Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans
quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles
montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si
souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit
déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je
fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans
de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de
méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour
contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le
mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent
point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de
fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et
dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre
parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit
jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres oeuvres; mais
si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à
disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux
destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne
seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme
se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les
monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du
printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la
Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent
évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a
conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau
charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi
long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems
appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la
terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche
qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la
faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule
expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en
apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que
l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se
vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés
serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement,
me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A
ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de
surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre
de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre
de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la
figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule
de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient
sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter
ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il
déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques
gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur
pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans
exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou
poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans
l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles
proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la
population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le
moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je
crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces
occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois
presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours
inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention;
on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de
quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié,
de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des
Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien
que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.
Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la
double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un
frère, selon notre coeur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes
contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de
l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les
habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à
visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à
Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles
de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante
du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas
connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite
depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et
résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres
productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les
années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas
éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard
des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple
composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui
travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de
plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne
peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens
riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la
terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens,
de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres
semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les
beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de
vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui
vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur;
mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de
musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous
parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de
Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire,
marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer
les chefs-d'oeuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux,
vers d'Iphigénie, de Cinna, d'OEdipe, de Brutus, dans la bouche
d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de
l'idée que je pourrois vous en donner.
Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et
que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le
retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des
provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est
occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de
notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de
notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de
misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien
fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'oeuvre de tes
grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.
Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au
point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui
convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité
autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore
des amis et des frères.»
Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir
transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de
cet infortuné voyage.