CHAPITRE XVII.

Nous ne connoissions jusqu'à ce jour, que par la tradition de nos

pères, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les générations

naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La

petite vérole nous étoit aussi étrangère que la peste et la guerre. Un

de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apporté le germe de ce

cruel fléau; il s'est développé presqu'aussitôt après son retour. On a

réussi à lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est répandu dans

notre population; il en a déjà retranché une grande partie de cet

excédent, pour lequel nous avions cherché d'avance une autre demeure,

et ce qui comble nos chagrins, c'est que voilà une source de

destruction pour notre postérité qu'il sera à jamais impossible de

fermer.

A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-être plus funeste

encore. Ce M. Renou, qui avoit désiré avec tant d'ardeur se joindre à

notre société, et que, d'après le rapport de nos voyageurs, nous

considérions dans les premiers jours comme un de nos frères les plus

chéris, a changé tout-à-coup de langage et de conduite. Il est devenu

sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems

nécessaire au soin de ses abeilles. Il avoit même cessé de prendre ses

repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour

la journée, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au

repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident

le forçoit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu'à fronder notre

conduite et nos usages; s'élevant contre la doctrine de notre

catéchisme, il en prêchoit une autre qu'il prétendoit être bien plus

sage. Son zèle étoit amer; et sa philosophie égoïste et concentrée,

tendoit à isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables.

Nous avions cependant découvert que cet homme farouche avoit un grand

penchant pour les femmes, et dès ce moment, nous nous crûmes assurés

de sa guérison; car il est impossible à l'homme le plus opiniâtre,

s'il porte un coeur sensible, de résister à l'ascendant de la vérité,

quand elle est présentée par un sexe qui la pare de des charmes. Si

c'est de la pensée de l'homme qu'émane la raison, ce sont les graces

de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut étonner en

sortant toute armée du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages

de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une déesse.

La personne que distinguoit M. Renou avoit une très-belle figure

empreinte d'une teinte de mélancolie assez analogue au caractère de

son amant; mais, élevée dans l'habitude de nos travaux et de nos

plaisirs, l'esprit supérieur dont la Providence l'avoit douée, ne la

rendoit que plus propre à servir de modèle. Les deux amans se

rapprochèrent, s'expliquèrent, et furent satisfaits de leur mutuelle

confidence. Leur union sembla consacrée sous de favorables auspices;

car, durant les premiers jours, l'époux inséparable de sa femme parut

avoir abjuré ses goûts solitaires, et rentra dans le sein de la

société dont il s'étoit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en

partie dissipé, le caractère reprit son empire; sa femme, qui

l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amitié, soit par

l'attrait de la nouveauté, toujours très-puissant sur les femmes,

quelques autres se joignirent à elle.

Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retirée, avoit été

fortifié dès sa première jeunesse par la passion de l'étude et la vie

de la campagne. Lorsque les circonstances le présentèrent dans le

monde, il en fut dégoûté aussitôt, en voyant que la science de ses

livres n'étoit là d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de

nouvelles leçons au lieu d'éloges. Le malheur de sa naissance acheva

d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du

moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la

société. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de

mécontens; de là sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'étoit

composé que de fous, d'imbéciles et de méchans. En quittant la terre,

il s'étoit imaginé qu'il alloit entrer dans le séjour céleste; mais,

s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'étoit séparé,

il s'apperçut cependant que nous n'étions pas des anges. Dès-lors sa

tête fut tout-à-fait perdue; mais, comme il avoit une très-belle ame

et beaucoup d'esprit, il prétendit justifier son systême et sa

conduite, et malheureusement, il y réussit parmi les femmes et les

jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarmés du nombre de ses

prosélites, mirent en oeuvre tous les moyens de persuasion pour

ramener M. Renou à la raison. Ils lui représentèrent surtout les

conditions sous lesquelles il s'étoit soumis à vivre dans leur

société, qu'il y dérogeoit essentiellement en cherchant à en troubler

l'union et la paix; mais il répondit qu'il n'avoit jamais pu aliéner

sa liberté; qu'il consentoit à laisser à chacun la faculté de vivre à

son gré; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre

personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On

lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui

offrit, pour donner plus de carrière à cette indépendance dont il

étoit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quittée, en

lui laissant même son épouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle

consentît librement à le suivre. Il répliqua qu'il n'étoit pas encore

décidé, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de

sortir du Vallon sans le secours de personne. Après ces derniers mots

il se retira brusquement.

Il lui étoit déjà arrivé dans ses accès de mélancolie de disparoître

pendant un jour entier; mais le soir il revenoit à sa cabane. Cette

fois-ci il ne revint pas. Sa femme, désolée, erra toute la nuit en

l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement,

compatissant à sa peine, se mirent avec plusieurs des nôtres à la

recherche de l'infortuné. Enfin, après de longues courses, on appercut

un papier suspendu à une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit

l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:

«La dissolution de mon corps pour organiser la matière sous une forme

nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de

la vie. J'avance de quelques instans cette métamorphose, parce que mon

existence m'est à charge. Mais je ne dois pas laisser ma dépouille

dans ce séjour céleste: ce seroit trop mal reconnoître la bonté des

anges qui m'y ont reçu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'où je

suis sorti, donner naissance à un autre être. S'il est quelque

justice, j'aurai suffisamment acquitté sa portion de malheurs; et il

n'aura, après ma vie orageuse, que des jours sereins à goûter.»

Après avoir lu ce fatal écrit, nous ne doutâmes plus que le malheureux

ne se fût précipité du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en

évidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous aperçûmes un cadavre au

bas du précipice. Quelques pâtres l'entouroient, nous les appelâmes et

leur jetâmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces

tristes restes et de leur donner la sépulture.

La lettre de M. Renou dévoiloit un affreux secret; elle prouvoit

évidemment que son auteur étoit de la secte des matérialistes, qui

pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et

qu'il ne reste plus rien de lui après la décomposition de son

enveloppe physique.

Comment un homme qui ne croyoit pas à l'existence de l'ame, ni par

conséquent à celle de Dieu, pouvoit-il être cependant bon,

compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systême de

l'égoïste le plus décidé, étoit-il néanmoins non seulement le meilleur

ami des hommes, mais encore le plus zélé protecteur des animaux? Ou ne

peut expliquer cette contradiction qu'en supposant à-la-fois un

sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilité et

une mauvaise logique, un excellent coeur et un esprit égaré. M. Renou

tenoit l'un de la nature, l'autre étoit le résultat de ses malheurs.

C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit

propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser

jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la

matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des

brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi

spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader

l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse

naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les

progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà

quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos

pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler.

Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion;

elles n'eurent aucun succès.

Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut

recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux

novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez

apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera.

En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez

pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons

dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre

et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et

vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.

La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux

concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la

vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui

d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il

n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors

d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir

par d'autres organes que les leurs.

Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc

absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans

aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient

séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous

demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de

nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les

charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur

tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 57 / 62 题