Nous sommes entrés à Toulouse par la porte de Muret, et nous avons
traversé la Garonne sur un très-beau pont construit sous le règne de
Louis XIV. Mais à peine avons-nous été dans l'enceinte de la ville,
que tous nos sens ont été frappés du plus affreux bouleversement:
l'air empesté des rues, le tumulte des voitures, les cris, le
froissement d'une foule insensée, deux rangées de hautes maisons qui
nous permettoient à peine de voir le ciel; tout redoubloit à chaque
pas notre étonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions
en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux
yeux, et à chaque fois nous éprouvions le même désir de retourner sur
nos pas; mais un regard de Dieu, toujours présent à notre pensée, a
raffermi notre courage, et nous avons avancé jusqu'à l'auberge du
_Grand-Monarque_ que nos amis de la montagne nous avoient indiquée. Il
nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette
ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reportés dans
notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu
quelque doute sur l'incomparable félicité de notre demeure, ce voyage
l'auroit dissipé sans retour. Non, Dieu n'a rien créé de plus parfait
que le Vallon aérien!
L'objet principal de notre mission étoit de nous instruire de l'état
actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En
cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous
faire connoître. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans
quelques sociétés de quartier, d'état, de conditions, de rapports
entièrement opposés; et dès que nous devenions dans une maison l'objet
de la curiosité, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans
la rue Nazareth, je fus frappé de cette inscription sur le fronton
d'une porte cochère: _Hôtel de Montalègre_. Comme j'étois arrêté à
considérer l'hôtel qui portoit mon nom, et à réfléchir sur le jeu de
la fortune qui me conduisoit, pour la première fois après cinquante
ans, devant la maison de mes pères, je vois un vieillard accourir à
moi, les bras tendus, en s'écriant: «C'est lui, c'est lui, c'est le
fils de mon bon maître. Oui, voilà encore à son poignet la marque de
la brûlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout
petit, je vous ai porté dans mes bras. Comme vous ressemblez à
monsieur votre père! Ah! quel père! quel homme c'étoit que celui-là!
Hélas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagné dans
sa fuite. Il me le défendit, il avoit ses raisons...» Aux exclamations
du vieillard, au nom de Montalègre qu'il répétoit à chaque instant,
les voisins, les passans s'étoient rassemblés; la cour se remplissoit
de moment en moment. Mais à une fenêtre de l'hôtel paroît tout-à-coup
un gros homme qui crie d'une voix furibonde: «François, François,
qu'est-ce donc que toute cette canaille-là? chassez tout cela et
fermez les portes.» Le bon François obéit, et me dit les larmes aux
yeux: «Ah! monsieur, j'avois autrefois un père dans le vôtre; mais à
présent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir
chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se
répandit dans la ville, et dès le lendemain je reçus la visite de
plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon père qui
étoit son collègue au parlement dont il étoit encore membre. Cette
connoissance m'en fit faire d'autres dans la première classe de la
société; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurpé
une portion de l'autorité souveraine. Il vous est sans doute
indifférent de savoir comment est composé celui de Toulouse; et quand
vous désireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner
une idée? Vous, mes amis, mes bons frères, qui vivez dans une égalité
parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des sociétés où
la richesse et le pouvoir sont d'un côté, la misère et la servitude de
l'autre? La classe des despotes est peut-être plus malheureuse encore
que celle des esclaves. Vous ne consentirez sûrement jamais qu'une
partie de notre population aille un jour accroître le nombre des
tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la liberté de conscience
n'est pas plus assurée dans cette ville que la justice; et voici ce
que me dit à ce sujet le vénérable vieillard, ami de mon père, que je
rencontrai. «Mon ami, la religion est assujettie en France à toute
l'instabilité du ministère. Lorsque votre père fut contraint de fuir,
la bigotterie étoit sur le trône; les dépositaires de l'autorité
déclarèrent la guerre à l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils
redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa paroître, et
l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste époque succédèrent
l'impiété et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La
persécution s'est déjà réveillée dans la dissolution générale qui a
suivi ce désordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des
tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rênes de l'empire;
mais le monarque est sans force, et d'un moment à l'autre son autorité
peut passer en d'autres mains et changer de principe.
J'avois appris à ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon
père; mais je lui ai caché, ainsi qu'à tous ceux qui m'en ont parlé,
le lieu où il s'étoit retiré avec les habitans fugitifs du village de
Garringue. Il faut que, semblable au séjour céleste, notre demeure
soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa
situation, sa forme et sa nature. Au reste, après quelques tentatives
infructueuses, on m'a laissé parfaitement tranquille à cet égard.