Nous ne connoissions jusqu'à ce jour, que par la tradition de nos
pères, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les générations
naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La
petite vérole nous étoit aussi étrangère que la peste et la guerre. Un
de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apporté le germe de ce
cruel fléau; il s'est développé presqu'aussitôt après son retour. On a
réussi à lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est répandu dans
notre population; il en a déjà retranché une grande partie de cet
excédent, pour lequel nous avions cherché d'avance une autre demeure,
et ce qui comble nos chagrins, c'est que voilà une source de
destruction pour notre postérité qu'il sera à jamais impossible de
fermer.
A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-être plus funeste
encore. Ce M. Renou, qui avoit désiré avec tant d'ardeur se joindre à
notre société, et que, d'après le rapport de nos voyageurs, nous
considérions dans les premiers jours comme un de nos frères les plus
chéris, a changé tout-à-coup de langage et de conduite. Il est devenu
sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems
nécessaire au soin de ses abeilles. Il avoit même cessé de prendre ses
repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour
la journée, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au
repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident
le forçoit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu'à fronder notre
conduite et nos usages; s'élevant contre la doctrine de notre
catéchisme, il en prêchoit une autre qu'il prétendoit être bien plus
sage. Son zèle étoit amer; et sa philosophie égoïste et concentrée,
tendoit à isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables.
Nous avions cependant découvert que cet homme farouche avoit un grand
penchant pour les femmes, et dès ce moment, nous nous crûmes assurés
de sa guérison; car il est impossible à l'homme le plus opiniâtre,
s'il porte un coeur sensible, de résister à l'ascendant de la vérité,
quand elle est présentée par un sexe qui la pare de des charmes. Si
c'est de la pensée de l'homme qu'émane la raison, ce sont les graces
de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut étonner en
sortant toute armée du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages
de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une déesse.
La personne que distinguoit M. Renou avoit une très-belle figure
empreinte d'une teinte de mélancolie assez analogue au caractère de
son amant; mais, élevée dans l'habitude de nos travaux et de nos
plaisirs, l'esprit supérieur dont la Providence l'avoit douée, ne la
rendoit que plus propre à servir de modèle. Les deux amans se
rapprochèrent, s'expliquèrent, et furent satisfaits de leur mutuelle
confidence. Leur union sembla consacrée sous de favorables auspices;
car, durant les premiers jours, l'époux inséparable de sa femme parut
avoir abjuré ses goûts solitaires, et rentra dans le sein de la
société dont il s'étoit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en
partie dissipé, le caractère reprit son empire; sa femme, qui
l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amitié, soit par
l'attrait de la nouveauté, toujours très-puissant sur les femmes,
quelques autres se joignirent à elle.
Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retirée, avoit été
fortifié dès sa première jeunesse par la passion de l'étude et la vie
de la campagne. Lorsque les circonstances le présentèrent dans le
monde, il en fut dégoûté aussitôt, en voyant que la science de ses
livres n'étoit là d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de
nouvelles leçons au lieu d'éloges. Le malheur de sa naissance acheva
d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du
moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la
société. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de
mécontens; de là sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'étoit
composé que de fous, d'imbéciles et de méchans. En quittant la terre,
il s'étoit imaginé qu'il alloit entrer dans le séjour céleste; mais,
s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'étoit séparé,
il s'apperçut cependant que nous n'étions pas des anges. Dès-lors sa
tête fut tout-à-fait perdue; mais, comme il avoit une très-belle ame
et beaucoup d'esprit, il prétendit justifier son systême et sa
conduite, et malheureusement, il y réussit parmi les femmes et les
jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarmés du nombre de ses
prosélites, mirent en oeuvre tous les moyens de persuasion pour
ramener M. Renou à la raison. Ils lui représentèrent surtout les
conditions sous lesquelles il s'étoit soumis à vivre dans leur
société, qu'il y dérogeoit essentiellement en cherchant à en troubler
l'union et la paix; mais il répondit qu'il n'avoit jamais pu aliéner
sa liberté; qu'il consentoit à laisser à chacun la faculté de vivre à
son gré; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre
personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On
lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui
offrit, pour donner plus de carrière à cette indépendance dont il
étoit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quittée, en
lui laissant même son épouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle
consentît librement à le suivre. Il répliqua qu'il n'étoit pas encore
décidé, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de
sortir du Vallon sans le secours de personne. Après ces derniers mots
il se retira brusquement.
Il lui étoit déjà arrivé dans ses accès de mélancolie de disparoître
pendant un jour entier; mais le soir il revenoit à sa cabane. Cette
fois-ci il ne revint pas. Sa femme, désolée, erra toute la nuit en
l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement,
compatissant à sa peine, se mirent avec plusieurs des nôtres à la
recherche de l'infortuné. Enfin, après de longues courses, on appercut
un papier suspendu à une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit
l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:
«La dissolution de mon corps pour organiser la matière sous une forme
nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de
la vie. J'avance de quelques instans cette métamorphose, parce que mon
existence m'est à charge. Mais je ne dois pas laisser ma dépouille
dans ce séjour céleste: ce seroit trop mal reconnoître la bonté des
anges qui m'y ont reçu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'où je
suis sorti, donner naissance à un autre être. S'il est quelque
justice, j'aurai suffisamment acquitté sa portion de malheurs; et il
n'aura, après ma vie orageuse, que des jours sereins à goûter.»
Après avoir lu ce fatal écrit, nous ne doutâmes plus que le malheureux
ne se fût précipité du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en
évidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous aperçûmes un cadavre au
bas du précipice. Quelques pâtres l'entouroient, nous les appelâmes et
leur jetâmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces
tristes restes et de leur donner la sépulture.
La lettre de M. Renou dévoiloit un affreux secret; elle prouvoit
évidemment que son auteur étoit de la secte des matérialistes, qui
pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et
qu'il ne reste plus rien de lui après la décomposition de son
enveloppe physique.
Comment un homme qui ne croyoit pas à l'existence de l'ame, ni par
conséquent à celle de Dieu, pouvoit-il être cependant bon,
compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systême de
l'égoïste le plus décidé, étoit-il néanmoins non seulement le meilleur
ami des hommes, mais encore le plus zélé protecteur des animaux? Ou ne
peut expliquer cette contradiction qu'en supposant à-la-fois un
sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilité et
une mauvaise logique, un excellent coeur et un esprit égaré. M. Renou
tenoit l'un de la nature, l'autre étoit le résultat de ses malheurs.
C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit
propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser
jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la
matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des
brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi
spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader
l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse
naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les
progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà
quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos
pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler.
Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion;
elles n'eurent aucun succès.
Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut
recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux
novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez
apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera.
En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez
pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons
dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre
et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et
vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.
La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux
concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la
vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui
d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il
n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors
d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir
par d'autres organes que les leurs.
Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc
absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans
aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient
séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous
demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de
nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les
charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur
tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.