Un écrivain américain vient de faire connaître un chapitre curieux de
l'histoire de l'esclavage aux États-Unis: c'est celui qui concerne les
nègres possesseurs d'esclaves. Il n'y avait pas seulement des blancs qui
eussent des esclaves noirs: il y avait des nègres aussi. Des nègres
émancipés qui s'étaient mis, eux aussi, à acheter de leurs congénères.
Rien de surprenant à cela, puisque en Afrique l'esclavage était pratique
courante et que la population était divisée en deux classes: les hommes
libres et les esclaves. On ne peut donc s'étonner que l'usage africain
ait persisté en Amérique.
Bon nombre de cas sont relatés, d'après des pièces: par exemple, des
contrats de vente. Les contemporains, en outre, ont fait mention de
faits de ce genre. Il en est de scandaleux dans le nombre. Ainsi on
rappelle l'exemple d'un jeune nègre qui, étant fils de blanche, et par
là citoyen libre, se laissa persuader par sa mère d'acheter son père qui
était esclave. Tout alla bien jusqu'au jour où le père, froissé de
quelque mauvais procédé de son fils, lui fit des représentations; sur
quoi le jeune homme vendit son père à quelque autre propriétaire, dans
le Sud, dans la région la plus redoutée des malheureux nègres, «pour lui
apprendre les bonnes manières».
On cite un autre exemple: celui d'une négresse libre qui avait pour
esclave son mari. Elle le louait au tiers et au quart, pour divers
travaux, et s'en faisait des rentes. Mais un jour il l'offensa de
quelque manière, et elle le vendit à un autre. Elle eut du regret du
reste, et voulut le ravoir, mais le nouveau propriétaire refusa.
Un nègre, libre, qui avait une femme esclave la racheta en vendant leurs
enfants. On a connu des nègres qui approuvaient fort l'esclavage: l'un
d'eux était l'esclave de sa femme, et, lorsque éclata la guerre, ce fut
un sudiste enragé. Il fallut même le mettre quelque temps à l'ombre,
pour insultes aux troupes du Nord.
Il est même arrivé à des nègres de posséder des blancs, des émigrés:
entre autres deux familles allemandes trop pauvres pour payer le voyage
et qui obtinrent l'avance des fonds contre promesse d'une certaine durée
de travail. Une loi fut même promulguée en Virginie pour empêcher les
nègres de posséder des blancs ou des Indiens.
En 1860, à Charleston, il y avait 132 nègres possédant 390 esclaves. On
estime qu'il y a bien eu plus de 6.000 nègres possesseurs d'esclaves aux
États-Unis. Mais les renseignements les concernant sont très rares.