CHAPITRE XIX.

Cependant la veuve du malheureux Renou étoit inconsolable. Sa profonde

douleur lui avoit encore rendu plus chers les goûts sauvages et le

caractère mélancolique de son mari. Elle l'avoit accompagné dans ses

courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle résolut de fixer sa

demeure près de l'arbre où il avoit déposé sa dernière pensée, et que

nous avions nommé l'arbre du désespoir. Elle demanda cette faveur au

gouverneur, comme si sa vie y eût été attachée. Lorsqu'elle l'eut

obtenue, elle vint s'établir à cette extrémité du Vallon, accompagnée

de sa soeur qui ne l'avoit jamais quittée. Ses deux frères qui

l'aimoient tendrement, et qui n'étoient pas encore mariés, lui

portaient chaque jour les choses nécessaires à son existence. Il y

avoit peu de tems que madame Renou demeuroit près de l'arbre du

désespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On

planta aussitôt, suivant la coutume, dans l'asile de l'éternelle paix,

un arbre qui fut nommé l'arbre de l'espérance.

Lorsque cet enfant fut parvenu à l'âge de sept ans, le conseil le

réclama, afin de lui donner l'éducation commune à tous les habitans du

Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre à faire son

bonheur et celui de ses frères; mais la mère fut frappée d'un tel

chagrin en apprenant qu'on vouloit la séparer de son fils, elle fit

tellement craindre de se porter aux derniers excès du désespoir, qu'on

consentit à lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs

d'élever conformément aux règles de la communauté. Mais est-il de

règle qui puisse prévaloir sur l'amour d'une mère pour son fils? Après

lui, l'objet qui lui étoit le plus cher, étoit la mémoire de son mari.

La profonde solitude où elle vivoit, concentroit tous ses sentimens

dans ces deux affections: elles étoient les seuls principes de sa

conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincère intention de

la tenir, s'évanouissoit dès qu'elle se trouvoit en opposition avec

les goûts du fils ou le systême du père. On a dû juger par le

caractère et les habitudes de celui-ci, quel étoit son genre d'esprit.

Bizarre dans ses opinions littéraires comme dans sa conduite, c'étoit

sur ce sujet l'anglomane le plus décidé. Young, Milton, Addisson, Pope

étoient ses auteurs favoris; il avoit apporté avec leurs ouvrages ceux

de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages

intéressans improvisés dans ses entretiens avec son épouse, avoient

également enflammé l'esprit de cette femme pour cette littérature

étrangère. Son fils étoit né avec de l'intelligence et beaucoup de

cette sensibilité angloise que nous nommons de la mélancolie. Ces

dispositions, qui se fortifièrent à mesure qu'il avança en âge, lui

firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mère

et les femmes de sa société, émerveillées de voir un jeune homme

spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons,

décidèrent sa vocation. Il voulut être poète et philosophe: les titres

à ce double mérite lui furent facilement accordés par ses juges. Ils

ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur échappoit en

s'enfonçant seul au milieu des forêts ou en parcourant les remparts du

Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un

des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de

pâtres rassemblés au-dessous de lui.

Bientôt du talent de la parole il essaya de passer à celui du style.

La gloire étoit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'idée; mais

les beaux vers de Racine, la belle prose de Fénelon retentissoient à

son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages

de ces hommes célèbres, lui en faisoit concevoir un très-grand à les

imiter. Héritier des goûts de son père, il avoit aussi étudié la

langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette

langue différens morceaux très-estimés. Je n'en transcrirai qu'un

seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou

n'avoient pour nous aucun mérite. A plusieurs reprises le gouverneur

lui conseilla de laisser là tous ses écrits pour s'occuper de

quelqu'un des travaux utiles à la société: les conseils furent rejetés

avec dédain; il fallut bien alors en venir au dernier expédient.

Il n'y a pas un seul métier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa

valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres

travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier

produisent des choses qui lui sont nécessaires et qu'elle paye par des

échanges. Mais de quelle utilité peuvent être pour aucun de nos

ateliers l'art d'aligner des périodes ou de rimer des phrases? Votre

prétendu talent, loin d'être utile, pourroit être funeste, puisqu'il

pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez

donc là, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je

vous préviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en

échange de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd à la voix de la sagesse. Il fallut, pour le

corriger, que la leçon lui vînt de l'expérience qui est toujours le

meilleur maître en toutes choses. Ses auditeurs rassemblés d'abord en

grand nombre, l'abandonnèrent peu-à-peu dès qu'il eut perdu le charme

de la nouveauté. La distribution de blé qu'ils avoient partagé avec

lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient à l'entendre. Ainsi l'orateur

se vit bientôt réduit à prêcher dans le désert; mais il ne put, comme

St.-Jean, s'habituer à vivre de sauterelles ou de racines; il fut

alors forcé de prendre un travail utile: ce travail purement manuel

lui répugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y façonna, et

au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon.

La littérature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui

consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-là un

modèle qu'on ne rougit plus d'admirer.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 59 / 62 题