Nous entendions souvent parler dans les sociétés d'un étranger réfugié
à Toulouse depuis quelque tems, aussi étonnant par ses bienfaits que
par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses
sembloient inépuisables comme sa générosité et sa modestie. Il
prévenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant
chaque année de grosses sommes à la disposition des curés de paroisse;
et c'est le hasard qui avoit découvert la source de ces aumônes. Une
affreuse disette auroit désolé le pays l'année dernière, s'il ne
l'avoit fait approvisionner de l'étranger par un négociant honnête,
mais peu fortuné, et qui, par les sacrifices considérables que coûta
cette largesse, fit deviner la main qui la répandoit en secret.
Cependant il se déroboit avec obstination à la reconnoissance
publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce
qu'il donnoit n'étoit pas à lui, et qu'il ne faisoit que rendre un
dépôt confié.
Cet ami de l'humanité fuyoit les hommes. Quand il se promenoit,
c'étoit loin des endroits publics, dans la campagne déserte ou le long
du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un
jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrêtâmes à regarder à la
porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux
succès; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'éducation des
abeilles. Aussitôt qu'il nous eut apperçu, il vint à nous, et nous
pria d'entrer.
Nous fûmes charmés d'avoir rencontré l'occasion de nous instruire de
ce qui concerne le travail de ces précieuses mouches. Depuis que nous
connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions songé à en
introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons
apporté vous mettra dans le cas de juger vous-mêmes si cette nouvelle
production ne seroit pas aussi utile qu'agréable.
La conformité des goûts lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en
nous des espèces de Sauvages qui habitoient quelque désert écarté dans
les Pyrénées, et c'est dans une pareille retraite qu'il désiroit
s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous
consentions à le recevoir avec elles.
En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit
dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte
de cet homme étoit à son avantage. Ses moeurs étoient pures, son
caractère doux, ses connoissances étendues sur plusieurs objets, et
profondes sur l'administration des abeilles qui nous intéressoit
particulièrement. Cependant, avant de lui faire aucune réponse, nous
désirâmes savoir ce qu'il étoit, et les motifs du mystère dans lequel
il s'enveloppoit. Il parut d'abord ému à cette demande; mais un moment
de réflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosité, et il
nous accorda sa confiance en ces termes: