qui a eu peur et qui a traversé à la nage le bras de mer de Kermadio.»
Après quelques instants de silence et de triomphe pour Jeannot,
l'étranger se mit à questionner Jean sur sa mère. L'intérêt qu'il
semblait prendre à la conversation enhardit Jean; il lui dit avec
quelque hésitation:
«Monsieur, voudriez-vous me rendre service, mais un bien grand service?
L'ÉTRANGER.
Très volontiers, si c'est possible, mon ami. Mais comment me le
demandes-tu, à moi que tu connais à peine?
[Illustration: «Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup.»]
JEAN.
Parce que vous avez l'air très bon, monsieur; et parce que je vois que
vous me portez intérêt et que vous serez bien aise d'obliger encore un
pauvre garçon que vous avez déjà obligé.
L'ÉTRANGER, _souriant_.
Très bien, mon ami; je crois que tu as deviné assez juste. Quel service
me demandes-tu?
JEAN.
Voilà, monsieur; c'est de reprendre les vingt francs que vous m'avez
donnés, et de les porter à maman; vous lui direz que c'est son petit
Jean qui les lui envoie, et que c'est vous qui me les avez donnés.»
[Illustration: «L'institutrice a vu la louve.»]
Et Jean cherchait sa bourse pour retirer la pièce d'or.
L'ÉTRANGER.
Attends, mon garçon; laisse tes vingt francs dans ta bourse, il n'y
a pas besoin de te presser. Et d'abord, puisque je suis un voleur, ne
crains-tu pas que je te vole ton argent?
JEAN.
Oh non! monsieur! D'abord vous n'êtes pas un voleur, puisque vous donnez
au lieu de prendre; et puis, vous seriez un voleur pour tout le monde,
que vous ne le seriez jamais pour moi.
L'ÉTRANGER.
Pourquoi donc?
JEAN.
Parce que vous m'avez fait du bien, monsieur; on s'attache aux gens
auxquels on a fait du bien, et il me semble qu'on n'a plus jamais envie
de leur faire du mal.
L'ÉTRANGER.
Écoute, mon brave petit Jean; je ferais bien volontiers ta commission,
mais je ne sais pas où trouver ta mère.
JEAN.
A Kérantré, monsieur; vous demanderez la veuve Hélène, la mère du petit
Jean; tout le monde vous l'indiquera.
[Illustration: «Daniel, le garde, a rencontré le loup.»]
L'ÉTRANGER.
Mais, mon ami, je ne sais pas où est Kérantré.
JEAN.
Comment, vous ne connaissez pas Kérantré? Demandez à Kénispère, chacun
connaît ça.
L'ÉTRANGER.
Je ne sais pas davantage où est Kénispère.
JEAN.
Vous ne connaissez pas Kénispère, près d'Auray et de Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Je ne connais rien de tout cela.
JEAN.
Ni le sanctuaire de Mme Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Ni le sanctuaire.
JEAN.
Ni la fontaine miraculeuse de Mme Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Ni la fontaine, ni rien de Mme Sainte-Anne.
JEAN.
Mais vous n'êtes donc pas du pays, monsieur?
L'ÉTRANGER.
Non, je ne suis arrivé qu'hier soir; je suis descendu à Auray, à
l'hôtel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a semblé joli,
lorsque je t'ai vu entrer à la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis
placé dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais
si amèrement, que j'ai de suite pris intérêt à toi; tu as parlé haut en
priant, et ce que tu disais a augmenté cet intérêt. Ton cousin est venu;
j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner
une leçon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les
grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens
dans le pays pour voir l'église de Sainte-Anne qui va être reconstruite.
Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le détruise.
JEAN.
J'avais donc raison! Vous n'êtes pas un voleur! Je l'avais deviné bien
vite à votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays,
voulez-vous tout de même donner à maman les vingt francs que voici.»
Jean lui tendit les vingt francs. L'étranger sembla hésiter; mais il les
prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant:
«Ils seront fidèlement remis; je te le promets.
--Merci, monsieur», répondit Jean tout joyeux.
Ils continuèrent leur route: Jean gaiement; l'étranger avec une
satisfaction visible, et témoignant une grande complaisance pour son
petit protégé; Jeannot, triste et ennuyé du guignon qui le poursuivait
et le mettait toujours au-dessous de Jean.
«Voyez, pensa-t-il, cet étranger, qui ne le connaît pas plus qu'il ne me
connaît, se prend de goût pour lui, et moi il ne m'aime pas; il appelle
Jean mon ami, mon brave garçon, et moi, pleurard, pleurnicheur, jaloux!
Il cause avec Jean; il semblerait qu'ils se connaissent depuis des
années! Et moi, il ne me parle pas, il ne me regarde seulement pas.
C'est tout de même contrariant; cela m'ennuie à la fin. A Paris, je
tâcherai de me séparer de Jean, et de me placer de mon côté.»
Ils arrivèrent à la ville; il était dix heures. L'étranger les mena à
l'hôtel où il était descendu. Il fit servir un déjeuner bien simple,
mais copieux. Ils mangèrent du gigot à l'ail, une omelette au lard,
de la salade, et ils burent du cidre. Quand le repas fut terminé,
l'étranger se leva.
«Jean, dit-il, quand tu seras à Paris, tu viendras me voir; je te
laisserai mon adresse; j'y serai dans huit jours. Où logeras-tu?
JEAN.
Je n'en sais rien, monsieur; c'est comme le bon Dieu voudra.
L'ÉTRANGER.
Où demeure ton frère Simon?
JEAN.
Rue Saint-Honoré, n° 263.
L'ÉTRANGER.
C'est bien, je ne l'oublierai pas.... Montre-moi donc ta bourse, que je
voie si ton compte y est.»
Jean la lui présenta sans méfiance.
«Jean, dit l'étranger, veux-tu me faire un présent?
JEAN.
Bien volontiers, monsieur, si j'avais seulement quelque chose à vous
offrir.
L'ÉTRANGER.
Eh bien, donne-moi ta bourse, je te donnerai une des miennes.
JEAN.
Très volontiers, monsieur, si cela vous fait plaisir: elle n'est
malheureusement pas très neuve; c'est M. le curé qui l'a donnée à maman
pour mon voyage.»
L'étranger prit la bourse après l'avoir vidée.
«Attends-moi, dit-il, je vais revenir.»
Il ne tarda pas à rentrer, tenant une bourse solide en peau grise avec
un fermoir d'acier; il reprit la monnaie de Jean, la remit dans un des
compartiments de la bourse, mit dans un autre compartiment le papier sur
lequel il avait écrit son nom et son adresse, et la donna à Jean, en lui
disant tout bas, de peur que Jeannot ne l'entendît:
«Tu trouveras tes vingt francs dans un compartiment séparé; n'en dis
rien à Jeannot, je te le défends.
JEAN.
Je vous obéirai, monsieur, pour vous témoigner ma reconnaissance. Mais
j'aurais préféré que vous les eussiez gardés pour pauvre maman.
--Ta maman les aura; soit tranquille.... Chut! ne dis rien.... Adieu,
mon petit Jean; bon voyage.»
L'étranger serra la main de Jean et fit un signe d'adieu à Jeannot;
il leur remit encore un petit paquet, et il se sépara d'avec ces deux
enfants, dont l'un ne lui plaisait guère, et l'autre lui inspirait un
vif intérêt.
Quand ils furent partis, l'étranger se mit à réfléchir.
«C'est singulier, dit-il, que cet enfant m'inspire un si vif intérêt;
sa physionomie ouverte, intelligente, douce, franche et résolue m'a fait
une impression très favorable.... Et puis, j'ai des remords de l'avoir
effrayé au premier abord.... Ce pauvre enfant!... avec quelle candeur
il m'a offert son petit avoir! Tout ce qu'il possédait!... C'était mal à
moi!... Et l'autre me déplaît énormément, je suis fâché qu'ils voyagent
ensemble. Je les retrouverai à Paris; j'irai voir le frère Simon; je
veux savoir ce qu'il est, celui-là. Et si je le soupçonne mauvais, je
ne lui laisserai pas mon petit Jean. Il gardera l'autre s'il veut. J'ai
fait un échange de bourse qui profitera à Jean; la sienne est décousue
et déchirée partout; c'est égal, je veux la garder; cette aventure me
laissera un bon souvenir.»
IV
LA CARRIOLE ET KERSA
Jean et Jeannot marchèrent quelque temps sans parler:
«Dis donc, Jean, dit enfin Jeannot, combien crois-tu qu'il nous faudra
de jours pour arriver à Paris?
JEAN.
Je n'en sais rien; je n'ai pas pensé à les compter.
JEANNOT.
Combien ferons-nous de lieues par jour?
JEAN.
Cinq à six, je crois bien.
JEANNOT.
Mais cela ne nous dit pas combien il y a de lieues d'ici à Paris.
JEAN.
Nous aurions dû demander au monsieur voleur; il nous l'aurait dit.
JEANNOT.
Il n'en sait pas plus que nous. Ces gens riches, ça voyage en voiture;
ils ne savent seulement pas le chemin qu'ils font.»
Une carriole attendait tout attelée devant une maison que les enfants
allaient dépasser. Un homme sortit de la maison et s'apprêta à monter
dans la carriole.
«Monsieur, dit Jean en courant à lui et en ôtant poliment sa casquette,
pouvez-vous nous dire combien nous avons de lieues d'ici à Paris?
L'HOMME.
D'ici à Paris! Mais tu ne vas pas à Paris, mon pauvre garçon?
JEAN.
Pardon, monsieur; nous y allons, Jeannot et moi, pour rejoindre Simon
et pour gagner notre vie; et nous voudrions savoir s'il y a bien loin et
combien il nous faudra de jours pour y arriver.
L'HOMME.
Miséricorde! Mais vous ne comptez pas y aller à pied?
JEAN.
Pardon, monsieur; il le faut bien; nous n'avons pas les moyens d'y aller
dans une belle carriole comme vous.
L'HOMME.
Mais, petits malheureux, savez-vous qu'il y a d'ici à Paris cent vingt
lieues?
JEAN.
C'est beaucoup! Mais nous y arriverons tout de même. Bien merci,
monsieur! Pardon de vous avoir dérangé.
L'HOMME.
Pas de dérangement, mon ami.... Mais, j'y pense, je vais à Vannes;
montez dans ma carriole, c'est votre route, et cela vous avancera
toujours de quatre lieues, car vous n'êtes guère à plus d'une lieue
d'Auray.
JEAN.
Bien des remerciements, monsieur; ce n'est pas de refus.
L'HOMME.
Alors, montez vite et partons. Je suis pressé.»
Jean grimpa lestement et fit grimper Jeannot, qui n'avait pas dit une
parole. Jean se mit près du maître de la carriole; Jeannot se plaça
dans le coin le plus reculé. Le brave homme, qui recueillait les petits
voyageurs, fouetta son cheval, et on partit au grand trot. Jean était
enchanté; il n'avait jamais roulé si vite. Jeannot semblait effrayé; il
se cramponnait aux barres de la carriole. Le conducteur se retourna et
regarda attentivement Jeannot.
L'HOMME.
Ton camarade est muet, ce me semble?»
Jean rit de bon coeur.
JEAN.
Muet! Pour cela non, monsieur; il a la langue bien déliée. Il ne dit
rien, c'est qu'il a peur.
L'HOMME.
Peur de qui, de quoi?
JEAN.
Je n'en sais rien, monsieur; il a toujours peur. Jeannot, réponds donc à
monsieur, qui a la politesse de s'inquiéter de toi.
JEANNOT.
Que veux-tu que je dise? Je ne peux pas causer, moi, quand j'ai peur.
JEAN.
Là! Quand je disais qu'il a peur.
L'HOMME.
Et de quoi as-tu peur, nigaud?
JEANNOT.
J'ai peur de votre cheval qui court à tout briser, et puis j'ai peur de
vous aussi. Est-ce que je sais qui vous êtes?
L'HOMME.
Comment? Polisson, vaurien! J'ai la bonté de te ramasser sur la route,
et tu oses me faire entendre que je suis un mauvais garnement, un
voleur, un assassin, peut-être. Si ce n'était ton camarade, je te
flanquerais dehors et je te laisserais faire ta route à pied.
JEAN.
Oh! monsieur, pardonnez-lui! Il ne sait ce qu'il dit quand il a peur.
C'est une nature comme ça? Il s'effraye de tout, et tout lui déplaît.
L'HOMME.
Pas une nature comme la tienne, alors: tu me fais l'effet d'être un
brave garçon.
JEAN.
Dame! monsieur, je suis comme le bon Dieu m'a créé et comme maman m'a
élevé. Je n'y ai pas de mérite, assurément. Le pauvre Jeannot, monsieur,
il est un peu en dessous, un peu timide, parce qu'il a perdu sa mère,
qui était ma tante; c'est ça qui l'a aigri.
L'HOMME.
Tant pis pour lui. Je ne veux seulement pas le regarder; son visage
pleurard n'est pas agréable à l'oeil ni doux au coeur. Et quant à ce que
disait ce polisson, qu'il ne savait pas qui j'étais, je m'en vais te le
dire, moi. Je suis un fermier d'auprès de Sainte-Anne? je vais à Vannes
pour acheter des porcs, et je m'appelle Kersac.
JEAN.
Merci, monsieur Kersac; nous sommes heureux de vous avoir rencontré.
C'est une journée de route que vous nous avez épargnée.
KERSAC.
Je puis faire mieux que ça. Je passe deux heures à Vannes; j'en repars
vers cinq heures pour aller à six lieues plus loin, à Malansac. Je puis
vous mener jusque-là; ce sera encore une journée de sauvée. Nous serons
avant huit heures à Malansac, où je couche; pour le coup, mon cheval
aura fait ses douze lieues et bien gagné son avoine.
JEAN, _tout joyeux_.
Merci bien, monsieur. Si nous faisons souvent des rencontres comme celle
d'aujourd'hui, nous ne tarderons pas à arriver à Paris.... Remercie
donc, Jeannot.
KERSAC.
Laisse-le tranquille. Est-ce que j'ai besoin de son remerciement! C'est
pour toi, ce que j'en fais; ce n'est pas pour lui.»
Jean eut beau faire des signes à Jeannot, il n'en put obtenir une
parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du manège de Jean et
de son air inquiet: il souriait et s'amusait à exciter les supplications
muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lançant à
Jeannot des regards mécontents. Jean croyait découvrir de la colère
dans les yeux menaçants de Kersac; il s'efforça de la détourner par des
observations aimables sur la beauté du cheval, qui était bon, mais pas
beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme
un panier à salade; sur les charmes de la route, qui était une plaine
aride.
Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour
conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient
terribles, plus ses lèvres se contractaient, plus son front se plissait;
ses sourcils se fronçaient; sa bouche prenait un aspect presque féroce;
sa main, dégagée des rênes, se crispait. Enfin, il arrêta son cheval et
se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation,
celui de Jeannot la frayeur.
Après quelques minutes d'immobilité pendant lesquelles le cheval
reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et
l'inquiétude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix
formidable.
«Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton
cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet.
Tu t'entêtes à ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande à
m'adresser. Je te dis à mon tour que tu vas de suite nous demander
pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons, à genoux dans la carriole,
et un PARDON bien prononcé.»
Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grâce
pour son cousin; mais Kersac, indigné de l'obstination de Jeannot, lui
appliqua un léger coup de fouet sur les épaules. Jeannot poussa un cri,
Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisième; il se
jeta à genoux et cria _Pardon!_ de toute la force de ses poumons.
«A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval
et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garçon, ajouta-t-il en
s'adressant à Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce
vaurien a besoin d'avoir les épaules un peu caressées par le fouet; tant
que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.»
Jean ne répondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait
que ce dernier n'excitât encore la colère de Kersac. Quant à Jeannot,
il faisait, comme d'habitude, des réflexions douloureuses sur le guignon
qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean.
On arriva ainsi à Vannes. Kersac détela son cheval; Jean lui offrit de
le mener à l'écurie, de lui donner son avoine et de le bouchonner.
KERSAC.
Tu sais bouchonner un cheval, toi?
JEAN.
Je crois bien, monsieur; j'en ai bouchonné plus d'un à l'auberge de
Kérantré.
KERSAC.
Très bien, mon garçon; tu me rendras service, car je suis pressé d'aller
à mes affaires pour les porcs. Attends-moi ici; je serai de retour dans
deux heures. Après l'avoine tu feras boire mon cheval.
JEAN.
Oui, oui, monsieur, je sais bien; et du foin après avoir bu.
KERSAC.
C'est ça! Au revoir.»
Jean s'empressa de mener le cheval à l'écurie.
«Allons, Jeannot, dit-il, viens m'aider; tu bouchonneras d'un côté et
moi de l'autre.
JEANNOT.
Plus souvent que je toucherai au cheval de ce méchant homme. Toi qui es
son favori, tu peux l'aider; mais moi, je n'ai pas de remerciements à
lui faire.
JEAN.
Écoute, mon Jeannot, avoue que tu as été maussade et qu'il n'a pas tapé
fort.
JEANNOT.
Fort ou non, il a tapé, et il n'avait pas le droit de me taper.
JEAN.
Voyons, Jeannot; si ce n'est pas pour lui, fais-le pour moi, pour
m'aider.
JEANNOT.
Ma foi non, tu es trop ami avec lui.
JEAN.
Et comment ne serais-je pas ami avec lui, puis-qu'il nous avance de
douze lieues en nous voiturant comme il le fait. C'est bon de sa part,
tout de même.
JEANNOT.
Qu'est-ce que ça lui coûte de nous laisser monter dans sa voiture?
JEAN.
Je ne dis pas, mais c'est tout de même bon à lui, et il y en a beaucoup
qui n'y auraient pas pensé.»