CHAPITRE XVIII.

Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la

demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet

étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité

dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit

pénétré d'admiration pour nos moeurs; mais quoiqu'il fût vivement

animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit

produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des

nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits

enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous

sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les

racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir

de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée

versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa

couleur.

Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage

des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté

établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du

Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de

quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient

eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs

avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous

l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme

à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte

contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son voeu et

laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et

l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La

société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.

Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni

voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de

talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que

ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et

développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au

dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils

détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes,

des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à

l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à

l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines

de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit

tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou

morale devoient être les premières victimes du changement, la

sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.

Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des

suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser

à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein;

pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher

l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita

ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques

discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des

animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même

tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment

qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand

nombre de voix.

C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays,

les révolutions politiques, les changemens de gouvernement,

d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté

en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire

ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination

aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si

l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est

que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on

l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré

est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est

sorti.

La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement

unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession

de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient

enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et

les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du

repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes

distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses

besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi

pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent

la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour

la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la

subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu,

la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et

de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien

prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les

gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre

au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux

qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent

jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se

joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté,

l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la

servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus

étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès

d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et

établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore

énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les

propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient

souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice

naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot,

leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de

Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce

moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda

et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y

parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands

cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de

l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule

d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent

présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins

exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la

plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle

n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le

gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses

progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en

triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez

promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de

la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus

grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de

la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de

vous y conformer.»

Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré;

tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les

instans de notre vie!

Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les

personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné

leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop

évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie

de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce

sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur

valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre

les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de

Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se

seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les

habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette

distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout

ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit

accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à

l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit

contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans

qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux

autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation

entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que

les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle

peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci,

essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première.

Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui

composent le conseil du gouverneur[16].

[16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple

du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens

que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille

révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides

suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes

aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un

puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit

partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les

institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le

Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute

la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.

(_Note de l'Editeur._)

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 58 / 62 题