CHAPITRE XVI.

Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans

quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles

montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si

souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit

déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je

fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans

de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de

méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour

contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le

mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent

point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de

fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et

dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre

parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit

jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres oeuvres; mais

si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à

disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux

destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne

seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme

se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les

monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du

printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la

Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent

évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a

conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau

charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi

long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems

appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la

terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche

qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la

faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule

expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en

apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que

l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se

vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés

serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement,

me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A

ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de

surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre

de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre

de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la

figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule

de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient

sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter

ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il

déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques

gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur

pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans

exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou

poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans

l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles

proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la

population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le

moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je

crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces

occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois

presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours

inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention;

on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de

quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié,

de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des

Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien

que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.

Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la

double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un

frère, selon notre coeur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes

contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de

l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les

habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à

visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à

Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles

de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante

du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas

connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite

depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et

résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres

productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les

années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas

éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard

des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple

composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui

travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de

plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne

peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens

riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la

terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens,

de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres

semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les

beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de

vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui

vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur;

mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de

musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous

parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de

Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire,

marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer

les chefs-d'oeuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux,

vers d'Iphigénie, de Cinna, d'OEdipe, de Brutus, dans la bouche

d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de

l'idée que je pourrois vous en donner.

Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et

que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le

retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des

provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est

occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de

notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de

notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de

misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien

fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'oeuvre de tes

grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.

Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au

point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui

convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité

autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore

des amis et des frères.»

Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir

transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de

cet infortuné voyage.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 56 / 62 题