Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la
demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet
étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité
dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit
pénétré d'admiration pour nos moeurs; mais quoiqu'il fût vivement
animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit
produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des
nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits
enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous
sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les
racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir
de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée
versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa
couleur.
Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage
des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté
établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du
Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de
quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient
eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs
avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous
l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme
à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte
contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son voeu et
laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et
l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La
société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.
Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni
voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de
talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que
ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et
développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au
dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils
détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes,
des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à
l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à
l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines
de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit
tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou
morale devoient être les premières victimes du changement, la
sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.
Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des
suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser
à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein;
pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher
l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita
ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques
discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des
animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même
tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment
qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand
nombre de voix.
C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays,
les révolutions politiques, les changemens de gouvernement,
d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté
en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire
ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination
aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si
l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est
que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on
l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré
est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est
sorti.
La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement
unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession
de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient
enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et
les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du
repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes
distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses
besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi
pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent
la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour
la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la
subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu,
la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et
de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien
prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les
gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre
au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux
qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent
jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se
joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté,
l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la
servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus
étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès
d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et
établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore
énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les
propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient
souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice
naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot,
leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de
Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce
moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda
et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y
parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands
cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de
l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule
d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent
présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins
exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la
plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle
n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le
gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses
progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en
triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez
promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de
la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus
grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de
la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de
vous y conformer.»
Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré;
tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les
instans de notre vie!
Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les
personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné
leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop
évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie
de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce
sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur
valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre
les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de
Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se
seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les
habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette
distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout
ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit
accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à
l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit
contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans
qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux
autres.
Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation
entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que
les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle
peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci,
essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première.
Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui
composent le conseil du gouverneur[16].
[16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple
du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens
que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille
révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides
suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes
aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un
puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit
partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les
institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le
Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute
la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.
(_Note de l'Editeur._)