CHAPITRE XV.

Vous voyez en moi un homme qui, avec le coeur le plus pur, porte le

poids de tous les malheurs de son siècle. Je suis dévoré de remords

sans avoir commis de crimes; vainement je tâche d'effacer le passé par

le présent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient

pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous

raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connoître.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu'à la mort de ma mère, et

depuis peu d'années. Ainsi, j'avois atteint l'âge mûr, lorsque tout ce

qui se rapporte à cet évènement me fut révélé. J'anticipe donc sur les

tems dans cette partie de mon récit:

Mon père étoit un simple artisan, ma mère une honnête paysanne. Tous

les deux vécurent dans l'obscurité pendant une année, au bout de

laquelle mon père, tourmenté d'un pressentiment ambitieux, quitta son

épouse pour aller chercher fortune à Paris. Ils convinrent avant de se

séparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse,

l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions,

ouvrirent bientôt au mari un accès familier chez ce prince, trop

facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les

dignités ecclésiastiques étoient dans la main du régent; et en faire

la récompense du ministre de ses voluptés, lui parut une nouveauté

piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon père devint

presque dans le même jour, diacre, évêque, archevêque et cardinal.

Alors, il envoya un de ses affidés détacher du registre tenu par le

curé, la feuille qui contenoit l'acte de célébration de son mariage;

le même homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat.

Aussitôt que ces deux pièces furent en sa possession, il les

anéantit. Ainsi entièrement dégagé de ses premiers noeuds, il établit

ma mère dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua à

passer pour la veuve d'un officier nommé Deville-Franche. J'avois

quinze ans à l'époque de cette augmentation de fortune. L'éducation

vertueuse que j'avois reçue avoit fortifié l'innocence et la pureté de

mes penchans; et je ne fus sensible à la richesse, que parce qu'elle

me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les

malheureux.

Quelque tems après notre établissement dans la Touraine, ma mère eut

envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une

grande opulence, ne cède pas une fois dans sa vie à la curiosité de

visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de

grands hommes, et ornée des graces de tant de belles femmes; mais elle

ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu

l'agrément de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit

à la demande de ma mère, mais sous la condition plus rigoureuse que

jamais de la plus profonde discrétion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant à Paris, ma mère, conformément à l'ordre du cardinal, prit

le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous eûmes un

hôtel, deux voitures, un nombreux domestique.

Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abbé

très-discret et très-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les

pièges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de

m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du

goût de ma mère; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes,

celui-ci me déplaisoit précisément par les efforts qu'il faisoit pour

me plaire. Elle lui répondit que son fils, ne la quittant jamais, ne

courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abbé insista pour

que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'étoit, dit-il, un

devoir indispensable pour tout homme distingué, arrivant à Paris, et

il offrit de me présenter à son Eminence, de qui il avoit l'honneur

d'être connu. Ce prêtre, si grand par sa place, étoit si décrié par sa

conduite, il étoit tellement signalé dans toute la France pour réunir

la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le

libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition déplût

autant que l'autre à ma jeune et simple innocence; mais l'abbé fit

entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mère, alarmée, exigea le

sacrifice de ma répugnance.

Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvoient plusieurs

personnes du premier rang. L'abbé dit un mot à l'oreille de l'huissier

du cabinet, et bientôt après on appela M. le comte de Ville-Franche.

L'abbé entra avec moi dans le cabinet du cardinal.

Je m'attendois à voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses

vices écrits sur son front; et j'apperçus, au contraire, un visage

doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Après

m'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne

voulois pas prendre un état, soit à l'armée, soit dans la robe. Je

bégayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant

sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami,

dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre père, je

veux absolument vous en servir.--Monsieur... et je restai court.

J'étois combattu par deux sentimens opposés. Quand je le regardois,

j'étois tenté de le prendre pour le plus honnête homme du monde; mais

lorsque, rentrant en moi-même, je repassois ce qu'on m'en avoit dit,

il me faisoit horreur, et j'étois impatient de sortir. L'abbé

s'efforçoit de me faire entendre par signes qu'il étoit mon meilleur

ami; et j'aurois peut-être fini par me laisser gagner à ses

prévenances, lorsqu'on annonça le maréchal de Villeroi. A ce nom, la

figure du cardinal se décomposa tout-à-coup. Cette figure, si douce

et si riante, s'anima tour-à-tour de colère et de bassesse, de

vengeance et de perfidie. Le masque étoit tombé, et je vis, dans toute

sa laideur, le scélérat que l'on m'avoit peint. Nous sortîmes sans

qu'il s'en apperçût, tant il étoit préoccupé de la visite d'un homme

qu'il détestoit, et qu'il auroit voulu étouffer en l'embrassant.

Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est passé pendant les quinze

années que j'ai vécu à Paris. Etranger au milieu des évènemens et du

tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier

absorbé par une seule chimère, la recherche de la perfectibilité de

l'espèce humaine. L'étude attentive que j'avois faite des écrits des

philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un

moyen d'élever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit

été jusqu'à présent renfermé. Je pensois que c'étoit uniquement faute

de le chercher où il étoit, que ce moyen n'avoit pas été trouvé. La

gloire enivrante à mon âge, d'une découverte aussi sublime,

remplissoit toutes mes facultés.

Les trois parties constitutives de notre être me sembloient devoir

concourir également à l'acquisition de cette perfectibilité, le corps,

l'esprit et le coeur. De là dérivoient la nécessité d'une santé

parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralité. Toutes

mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez

concevoir quel travail elles entraînèrent; mais les résultats furent

bien différens de ceux que j'espérois; car en m'obstinant à

perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai

malade, je devins presque hébêté à force de chercher à élever mon

esprit; et la profonde étude de la morale auroit peut-être fini par

m'ôter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.

Il est inutile de vous entretenir des différentes folies qui

m'occupèrent après celle-ci; je me hâte d'arriver à l'évènement qui a

décidé du reste de ma vie.

Le cardinal fut attaqué d'une maladie, fruit de ses débauches, qui le

conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opération qui, loin de

lui rendre la santé, accéléra la fin de ses jours. Dans ces tristes

instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai près de lui, il ne

parloit déjà plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les

mains un papier cacheté qu'il me recommanda par signes d'emporter avec

moi. Il étoit adressé à ma mère. Je le lui portai; mais au lieu de me

communiquer ce qu'il contenoit, comme elle étoit dans l'habitude de

faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet écrit le plus

profond mystère. Sa santé, qui étoit déjà fort altérée, déclina de

jour en jour depuis cet évènement. Lorsqu'elle se sentit toucher à ses

derniers momens, elle m'appela près de son lit, et me révéla le triste

secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon père, et vous l'avez

sans doute soupçonné, messieurs, dès le commencement de ce récit,

étoit ce même premier ministre, ce cardinal Dubois, trop

malheureusement célèbre dans la France. Elle me dévoila en même tems

l'intrigue de son mari pour soustraire et anéantir les preuves de son

mariage, et l'obliger elle-même au silence sur cet acte. Enfin, elle

me confia que l'écrit que je lui avois remis étoit un testament du

cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.

Seul héritier de ma mère, après sa mort qui suivit de près cette

révélation, je me trouvai à la tête d'une fortune qui auroit suffi à

la subsistance de toute une province. J'en détestai l'origine, et il

me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la

vente de ma patrie à ses ennemis, de celle des fonctions du

gouvernement, des places de finance, des dignités de l'église, du

trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand même il m'eût été

possible de faire rentrer tous ces biens dérobés dans leurs

différentes sources primitives, je n'aurois pas réparé le mal qu'ils

avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins

qui étoient attachés à leur misérable possession. Ce qui y mit le

comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit

été si bien caché, devint public, et le sujet de toutes les

conversations, aussitôt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille

tempête? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de

victimes, et les censures encore plus amères des soi-disant patriotes?

comment être impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai

mieux disparoître du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main

invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.

Lorsque ce projet fut arrêté dans mon esprit, je fondai, sans me faire

connoître, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour

les vieillards; et après avoir congédié tous mes domestiques, en leur

assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture

publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste équipage, en

diamans et autres bijoux précieux, les restes d'une fortune odieuse

que j'avois consacrée toute entière au secours du malheur.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 55 / 62 题